Babiole (première partie)

De Elkodico.

Babiole
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Babiole

Il y avait un jour une reine qui ne pouvait rien souhaiter, pour être heureuse, que d'avoir des enfants : elle ne parlait d'autre chose, et disait sans cesse que la fée Fanferluche étant venue à sa naissance, et n'ayant pas été satisfaite de la reine sa mère, s'était mise en furie, et ne lui avait souhaité que des chagrins. Un jour qu'elle s'affligeait toute seule au coin de son feu, elle vit descendre par la cheminée une petite vieille, haute comme la main ; elle était à cheval sur trois brins de jonc ; elle portait sur sa tête une branche d'aubépine, son habit était fait d'ailes de mouches ; deux coques de noix lui servaient de bottes, elle se promenait en l'air, et après avoir fait trois tours dans la chambre, elle s'arrêta devant la reine. " Il y a longtemps, lui dit-elle, que vous murmurez contre moi, que vous m'accusez de vos déplaisirs, et que vous me rendez responsable de tout ce qui vous arrive : vous croyez, madame, que je suis cause de ce que vous n'avez point d'enfants, je viens vous annoncer une infante, mais j'appréhende qu'elle ne vous coûte bien des larmes.

- Ha ! noble Fanferluche, s'écria la reine, ne me refusez pas votre pitié et votre secours ; je m'engage de vous rendre tous les services qui seront en mon pouvoir, pourvu que la princesse que vous me promettez, soit ma consolation et non pas ma peine.

- Le destin est plus puissant que moi, répliqua la fée ; tout ce que je puis, pour vous marquer mon affection, c'est de vous donner cette épine blanche ; attachez-la sur la tête de votre fille, aussitôt qu'elle sera née, elle la garantira de plusieurs périls. " Elle lui donna l'épine blanche, et disparut comme un éclair. La reine demeura triste et rêveuse : " Que souhaitai-je disait-elle ; une fille qui me coûtera bien des larmes et bien des soupirs : ne serais-je donc pas plus heureuse de n'en point avoir ? " La présence du roi qu'elle aimait chèrement dissipa une partie de ses déplaisirs ; elle devint grosse, et tout son soin, pendant sa grossesse, était de recommander à ses plus confidentes, qu'aussitôt que la princesse serait née on lui attachât sur la tête cette fleur d'épine, qu'elle conservait dans une boîte d'or couverte de diamants, comme la chose du monde qu'elle estimait davantage. Enfin la reine donna le jour à la plus belle créature que l'on ait jamais vue : on lui attacha en diligence la fleur d'aubépine sur la tête ; et dans le même instant, ô merveille ! elle devint une petite guenon, sautant, courant et cabriolant dans la chambre, sans que rien y manquât. A cette métamorphose, toutes les dames poussèrent des cris effroyables, et la reine, plus alarmée qu'aucune, pensa mourir de désespoir : elle cria qu'on lui ôtât le bouquet qu'elle avait sur l'oreille : l'on eut mille peines à prendre la guenuche, et on lui eût ôté inutilement ces fatales fleurs ; elle était déjà guenon, guenon confirmée, ne voulant ni téter, ni faire l'enfant, il ne lui fallait que des noix et des marrons. " Barbare Fanferluche, s'écriait douloureusement la reine, que t'ai-je fait pour me traiter si cruellement ? Que vais-je devenir ! quelle honte pour moi, tous mes sujets croiront que j'ai fait un monstre : quelle sera l'horreur du roi pour un tel enfant ! "Elle pleurait et priait les dames de lui conseiller ce qu'elle pouvait faire dans une occasion si pressante. " Madame, dit la plus ancienne, il faut persuader au roi que la princesse est morte, et renfermer cette guenuche dans une boîte que l'on jettera au fond de la mer ; car ce serait une chose épouvantable, si vous gardiez plus longtemps une bestiole de cette nature. " La reine eut quelque peine à s'y résoudre ; mais comme on lui dit que le roi venait dans sa chambre, elle demeura si confuse et si troublée, que sans délibérer davantage, elle dit à sa dame d'honneur de faire de la guenon tout ce qu'elle voudrait. On la porta dans un autre appartement ; on l'enferma dans la boîte, et l'on ordonna à un valet de chambre de la reine de la jeter dans la mer ; il partit sur-le-champ. Voilà donc la princesse dans un péril extrême : cet homme ayant trouvé la boîte belle, eut regret de s'en défaire ; il s'assit au bord du rivage, et tira la guenuche de la boîte, bien résolu de la tuer, car il ne savait point que c'était sa souveraine ; mais comme il la tenait, un grand bruit qui le surprit, l'obligea de tourner la tête ; il vit un chariot découvert, traîné par six licornes ; il brillait d'or et de pierreries, plusieurs instruments de guerre le précédaient : une reine, en manteau royal, et couronnée, était assise sur des carreaux de drap d'or, et tenait devant elle son fils âgé de quatre ans. Le valet de chambre reconnut cette reine, car c'était la sœur de sa maîtresse ; elle l'était venue voir pour se réjouir avec elle ; mais aussitôt qu'elle sut que la petite princesse était morte, elle partit fort triste, pour retourner dans son royaume ; elle rêvait profondément lorsque son fils cria : " je veux la guenon, je veux l'avoir." La reine ayant regardé, elle aperçut la plus jolie guenon qui ait jamais été.

