Babiole (troisième partie)

De Elkodico.

Babiole
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Babiole

Ces nouvelles volèrent au palais, la reine demeura transie, elle crut que la gente singenote voulait attenter à son autorité. Elle assembla promptement son conseil, elle les fit condamner tous comme criminels de lèse-majesté ; et ne voulant pas perdre l'occasion de faire un exemple assez fameux pour qu'on s'en souvînt à l'avenir, elle envoya ses gardes dans le jardin, avec ordre de prendre tous les singes. Ils jetèrent de grands filets sur les arbres, la chasse fut bientôt faite, et, malgré le respect à la qualité d'ambassadeur, ce caractère se trouva fort méprisé en la personne de Mirlifiche, que l'on jeta impitoyablement dans le fond d'une cave sous un grand poinçon vide, lui et ses camarades furent emprisonnés, avec les dames guenuches et les demoiselles guenuchonnes, qui accompagnaient Babiole. A son égard elle ressentait une joie secrète de ce nouveau désordre : quand les disgrâces sont à un certain point, l'on n'appréhende plus rien, et la mort même peut être envisagée comme un bien ; c'était la situation elle se trouvait, le cœur occupé du prince, qui l'avait méprisée, et l'esprit rempli de l'affreuse idée du roi Magot, dont elle était sur le point de devenir la femme. Au reste, il ne faut pas oublier de dire que son habit était si joli et ses manières si peu communes, que ceux qui l'avaient prise s'arrêtèrent à la considérer comme quelque chose de merveilleux ; et lorsqu'elle leur parla, ce fut bien un autre étonnement, ils avaient déjà entendu parler de l'admirable Babiole. La reine qui l'avait trouvée, et qui ne savait point la métamorphose de sa nièce, avait écrit très souvent à sa sœur, qu'elle possédait une guenuche merveilleuse, et qu'elle la priait de la venir voir ; mais la reine affligée passait cet article sans le vouloir lire. Enfin les gardes, ravis d'admiration, portèrent Babiole dans une grande galerie, ils y firent un petit trône ; elle s'y plaça plutôt en souveraine qu'en guenuche prisonnière, et la reine venant à passer, demeura si vivement surprise de sa jolie figure, et du gracieux compliment qu'elle lui fit, que malgré elle, la nature parla en faveur de l'infante. Elle la prit entre ses bras. La petite créature animée de son côté par des mouvements qu'elle n'avait point encore ressentis, se jeta à son cou, et lui dit des choses si tendres et si engageantes, qu'elle faisait l'admiration de tous ceux qui l'entendaient. " Non, madame, s'écriait-elle, ce n'est point la peur d'une mort prochaine, dont j'apprends que vous menacez l'infortunée race des singes, qui m'effraie et qui m'engage de chercher les moyens de vous plaire et de vous adoucir ; la fin de ma vie n'est pas le plus grand malheur qui puisse m'arriver, et j'ai des sentiments si fort au-dessus de ce que je suis, que je regretterais la moindre démarche pour ma conservation ; c'est donc par rapport à vous seule, madame, que je vous aime, votre couronne me touche bien moins que votre mérite. " A votre avis, que répondre à une Babiole si complimenteuse et si révérencieuse ? La reine plus muette qu'une carpe, ouvrait deux grands yeux, croyait rêver, et sentait que son cœur était fort ému. Elle emporta la guenuche dans son cabinet. Lorsqu'elles furent seules, elle lui dit : " Ne diffère pas un moment à me conter tes aventures ; car je sens bien que de toutes les bestioles qui peuplent les ménageries, et que je garde dans mon palais, tu seras celle que j'aimerai davantage : je t'assure même qu'en ta faveur je ferai grâce aux singes qui t'accompagnent.

- Ha ! madame, s'écria-t-elle, je ne vous en demande point pour eux : mon malheur m'a fait naître guenuche, et ce même malheur m'a donné un discernement qui me fera souffrir jusqu'à la mort ; car enfin, que puis-je ressentir lorsque je me vois dans mon miroir, petite, laide et noire, ayant des pattes couvertes de poils, avec une queue et des dents toujours prêtes à mordre, et que d'ailleurs je ne manque point d'esprit, que j'ai du goût, de la délicatesse et des sentiments ?

