L'aile Ouest (analyse syntaxique)

De Elkodico.

L'aile Ouest


1ère partie - 2ème partie - 3ème partie - 4ème partie - 5ème partie
 


  1. Le souverain du royaume des Toolemnare avait deux soucis majeurs :
  2. comment faire cesser les provocations incessantes de son voisin Kantalarryn et comment se débarrasser définitivement de la sorcière Malvyna qui terrorisait régulièrement les habitants.
  3. Heureusement, il avait eu récemment une consolation de poids :
  4. son épouse avait donné naissance à une fille, Elvira, et tout était préparé pour un baptême grandiose et la réception qui suivrait devrait faire oublier les aléas du moment.
  5. S M Edgar II n'avait rien négligé et avait dépêché une bonne demi-douzaine de fées qui pourrait — selon lui — attribuer à son héritière tous les dons possibles et imaginables :
  6. Elvira n'aurait rien à craindre.
  7. Il y avait bien plus de mille convives au dîner : toute la cour, bien sûr, mais également des bourgeois et quelques artisans qui avaient servi le roi de manières diverses n'avaient pas été oubliés.
  8. Six fées étaient déjà là, on en attendait même une septième.
  9. Tout-à-l'heure, l'évêque n'avait pas ménagé sa peine, on allait dignement lui repasser les couverts !
  10. Ils étaient venus, ils étaient (presque) tous là : le festin pouvait commencer lorsqu'il y eut un imprévu.
  11. On annonça que quelqu'un était entré en force dans les appartements royaux après avoir neutralisé deux gardes,
  12. le couple royal pâlit en même temps, leurs rares instants de bonheur allaient-ils être gâchés par des intrus venus on ne sait d'où, envoyés par Kantalarryn pour faire du scandale ?
  13. Le roi se ravisa : non ce ne pouvaient pas être des sbires de Kantalarryn, les gardes en seraient venus à bout, par conséquent, ce ne pouvait être que Malvyna, laquelle se planta devant le monarque :
  14. — Z'escuserez mon retard, j'ai eu un empêchement !
  15. — Vous n'étiez pas invitée, que je sache !
  16. — Tiens donc ! Et pourquoi donc ?
  17. — Je n'invite pas les sorcières !
  18. — Ah bon ? et celles là alors ?
  19. (désignant les autres fées, lesquelles trouvaient que le Roi se débattait assez mal avec le vocabulaire de la magie)
  20. — Celles là, comme vous dites si élégamment, ne pressurent pas les paysans et les bourgeois comme vous le faites :
  21. combien de fois j'ai eu connaissance de bétail mort-né ou de moissons entières pourries en vingt-quatre heures après votre passage,
  22. combien d'incendies ou d'éboulement d'ateliers en ville parce que leurs propriétaires ne voulaient pas ou ne pouvaient pas payer votre "impôt parallèle" ?
  23. — Je veux manger ! et ici !
  24. — Il n'y a plus de place ici.
  25. Si vous voulez manger, allez dans une auberge !
  26. — J'ai appris qu'il manquait une de vos invitées (elle regarda de nouveau les fées), je la remplacerai donc.
  27. — Certainement pas !
  28. — Oh si, vous ne pouvez pas m'en empêcher : votre nouvelle venue a tellement besoin de soins et ce ne sont pas celles-là avec leurs mièvreries qui vont vous rendre service.
  29. Je serai davantage à la hauteur, Si vous ne me faites pas manger avec les honneurs qui me sont dus, je serai aussi à la hauteur, croyez-moi.
  30. Le roi verdit :
  31. soit il laissait Malvyna s'asseoir à la place vacante et il perdait la face vis à vis des autres convives, soit il l'envoyait manger dans une autre salle et il faisait courir un risque énorme à sa fille.
  32. Le teint de la reine, lui, faisait concurrence avec la porcelaine des assiettes ; on se demandait si elle n'allait pas tourner de l'œil.
  33. Certains courtisans parmi les plus joueurs allaient même jusqu'à parier !
  34. — Dereina doit venir d'un instant à l'autre, sa place est ici.
  35. Vous, allez à côté, il y a d'autres couverts de libres.
  36. — Vous l'aurez voulu.
  37. Dans la salle à manger royale, l'ambiance du dîner fut tout à coup beaucoup moins festive.
  38. Quelques courtisans essayèrent bien de détendre l'atmosphère, mais le cœur n'y était pas.
  39. Les convives des autres salles (mise à part celle qu'avait choisie Malvyna), eux faisaient grand bruit et ne se doutaient pas du drame qui se préparait.
  40. Malvyna avait pris place sans ménagement entre deux entrepreneurs avec qui elle avait eu "affaire", lesquels durent se serrer s'ils voulaient éviter qu'elle ne leur jette quelque sort
  41. (« Pousse-toi d'là, gros porc, c'est ma place, tu vois pas qu'tu gênes ? »).
  42. Ils n'étaient pas près d'oublier la réception donnée par leur monarque pour le baptême de la nouvelle princesse («Donne-moi ta part, tu vivras sur tes réserves, t'es assez gros comme ça ! »).
  43. Le roi demanda à l'une des fées :
  44. — Vous êtes sûre qu'elle va venir, votre consœur ?
  45. — Certaine : elle a été retardée sur le trajet, mais elle va venir.
  46. — Comment pouvez-vous le savoir ?
  47. — Une sorte de message disons... un peu comme une transmission de pensée à longue distance : un truc de fée, quoi.