Le valet de chambre cherchait un moyen de s'enfuir ; on l'en empêcha : la reine lui en fit donner une grosse somme, et la trouvant douce et mignonne, elle la nomma Babiole : ainsi, malgré la rigueur de son sort, elle tomba entre les mains de la reine, sa tante. Quand elle fut arrivée dans ses états, le petit prince la pria de lui donner Babiole pour jouer avec lui : il voulait qu'elle fût habillée comme une princesse : on lui faisait tous les jours des robes neuves, et on lui apprenait à ne marcher que sur les pieds ; il était impossible de trouver une guenon plus belle et de meilleur air : son petit visage était noir comme jais, avec une barbette blanche et des touffes incarnates aux oreilles ; ses menottes n'étaient pas plus grandes que les ailes d'un papillon, et la vivacité de ses yeux marquait tant d'esprit, que l'on n'avait pas lieu de s'étonner de tout ce qu'on lui voyait faire. Le prince, qui l'aimait beaucoup, la caressait sans cesse ; elle se gardait bien de le mordre, et quand il pleurait, elle pleurait aussi. Il y avait déjà quatre ans qu'elle était chez la reine, lorsqu'elle commença un jour à bégayer comme un enfant qui veut dire quelque chose ; tout le monde s'en étonna, et ce fut bien un autre étonnement, quand elle se mit à parler avec une petite voix douce et claire, si distincte, que l'on n'en perdait pas un mot. Quelle merveille ! Babiole parlante, Babiole raisonnante ! La reine voulut la ravoir pour s'en divertir ; on la mena dans son appartement au grand regret du prince ; il lui en coûta quelques larmes ; et pour le consoler, on lui donna des chiens et des chats, des oiseaux, des écureuils, et même un petit cheval appelé Criquetin, qui dansait la sarabande : mais tout cela ne valait pas un mot de Babiole. Elle était de son côté plus contrainte chez la reine que chez le prince ; il fallait qu'elle répondît comme une sibylle, à cent questions spirituelles et savantes, dont elle ne pouvait quelquefois se bien démêler. Dès qu'il arrivait un ambassadeur ou un étranger, on la faisait paraître avec une robe de velours ou de brocart, en corps et en collerette : si la cour était en deuil, elle traînait une longue mante et des crêpes qui la fatiguaient beaucoup : on ne lui laissait plus la liberté de manger ce qui était de son goût ; le médecin en ordonnait, et cela ne lui plaisait guère, car elle était volontaire comme une guenuche née princesse. La reine lui donna des maîtres qui exercèrent bien la vivacité de son esprit ; elle excellait à jouer du clavecin : on lui en avait fait un merveilleux dans une huître à l'écaille : il venait des peintres des quatre parties du monde, et particulièrement d'Italie pour la peindre ; sa renommée volait d'un pôle à l'autre, car on n'avait point encore vu une guenon qui parlât. Le prince, aussi beau que l'on représente l'amour, gracieux et spirituel, n'était pas un prodige moins extraordinaire ; il venait voir Babiole ; il s'amusait quelquefois avec elle ; leurs conversations, de badines et d'enjouées, devenaient quelquefois sérieuses et morales. Babiole avait un cœur, et ce cœur n'avait pas été métamorphosé comme le reste de sa petite personne : elle prit donc de la tendresse pour le prince, et il en prit si fort qu'il en prit trop.