- Es-tu capable, dit la reine, d'en avoir de tendresse ? " Babiole soupira sans rien répondre. " Oh ! continua la reine, il faut me dire si tu aimes un singe, un lapin ou un écureuil ; car si tu n'es point trop engagée, j'ai un nain qui serait bien ton fait. " Babiole à cette proposition prit un air dédaigneux, dont la reine s'éclata de rire. " Ne te fâche point, lui dit-elle, et apprends-moi par quel hasard tu parles ? " " Tout ce que je sais de mes aventures, répliqua Babiole, c'est que la reine, votre sœur, vous eut à peine quittée, après la naissance et la mort de la princesse, votre fille, qu'elle vit en passant sur le bord de la mer, un de vos valets de chambre qui voulait me noyer. Je fus arrachée de ses mains par son ordre ; et par un prodige dont tout le monde fut également surpris, la parole et la raison me vinrent : l'on me donna des maîtres qui m'apprirent plusieurs langues, et à toucher des instruments enfin, madame, je devins sensible à mes disgrâces, et ... Mais, s'écria-t-elle, voyant le visage de la reine pâle et couvert d'une sueur froide : qu'avez-vous, madame ? Je remarque un changement extraordinaire en votre personne.

- Je me meurs ! dit la reine d'une voix faible et mal articulée ; je me meurs, ma chère et trop malheureuse fille ! c'est donc aujourd'hui que je te retrouve. " A ces mots, elle s'évanouit. Babiole effrayée, courut appeler du secours, les dames de la reine se hâtèrent de lui donner de l'eau, de la délacer et de la mettre au lit ; Babiole s'y fourra avec elle, l'on n'y prit pas seulement garde, tant elle était petite. Quand la reine fut revenue de la longue pâmoison le discours de la princesse l'avait jetée, elle voulut rester seule avec les dames qui savaient le secret de la fatale naissance de sa fille, elle leur raconta ce qui lui était arrivé, dont elles demeurèrent si éperdues, qu'elles ne savaient quel conseil lui donner. Mais elle leur commanda de lui dire ce qu'elles croyaient à propos de faire dans une conjoncture si triste. Les unes dirent qu'il fallait étouffer la guenuche, d'autres la renfermer dans un trou, d'autres encore la voulaient renvoyer à la mer. La reine pleurait et sanglotait. " Elle a tant d'esprit, disait-elle, quel dommage de la voir réduite par un bouquet enchanté, dans ce misérable état ? Mais au fond, continuait-elle, c'est ma fille, c'est mon sang, c'est moi qui lui ai attiré l'indignation de la méchante Fanferluche ; est-il juste qu'elle souffre de la haine que cette fée a pour moi ?

