L'Orgue du titan (huitième partie)

De Elkodico.

L'Orgue du titan

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L'Orgue du titan

Ce fut un succès qui décida de toute ma vie, vous allez voir comment.

Après la messe, M. le grand vicaire, qui était un mélomane très érudit en musique sacrée, fit mander maître Jean dans la salle du chapitre.

- Vous avez du talent, lui dit-il, mais il ne faut point manquer de discernement. Je vous ai déjà blâmé d'improviser ou de composer des motifs qui ont du mérite, mais que vous placez hors de saison, tendres ou sautillants quand ils doivent être sévères, menaçants et comme irrités quand ils doivent être humbles et suppliants. Ainsi, aujourd'hui, à l'élévation, vous nous avez fait entendre un véritable chant de guerre. C'était fort beau, je dois l'avouer, mais c'était un sabbat et non un Adoremus. J'étais derrière maître Jean pendant que le grand vicaire lui parlait, et le coeur me battait bien fort. L'organiste s'excusa naturellement en disant qu'il s'était trouvé indisposé, et qu'un enfant de choeur, son élève, avait tenu l'orgue à l'élévation.

- Est-ce vous, mon petit ami ? dit le vicaire en voyant ma figure émue.

- C'est lui, répondit maître Jean, c'est ce petit âne !

- Ce petit âne a fort bien joué, repris le grand vicaire en riant. Mais pourriez-vous me dire, mon enfant, quel est ce motif qui m'a frappé ? J'ai bien vu que c'était quelque chose de remarquable, mais je ne saurais dire cela existe.

- Cela n'existe que dans ma tête, répondis-je avec assurance. Cela m'est venu dans la montagne.

- T'en est-il venu d'autres ?

- Non, c'est la première fois que quelque chose m'est venu.

- Pourtant...

- Ne faites pas attention, reprit l'organiste, il ne sait ce qui dit, c'est une réminiscence !

- C'est possible, mais de qui ?

- De moi probablement ; on jette tant d'idées au hasard quand on compose ! le premier venu ramasse les bribes !

- Vous auriez ne pas laisser perdre cette bribe-, reprit le grand vicaire avec malice ; elle vaut une grosse pièce.

Il se retourna vers moi en ajoutant.

- Viens chez moi demain après ma messe basse, je veux t'examiner. Je fus exact. Il avait eu le temps de faire ses recherches. Nulle part il n'avait trouvé mon motif. Il avait chez lui un beau piano et me fit improviser. D'abord je fus troublé et il ne vint que du gâchis ; puis, peu à peu, mes idées s'éclaircirent et le prélat fut si content de moi, qu'il manda maître Jean et me recommanda à lui comme son protégé tout spécial. C'était lui dire que mes leçons lui seraient bien payées. Le professeur me retira donc de la cuisine et de l'écurie, me traita avec plus de douceur et, en peu d'années, m'enseigna tout ce qu'il savait. Mon protecteur vit bien alors que je pouvais aller plus loin et que le petit âne était plus laborieux et mieux doué que son maître. Il m'envoya à Paris, je fus, très jeune encore, en état de donner des leçons et de jouer dans les concerts. Mais ce n'est pas l'histoire de ma vie entière que je vous ai promise ; ce serait trop long, et vous savez maintenant ce que vous vouliez savoir comment une grande frayeur, à la suite d'un accès d'ivresse, développa en moi une faculté refoulée par la rudesse et le dédain du maître qui eût la développer. Je n'en bénis pas moins son souvenir. Sans sa vanité et son ivrognerie, qui exposèrent ma raison et ma vie à la roche Sanadoire, ce qui couvait en moi n'en fût peut-être jamais sorti. Cette folle aventure qui m'a fait éclore, m'a pourtant laissé une susceptibilité nerveuse qui est une souffrance. Parfois, en improvisant, j'imagine entendre l'écroulement du roc sur ma tête et sentir mes mains grossir comme celles du Moïse de Michel-Ange. Cela ne dure qu'un instant, mais cela ne s'est point guéri entièrement, et vous voyez que l'âge ne m'en a pas débarrassé.

Mais, dit le docteur au maestro quand il eut terminé son récit, à quoi attribuez-vous cette dilatation fictive de vos mains, cette souffrance qui vous saisit à la roche Sanadoire avant son trop réel écroulement ?

- Je ne peut l'attribuer, répondit le maestro, qu'à des orties ou à des ronces qui poussaient sur le prétendu clavier. Vous voyez, mes amis, que tout est symbolique dans mon histoire. La révélation de mon avenir fut complète : des illusions, du bruit... et des épines !


Auteur : George Sand

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Traducteur : Nom du traducteur

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