L'infortunée Babiole ne savait que faire ; elle passait les nuits sur le haut d'un volet de fenêtres, ou sur le coin d'une cheminée, sans vouloir entrer dans son panier ouaté, plumé, propre et mollet. Sa gouvernante (car elle en avait une) l'entendait souvent soupirer, et se plaindre quelquefois ; sa mélancolie augmenta comme sa raison, et elle ne se voyait jamais dans un miroir, que par dépit elle ne cherchât à le casser ; de sorte qu'on disait ordinairement, le singe est toujours singe, Babiole ne saurait se défaire de la malice naturelle à ceux de sa famille. Le prince étant devenu grand, il aimait la chasse, le bal, la comédie, les armes, les livres, et pour la guenuche, il n'en était presque plus mention. Les choses allaient bien différemment de son côté ; elle l'aimait mieux à douze ans, qu'elle ne l'avait aimé à six ; elle lui faisait quelquefois des reproches de son oubli, il croyait en être fort justifié, en lui donnant pour toute raison une pomme d'api, ou des marrons glacés.

Enfin, la réputation de Babiole fit du bruit au royaume des Guenons ; le roi Magot eut grande envie de l'épouser, et dans ce dessein il envoya une célèbre ambassade, pour l'obtenir de la reine ; il n'eut pas de peine à faire entendre ses intentions à son premier ministre : mais il en aurait eu d'infinies à les exprimer, sans le secours des perroquets et des pies, vulgairement appelées margots ; celles-ci jasaient beaucoup, et les geais qui suivaient l'équipage, auraient été bien fâchés de caqueter moins qu'elles. Un gros singe appelé Mirlifiche, fut chef de l'ambassade : il fit faire un carrosse de carte, sur lequel on peignit les amours du roi Magot avec Monette Guenuche, fameuse dans l'empire Magotique ; elle mourut impitoyablement sous la griffe d'un chat sauvage, peu accoutumé à ses espiègleries. L'on avait donc représenté les douceurs que Magot et Monette avaient goûtées pendant leur mariage, et le bon naturel avec lequel ce roi l'avait pleurée après son trépas. Six lapins blancs, d'une excellente garenne, traînaient ce carrosse, appelé par honneur carrosse du corps : on voyait ensuite un chariot de paille peinte de plusieurs couleurs, dans lequel étaient les guenons destinées à Babiole ; il fallait voir comme elles étaient parées : il paraissait vraisemblablement qu'elles venaient à la noce. Le reste du cortège était composé de petits épagneuls, de levrons, de chats d'Espagne, de rats de Moscovie, de quelques hérissons, de subtiles belettes, de friands renards ; les uns menaient les chariots, les autres portaient le bagage. Mirlifiche, sur le tout, plus grave qu'un dictateur romain, plus sage qu'un Caton, montait un jeune levraut qui allait mieux l'amble qu'aucun guildain d'Angleterre. La reine ne savait rien de cette magnifique ambassade, lorsqu'elle parvint jusqu'à son palais. Les éclats de rire du peuple et de ses gardes l'ayant obligée de mettre la tête à la fenêtre, elle vit la plus extraordinaire cavalcade qu'elle eût vue de ses jours. Aussitôt Mirlifiche, suivi d'un nombre considérable de singes, s'avança vers le chariot des guenuches, et donnant la patte à la grosse guenon, appelée Gigogna, il l'en fit descendre, puis lâchant le petit perroquet qui devait lui servir d'interprète, il attendit que ce bel oiseau se fût présenté à la reine, et lui eût demandé audience de sa part. Perroquet s'élevant doucement en l'air, vint sur la fenêtre d' la reine regardait, et lui dit d'un ton de voix le plus joli du monde : " Madame, monseigneur le comte de Mirlifiche, ambassadeur du célèbre Magot, roi des singes, demande audience à votre majesté, pour l'entretenir d'une affaire très importante.

