Fortunée (troisième partie)

De Elkodico.

Fortunée

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Fortunée

La princesse demeura bien surprise des merveilles que la poule venait de lui raconter ; elle était encore pleine de bonté, et lui dit : " Vous me faites grand'pitié, ma pauvre nourrice, d'être devenue poule, je voudrais fort vous rendre votre première figure, si je le pouvais ; mais ne désespérons de rien, il me semble que toutes les choses que vous venez de m'apprendre, ne peuvent demeurer dans la même situation. Je vais chercher mes œillets, car je les aime uniquement. "

Bedou était allé au bois, ne pouvant imaginer que Fortunée s'avisât de fouiller dans sa paillasse ; elle fut ravie de son éloignement, et se flatta qu'elle ne trouverait aucune résistance, lorsqu'elle vit tout d'un coup une grande quantité de rats prodigieux, armés en guerre : ils se rangèrent par bataillons, ayant derrière eux la fameuse paillasse et les escabelles aux côtés ; plusieurs grosses souris formaient le corps de réserve, résolues de combattre comme des amazones. Fortunée demeura bien surprise ; elle n'osait s'approcher, car les rats se jetaient sur elle, la mordaient et la mettaient en sang. " Quoi ! s'écria-t-elle, mon œillet, mon cher œillet, resterez-vous en si mauvaise compagnie ? "

Elle s'avisa tout d'un coup, que peut-être cette eau si parfumée qu'elle avait dans un vase d'or, aurait une vertu particulière ; elle courut la quérir ; elle en jeta quelques gouttes sur le peuple souriquois ; en même temps la racaille se sauva chacun dans son trou et la princesse prit promptement ses beaux œillets, qui étaient sur le point de mourir, tant ils avaient besoin d'être arrosés ; elle versa dessus toute l'eau qui était dans son vase d'or, et elle les sentait avec beaucoup de plaisir, lorsqu'elle entendit une voix fort douce qui sortait d'entre les branches, et qui lui dit : " Incomparable Fortunée, voici le jour heureux et tant désiré de vous déclarer mes sentiments ; sachez que le pouvoir de votre beauté est tel, qu'il peut rendre sensible jusqu'aux fleurs. " La princesse, tremblante et surprise d'avoir entendu parler un chou, une poule, un œillet, et d'avoir vu une armée de rats, devint pâle et s'évanouit.

Bedou arriva -dessus : le travail et le soleil lui avaient échauffé la tête ; quand il vit que Fortunée était venue chercher ses œillets, et qu'elle les avait trouvés, il la traîna jusqu'à sa porte, et la mit dehors. Elle eut à peine senti la fraîcheur de la terre, qu'elle ouvrit ses beaux yeux ; elle aperçut auprès d'elle la reine des Bois, toujours charmante et magnifique. " Vous avez un mauvais frère, dit-elle à Fortunée, j'ai vu avec quelle inhumanité il vous a jetée ici ; voulez-vous que je vous venge ?

- Non, madame, lui dit-elle, je ne suis point capable de me fâcher, et son mauvais naturel ne peut changer le mien.

- Mais, ajouta la reine, j'ai un pressentiment qui m'assure que ce gros laboureur n'est pas votre frère ; qu'en pensez-vous ?

- Toutes les apparences me persuadent qu'il l'est, madame, répliqua modestement la bergère, et je dois les en croire.

- Quoi ! continua la reine, n'avez-vous pas entendu dire que vous êtes née princesse ?

- On me l'a dit depuis peu, répondit-elle, cependant oserais-je me vanter d'une chose dont je n'ai aucune preuve ?

- Ha, ma chère enfant, ajouta la reine, que je vous aime de cette humeur ! je connais à présent que l'éducation obscure que vous avez reçue n'a point étouffé la noblesse de votre sang. Oui, vous êtes princesse, et il n'a pas tenu à moi de vous garantir des disgrâces que vous avez éprouvées jusqu'à cette heure. "

Elle fut interrompue en cet endroit par l'arrivée d'un jeune adolescent plus beau que le jour ; il était habillé d'une longue veste mêlée d'or et de soie verte, rattachée par de grandes boutonnières d'émeraudes, de rubis et de diamants ; il avait une couronne d'œillets, ses cheveux couvraient ses épaules. Aussitôt qu'il vit la reine, il mit un genou en terre, et la salua respectueusement. " Ha ! mon fils, mon aimable Oeillet, lui dit-elle, le temps fatal de votre enchantement vient de finir, par le secours de la belle Fortunée : quelle joie de vous voir ! " Elle le serra étroitement entre ses bras ; et se tournant ensuite vers la bergère : " Charmante princesse, lui dit-elle, je sais tout ce que la poule vous a raconté : mais ce que vous ne savez point, c'est que les zéphirs que j'avais chargés de mettre mon fils à votre place, le portèrent dans un parterre de fleurs. Pendant qu'ils allaient chercher votre mère qui était ma sœur, une fée qui n'ignorait rien des choses les plus secrètes, et avec laquelle je suis brouillée depuis longtemps, épia si bien le moment qu'elle avait prévu dès la naissance de mon fils, qu'elle le changea sur-le-champ en œillet, et malgré ma science, je ne pus empêcher ce malheur.


Auteur : Marie-Catherine d’Aulnoy

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