- Oui, madame, s'écria sa vieille dame d'honneur, il faut sauver votre gloire ; que penserait-on dans le monde, si vous déclariez qu'une monne est votre infante ? Il n'est point naturel d'avoir de tels enfants, quand on est aussi belle que vous. " La reine perdait patience de l'entendre raisonner ainsi. Elle et les autres n'en soutenaient pas avec moins de vivacité, qu'il fallait exterminer ce petit monstre ; et pour conclusion, elle résolut d'enfermer Babiole dans un château, elle serait bien nourrie et bien traitée le reste de ses jours. Lorsqu'elle entendit que la reine voulait la mettre en prison, elle se coula tout doucement par la ruelle du lit, et se jetant de la fenêtre sur un arbre du jardin, elle se sauva jusqu'à la grande forêt, et laissa tout le monde en rumeur de ne la point trouver. Elle passa la nuit dans le creux d'un chêne, elle eut le temps de moraliser sur la cruauté de sa destinée : mais ce qui lui faisait plus de peine, c'était la nécessité on la mettait de quitter la reine ; cependant elle aimait mieux s'exiler volontairement, et demeurer maîtresse de sa liberté, que de la perdre pour jamais. Dès qu'il fut jour, elle continua son voyage, sans savoir elle voulait aller, pensant et repensant mille fois à la bizarrerie d'une aventure si extraordinaire. " Quelle différence, s'écriait-elle, de ce que je suis, à ce que je devrais être ! " Les larmes coulaient abondamment des petits yeux de la pauvre Babiole. Aussitôt que le jour parut, elle partit : elle craignait que la reine ne la fît suivre, ou que quelqu'un des singes échappés de la cave ne la menât malgré elle au roi Magot ; elle alla tant et tant, sans suivre ni chemin ni sentier, qu'elle arriva dans un grand désert il n'y avait ni maison, ni arbre, ni fruits, ni herbe, ni fontaine : elle s'y engagea sans réflexion, et lorsqu'elle commença d'avoir faim, elle connut, mais trop tard, qu'il y avait bien de l'imprudence à voyager dans un tel pays. Deux jours et deux nuits s'écoulèrent, sans qu'elle pût même attraper un vermisseau, ni un moucheron : la crainte de la mort la prit ; elle était si faible qu'elle s'évanouissait, elle se coucha par terre, et venant à se souvenir de l'olive et de la noisette qui étaient encore dans le petit coffre de verre, elle jugea qu'elle en pourrait faire un léger repas. Toute joyeuse de ce rayon d'espérance, elle prit une pierre, mit le coffre en pièce, et croqua l'olive. Mais elle y eut à peine donné un coup de dent, qu'il en sortit une si grande abondance d'huile parfumée, que tombant sur ses pattes, elles devinrent les plus belles mains du monde ; sa surprise fut extrême, elle prit de cette huile, et s'en frotta tout entière ! merveille ! Elle se rendit sur-le-champ si belle, que rien dans l'univers ne pouvait l'égaler ; elle se sentait de grands yeux, une petite bouche, le nez bien fait, elle mourait d'envie d'avoir un miroir ; enfin elle s'avisa d'en faire un du plus grand morceau de verre de son coffre. 0 quand elle se vit, quelle joie ! quelle surprise agréable ! Ses habits grandirent comme elle, elle était bien coiffée, ses cheveux faisaient mille boucles, son teint avait la fraîcheur des fleurs du printemps. Les premiers moments de sa surprise étant passés, la faim se fit ressentir plus pressante, et ses regrets augmentèrent étrangement. " Quoi ! disait-elle, si belle et si jeune, née princesse comme je le suis, il faut que je périsse dans ces tristes lieux. 0 ! barbare fortune qui m'as conduite ici ; qu'ordonnes-tu de mon sort ? Est-ce pour m'affliger davantage que tu as fait un changement si heureux et si inespéré en moi ? Et toi, vénérable fleuve Biroqua, qui me sauvas la vie si généreusement, me laisseras-tu périr dans cette affreuse solitude ? " L'infante demandait inutilement du secours, tout était sourd à sa voix : la nécessité de manger la tourmentait à tel point, qu'elle prit la noisette et la cassa : mais en jetant la coquille, elle fut bien surprise d'en voir sortir des architectes, des peintres, des maçons, des tapissiers, des sculpteurs, et mille autres sortes d'ouvriers ; les uns dessinent un palais, les autres le bâtissent, d'autres le meublent ; ceux- peignent les appartements, ceux-ci cultivent les jardins, tout brille d'or et d'azur : l'on sert un repas magnifique ; soixante princesses mieux habillées que des reines, menées par des écuyers, et suivies de leurs pages, lui vinrent faire de grands