- Beau perroquet, lui dit la reine en le caressant, commencez par manger une rôtie, et buvez un coup ; après cela, je consens que vous alliez dire au comte Mirlifiche qu'il est le très bienvenu dans mes états, lui et tout ce qui l'accompagne. Si le voyage qu'il a fait depuis Magotie jusqu'ici ne l'a point trop fatigué, il peut tout à l'heure entrer dans la salle d'audience, je vais l'attendre sur mon trône avec toute ma cour. " A ces mots, Perroquet baissa deux fois la patte, battit la garde, chanta un petit air en signe de joie ; et reprenant son vol, il se percha sur l'épaule de Mirlifiche, et lui dit à l'oreille la réponse favorable qu'il venait de recevoir. Mirlifiche n'y fut pas insensible ; il fit demander à un des officiers de la reine par Margot, la pie, qui s'était érigée en sous-interprète, s'il voulait bien lui donner une chambre pour se délasser pendant quelques moments. On ouvrit aussitôt un salon, pavé de marbre peint et doré, qui était des plus propres du palais ; il y entra avec une partie de sa suite ; mais comme les singes sont grands fureteurs de leur métier, ils allèrent découvrir un certain coin, dans lequel on avait arrangé maints pots de confiture ; voilà mes gloutons après ; l'un tenait une tasse de cristal pleine d'abricots, l'autre une bouteille de sirop ; celui-ci des pâtés, celui- des massepains. La gente volatile qui faisait cortège, s'ennuyait de voir un repas elle n'avait ni chènevis, ni millet ; et un geai, grand causeur de son métier, vola dans la salle d'audience, s'approchant respectueusement de la reine : " Madame, lui dit-il, je suis trop serviteur de votre majesté, pour être complice bénévole du dégât qui se fait de vos très douces confitures : le comte Mirlifiche en a déjà mangé trois boîtes pour sa part : il croquait la quatrième sans aucun respect de la majesté royale, lorsque le cœur pénétré, je vous en suis venu donner avis.

- Je vous remercie, petit geai, mon ami, dit la reine en souriant, mais je vous dispense d'avoir tant de zèle pour mes pots de confitures, je les abandonne en faveur de Babiole que j'aime de tout mon cœur. " Le geai un peu honteux de la levée de bouclier qu'il venait de faire, se retira sans dire mot. L'on vit entrer quelques moments après l'ambassadeur avec sa suite : il n'était pas tout à fait habillé à la mode, car depuis le retour du fameux Fagotin, qui avait tant brillé dans le monde, il ne leur était venu aucun bon modèle : son chapeau était pointu, avec un bouquet de plumes vertes, un baudrier de papier bleu, couvert de papillotes d'or, de gros canons et une canne. Perroquet qui passait pour un assez bon poète, ayant composé une harangue fort sérieuse, s'avança jusqu'au pied du trône la reine était assise ; il s'adressa à Babiole, et parla ainsi : Madame, de vos yeux connaissez la puissance, Par l'amour dont Magot ressent la violence. Ces singes et ces chats, ce cortège pompeux, Ces oiseaux, tout ici vous parle de ses feux, Lorsque d'un chat sauvage éprouvant la furie, Monette (c'est le nom d'une guenon chérie) Madame, je ne peux la comparer qu'à vous, Lorsqu'elle fut ravie à Magot son époux, Le roi jura cent fois qu'à ses mânes, fidèle, Il lui conserverait un amour éternel. Madame, vos appas ont chassé de son cœur Le tendre souvenir de sa première ardeur. Il ne pense qu'à vous : si vous saviez, madame, Jusques à quel excès il a porté sa flamme, Sans doute votre cœur, sensible à la pitié, Pour adoucir ses maux, en prendrait la moitié ! Lui qu'on voyait jadis gros, gras, dispos, allègre, Maintenant inquiet, tout défait et tout maigre, Un éternel souci semble le consumer, Madame, qu'il sent bien ce que c'est que d'aimer ! Les olives, les noix dont il était avide, Ne lui paraissent plus qu'un ragoût insipide. Il se meurt : c'est à vous que nous avons recours ! Vous seule, vous pouvez nous conserver ses jours. Je ne vous dirai point les charmants avantages Que vous pouvez trouver dans nos heureuses plages. La figue et le raisin y viennent à foison, , les fruits les plus beaux sont de toute saison.

Auteur : Madame d'Aulnoy

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