L'Orgue du titan (quatrième partie)

De Elkodico.

L'Orgue du titan

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L'Orgue du titan

On me laissa courir je voulus, et je fis connaissance avec les bûcherons et les bergers, qui me chantèrent beaucoup de chansons. Le curé, qui voulait fêter son frère et qui l'attendait, s'était approvisionné de son mieux, mais lui et moi faisions seuls honneur au festin. Maître Jean avait un médiocre appétit, comme les gens qui boivent sec. Le curé lui servit à discrétion le vin du cru, noir comme de l'encre, âpre au goût, mais vierge de tout alliage malfaisant, et, selon lui, incapable de faire mal à l'estomac.

Le jour suivant, je pêchai des truites avec le sacristain dans un petit réservoir que formait la rencontre de deux torrents et je m'amusai énormément à écouter une mélodie naturelle que l'eau avait trouvée en se glissant dans une pierre creuse. Je la fis remarquer au sacristain, mais il ne l'entendit pas et crut que je rêvais. Enfin, le troisième jour, on se disposa à la séparation. Maître Jean voulait partir de bonne heure, disant que la route était longue, et l'on se mit à déjeuner avec le projet de manger vite et de boire peu.

Mais le curé prolongeait le service, ne pouvant se résoudre à nous laisser partir sans être bien lestés.

- Qui vous presse tant ? disait-il. Pourvu que vous soyez sortis en plein jour de la montagne, à partir de la descente de la roche Sanadoire vous rentrez en pays plat et plus vous approchez de Clermont, meilleure est la route. Avec cela, la lune est au plein et il n'y a pas un nuage au ciel. Voyons, voyons, frère Jean, encore un verre de ce vin, de ce bon petit vin de Chante-orgue !

- Pourquoi Chante-orgue ? dit maître Jean.

- Eh ! ne vois-tu pas que Chanturgue vient de Chante-orgue ? C'est clair comme le jour et je n'ai pas été long à en découvrir l'étymologie.

- Il y a donc des orgues dans vos vignes ? demandai-je avec ma stupidité accoutumée.

- Certainement, répondit le bon curé. Il y en a plus d'un quart de lieue de long.

- Avec des tuyaux ?

- Avec des tuyaux tout droits comme à ton orgue de la cathédrale.

- Et qu'est-ce qui en joue ?

- Oh ! les vignerons avec leurs pioches.

- Qu'est-ce donc qui les a faites, ces orgues ?

- Les Titans ! dit maître Jean en reprenant son ton railleur et doctoral.

- En effet, c'est bien dit, reprit le curé, émerveillé du génie de son frère. On peut dire que c'est l'oeuvre des titans.

J'ignorais que l'on donnât le nom de jeux d'orgues aux cristallisations du basalte quand elles offrent de la régularité. Je n'avais jamais ouï parler des célèbres orgues basaltiques d'Espaly en Velay, ni de plusieurs autres très connues aujourd'hui et dont personne ne s'étonne plus. Je pris au pied de la lettre l'explication de M. le curé et je me félicitai de n'être point descendu à la vigne, car toutes mes terreurs me reprenaient. Le déjeuner se prolongea indéfiniment et devint un dîner, presque un souper. Maître Jean était enchanté de l'étymologie de Chanturgue et ne se lassait pas de répéter :

- Chante-orgue ! Joli vin, joli nom ! On l'a fait pour moi qui touche l'orgue, et agréablement, je m'en flatte ! Chante, petit vin, chante dans mon verre ! chante aussi dans ma tête ! Je te sens gros de fugues et de motets qui couleront de mes doigts comme tu coules de la bouteille ! A ta santé, frère ! Vivent les grandes orgues de Chanturgue ! vive mon petit orgue de la cathédrale, qui, tout de même, est aussi puissant sous ma main qu'il le serait sous celle d'un titan ! Bah ! je suis un titan aussi, moi ! Le génie grandit l'homme et chaque fois que j'entonne le Gloria in excelsis, j'escalade le ciel !

Le bon curé prenait sérieusement son frère pour un grand homme et il ne le grondait pas de ses accès de vanité délirante. Lui-même fêtait le vin de Chante-orgue avec l'attendrissement d'un frère qui reçoit les adieux prolongés de son frère bien-aimé ; si bien que le soleil commençait à baisser quand on m'ordonna d'habiller Bibi. Je ne répondrais pas que j'en fusse bien capable. L'hospitalité avait rempli bien souvent mon verre et la politesse m'avait fait un devoir de ne pas le laisser plein. Heureusement le sacristain m'aida, et, après de longs et tendres embrassements, les deux frères baignés de larmes se quittèrent au bas de la colline. Je montai en trébuchant sur l'échine de Bibi.

- Est-ce que, par hasard, monsieur serait ivre ? dit maître Jean en caressant mes oreilles de sa terrible cravache.

Mais il ne me frappa point. Il avait le bras singulièrement mou et les jambes très lourdes, car on eut beaucoup de peine à équilibrer ses étriers, dont l'un se trouvait alternativement plus long que l'autre.


Auteur : George Sand

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