compliments, et la convièrent au festin qui l'attendait. Aussitôt Babiole, sans se faire prier, s'avança promptement vers le salon ; et d'un air de reine, elle mangea comme une affamée. A peine fut-elle hors de table, que ses trésoriers firent apporter devant elle quinze mille coffres, grands comme des muids, remplis d'or et de diamants : ils lui demandèrent si elle avait agréable qu'ils payassent les ouvriers qui avaient bâti son palais. Elle dit que cela était juste, à condition qu'ils bâtiraient aussi une ville, qu'ils se marieraient, et resteraient avec elle. Tous y consentirent, la ville fut achevée en trois quarts d'heure, quoiqu'elle fût cinq fois plus grande que Rome. Voilà bien des prodiges sortis d'une petite noisette. La princesse minutait dans son esprit d'envoyer une célèbre ambassade à la reine sa mère, et de faire faire quelques reproches au jeune prince, son cousin. En attendant qu'elle prît -dessus les mesures nécessaires, elle se divertissait à voir courre la bague, dont elle donnait toujours le prix, au jeu, à la comédie, à la chasse et à la pêche, car l'on y avait conduit une rivière. Le bruit de sa beauté se répandait par tout l'univers ; il venait à sa cour des rois, des quatre coins du monde, des géants plus hauts que les montagnes, et des pygmées plus petits que des rats. Il arriva qu'un jour que l'on faisait une grande fête, plusieurs chevaliers rompaient des lances, ils en vinrent à se fâcher, les uns contre les autres, ils se battirent et se blessèrent. La princesse en colère descendit de son balcon pour reconnaître les coupables : mais lorsqu'on les eut désarmés, que devint-elle quand elle vit le prince, son cousin. S'il n'était pas mort, il s'en fallait si peu, qu'elle en pensa mourir elle-même de surprise et de douleur. Elle le fit porter dans le plus bel appartement du palais, rien ne manquait de tout ce qui lui était nécessaire pour sa guérison, médecin de Chodrai, chirurgiens, onguents, bouillons, sirops ; l'infante faisait elle-même les bandes et les charpies, ses yeux les arrosaient de larmes, et ces larmes auraient servir de baume au malade. Il l'était en effet de plus d'une manière : car sans compter une demi-douzaine de coups d'épée, et autant de coups de lance qui le perçaient de part en part, il était depuis longtemps incognito dans cette cour, et il avait éprouvé le pouvoir des beaux yeux de Babiole, d'une manière à n'en guérir de sa vie. Il est donc aisé de juger à présent d'une partie de ce qu'il ressentit, quand il put lire sur le visage de cette aimable princesse, qu'elle était dans la dernière douleur de l'état il était réduit. Je ne m'arrêterai point à redire toutes les choses que son cœur lui fournit pour la remercier des bontés qu'elle lui témoignait ; ceux qui l'entendirent furent surpris qu'un homme si malade pût marquer tant de passion et de reconnaissance. L'infante qui en rougit plus d'une fois, le pria de se taire ; mais l'émotion et l'ardeur de ses discours le menèrent si loin, qu'elle le vit tomber tout d'un coup dans une agonie affreuse. Elle s'était armée jusque- de constance ; enfin, elle la perdit à tel point qu'elle s'arracha les cheveux, qu'elle jeta les hauts cris, et qu'elle donna lieu de croire à tout le monde, que son cœur était de facile accès, puisqu'en si peu de temps, elle avait pris tant de tendresse pour un étranger ; car on ne savait point en Babiolie (c'est le nom qu'elle avait donné à son royaume) que le prince était son cousin, et qu'elle l'aimait dès sa plus grande jeunesse. C'était en voyageant qu'il s'était arrêté dans cette cour, et comme il n'y connaissait personne pour le présenter à l'infante, il crut que rien ne ferait mieux que de faire devant elle cinq ou six galanteries de héros c'est-à-dire, couper bras et jambes aux chevaliers du tournoi mais il n'en trouva aucun assez complaisant pour le souffrir. Il y eut donc une rude mêlée ; le plus fort battit le plus faible, et ce plus faible, comme je l'ai déjà dit, fut le prince. Babiole désespérée, courait les grands chemins sans carrosse et sans gardes, elle entra ainsi dans un bois, elle tomba évanouie au pied d'un arbre, la fée Fanferluche qui ne dormait point, et qui ne cherchait que des occasions de mal faire, vint l'enlever dans une nuée plus noire que de l'encre, et qui allait plus vite que le vent.


Auteur : Madame d'Aulnoy

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