Fortunée (quatrième partie)

De Elkodico.

Fortunée

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Fortunée

Dans le chagrin j'étais réduite, j'employai tout mon art pour chercher quelque remède, et je n'en trouvai point de plus assuré que d'apporter le prince Oeillet dans le lieu vous étiez nourrie, devinant que lorsque vous auriez arrosé les fleurs de l'eau délicieuse que j'avais dans un vase d'or, il parlerait, il vous aimerait, et qu'à l'avenir rien ne troublerait votre repos ; j'avais même le jonc d'argent qu'il fallait que je reçusse de votre main, n'ignorant pas que ce serait la marque à quoi je connaîtrais que l'heure approchait le charme perdait sa force, malgré les rats et les souris que notre ennemie devait mettre en campagne, pour vous empêcher de toucher aux œillets. Ainsi, ma chère Fortunée, si mon fils vous épouse avec ce jonc, votre félicité sera permanente : voyez à présent si ce prince vous paraît assez aimable pour le recevoir pour époux. - Madame, répliqua-t-elle en rougissant, vous me comblez de grâces, je connais que vous êtes ma tante ; que par votre savoir, les gardes envoyés pour me tuer, ont été métamorphosés en choux, et ma nourrice en poule ; qu'en me proposant l'alliance du prince Oeillet, c'est le plus grand honneur je puisse prétendre. Mais, vous dirai-je mon incertitude ? Je ne connais point son cœur, et je commence à sentir pour la première fois de ma vie que je ne pourrais être contente s'il ne m'aimait pas. - N'ayez point d'incertitude là-dessus, belle princesse, lui dit le prince, il y a longtemps que vous avez fait en moi toute l'impression que vous y voulez faire à présent, et si l'usage de la voix m'avait été permis, que n'auriez-vous pas entendu tous les jours des progrès d'une passion qui me consumait ? mais je suis un prince malheureux, pour lequel vous ne ressentez que de l'indifférence. " Il lui dit ensuite ces vers :

Tandis que d'un œillet j'ai gardé la figure,
Vous me donniez vos tendres soins :
Vous veniez quelquefois admirer sans témoins,
De mes brillantes fleurs la bizarre Peinture.
Pour vous je répandais mes parfums les plus doux,
J'affectais à vos yeux une beauté nouvelle ;
Et lorsque j'étais loin de vous,
Une sécheresse mortelle
Ne vous prouvait que trop, qu'en secret consumé,
Je languissais toujours dans l'attente cruelle
De l'objet qui m'avait charmé.
À mes douleurs vous étiez favorable,
Et votre belle main,
D'une eau pure arrosait mon sein,
Et quelquefois votre bouche adorable,
Me donnait des baisers, hélas ! pleins de douceurs.
Pour mieux jouir de mon bonheur,
Et vous prouver mes feux et ma reconnaissance,
Je souhaitais, en un si doux moment,
Que quelque magique puissance,
Me fît sortir d'un triste enchantement.
Mes vœux sont exaucés, je vous vois, je vous aime ;
Je puis vous dire mon tourment :
Mais par malheur pour moi, vous n'êtes plus la même.
Quels vœux ai-je formés ! justes dieux, qu'ai-je fait !

La princesse parut fort contente de la galanterie du prince ; elle loua beaucoup cet impromptu, et quoiqu'elle ne fût pas accoutumée à entendre des vers, elle en parla en personne de bon goût. La reine, qui ne la souffrait vêtue en bergère qu'avec impatience, la toucha, lui souhaitant les plus riches habits qui se fussent jamais vus ; en même temps sa toile blanche se changea en brocart d'argent, brodé d'escarboucles ; de sa coiffure élevée, tombait un long voile de gaze mêlé d'or ; ses cheveux noirs étaient ornés de mille diamants ; et son teint, dont la blancheur éblouissait, prit des couleurs si vives, que le prince pouvait à peine en soutenir l'éclat. " Ha ! Fortunée, que vous êtes belle et charmante ! s'écria-t-il en soupirant ; serez-vous inexorable à mes peines ?

- Non, mon fils, dit la reine, votre cousine ne résistera point à nos prières. "

Dans le temps qu'elle parlait ainsi, Bedou qui retournait à son travail, passa, et voyant Fortunée comme une déesse, il crut rêver ; elle l'appela avec beaucoup de bonté, et pria la reine d'avoir pitié de lui. " Quoi ! après vous avoir si maltraitée ! dit-elle.

- Ha ! madame, répliqua la princesse, je suis incapable de me venger. " La reine l'embrassa, et loua la générosité de ses sentiments. " Pour vous contenter, ajouta-t-elle, je vais enrichir l'ingrat Bedou " ; sa chaumière devint un palais meublé et plein d'argent ; ses escabelles ne changèrent point de forme, non plus que sa paillasse, pour le faire souvenir de son premier état, mais la reine des Bois lima son esprit ; elle lui donna de la politesse, elle changea sa figure. Bedou alors se trouva capable de reconnaissance. Que ne dit-il pas à la reine et à la princesse pour leur témoigner la sienne dans cette occasion.

Ensuite par un coup de baguette, les choux devinrent des hommes, la poule une femme ; le prince Oeillet était seul mécontent ; il soupirait auprès de sa princesse ; il la conjurait de prendre une résolution en sa faveur : enfin elle y consentit ; elle n'avait rien vu d'aimable, et tout ce qui était aimable, l'était moins que ce jeune prince. La reine des Bois, ravie d'un si heureux mariage, ne négligea rien pour que tout y fût somptueux ; cette fête dura plusieurs années, et le bonheur de ces tendres époux dura autant que leur vie.


Auteur : Marie-Catherine d’Aulnoy

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