  48. — Et elle est forte ?
  49. — Au niveau des pouvoirs, elle vaut Malvyna : Elle ne pourra pas annihiler ses sorts mais elle pourra en atténuer les conséquences.
  50. — C'est déjà ça ! Espérons qu'elle ne viendra pas trop tard.
  51. — Ne vous en faites pas Majesté, à cet instant, elle n'est plus qu'à quatre lieues et demie du château.
  52. — Ah ? Et comment vous...
  53. — Encore un truc de fée.
  54. Dereina arriva en trombe au château, sachant déjà plus ou moins ce qui se tramait (encore un truc...) et se présenta devant le roi qui l'accueillit avec soulagement.
  55. — Veuillez me pardonner, Majesté, mais le carrosse de 18h22 a cassé une roue, j'ai même dû aider le cocher à la réparer, c'est dire si la route n'est pas fameuse entre Splan et le château.
  56. — L'essentiel est que vous soyez là, vous nous sauvez !
  57. — Vous avez eu une visite inopportune ? Malvyna ?
  58. — On ne peut rien vous cacher.
  59. — Rassurez-vous : on va limiter la casse.
  60. Les fées se réunirent afin de conclure à un plan :
  61. Il était convenu qu'elles ne devaient passer qu'une fois au-dessus du berceau, le tout, c'était d'éviter à tout prix que Malvyna passe en premier ou en dernier.
  62. Le face-à-face Dereina-Malvyna fut glacial.
  63. — Tt, je pensais bien que vous ne viendriez pas.
  64. — Je sais, vous avez fait ce qu'il fallait pour, mais j'ai de la ressource, plus que vous ne le croyez.
  65. — On verra ça, du reste, je passe en dernier, pour parachever l'œuvre de vos petites camarades.
  66. — Non, pas en dernier, mais en avant-dernier, et n'essayez pas de m'entourlouper, normalement, vous ne devriez pas passer du tout, vous passerez avant moi, c'est à prendre ou à laisser.
  67. — D'accord, en avant dernier, en tout cas, vos petites copines n'ont pas intérêt à oublier quoi que ce soit, parce que moi, je ne la raterai pas, votre petite protégée !
  68. — Je n'en doute pas une seconde. Vous êtes tellement bilieuse que votre sang est vert.
  69. Une des autres fées intervint :
  70. — Gaspille pas ton énergie, Dereina, on va en avoir besoin.
  71. — Tu as raison, il y a plus sérieux à faire.
  72. Vingt minutes plus tard, le passage des fées au-dessus du berceau put commencer ;
  73. pratiquement tout y passa : la première fée prodigua à la jeune monarque l'intelligence, l'esprit d'initiative, la perspicacité.
  74. La seconde lui donna la bonté et l'urbanité, la troisième la beauté et l'élégance etc...
  75. Il ne manquait rien... presque rien : une petite brèche dans laquelle s'engouffra Malvyna quand ce fut son tour de passer :
  76. « Tu seras d'une maladresse, ma pauv' petite au point de te percer la main et d'en crrrrever, ha ! ha ! ha ! ».
  77. Satisfaite du sale tour qu'elle venait de jouer à son ennemi de toujours, elle quitta la pièce, indifférente du murmure de réprobation qu'elle suscita.
  78. Le roi prit une mine consternée, les courtisans qui avaient parié que la reine s'évanouirait gagnèrent leur pari.
  79. Dereina s'adressa au monarque :
  80. — C'aurait pu être pire.
  81. — J'admire votre optimisme, mais qu'allez-vous faire ?
  82. Dereina se pencha à son tour au-dessus d'Elvira et lui dit : « Ce que l'autre t'a dit est vrai, je ne peux rien faire contre : évite les objets pointus, tu risquerais de te percer la main...
  83. oh non, ça ne sera pas mortel mais tu seras plongée dans une sorte de sommeil qui durera... cent ans».
  84. Le roi intervint :
  85. — Cent ans ? Vous ne pouvez pas faire moins ?
  86. — Vous voulez que l'autre revienne à la charge ? C'est cent ans minimum ; en dessous, il y a rupture et Malvyna peut en remettre une couche sans que je puisse intervenir.
  87. Je crois que j'ai fait au mieux non ?
  88. Ne pas pouvoir sortir du château, être obligée de manger avec des couverts pour jeunes enfants, ne toucher à rien qui puisse blesser, même légèrement, ce n'était pas une vie ;
  89. à quoi servaient tous ces dons dont on lui avait parlé et dont elle était pourvue, paraît-il, si elle ne pouvait pas se servir tout du moins des plus enrichissants.
  90. Ah bien sûr, les miroirs lui renvoyaient l'image d'une belle fille potelée, avec un visage rond, des yeux verts en amande, un nez légèrement retroussé et des lèvres pulpeuses,
  91. le tout encadré par une chevelure longue et ondulée d'un noir profond ;
  92. les invités au château étaient charmés par sa gentillesse et sa simplicité, sa voix suave aurait fait fondre un mur de pierre.
  93. Elle n'en était pas moins dans une prison dorée et elle s'y ennuyait ferme ;
  94. ses loisirs n'étaient pas variés : depuis l'âge de six ans elle avait entrepris de lire tout le contenu de la bibliothèque du château... et elle en avait treize.
  95. Elle avait encore le temps de lire, bien sûr, elle avait calculé qu'en lisant deux livres par semaine en moyenne, elle aurait fini la bibliothèque à l'âge de... quinze ans et demi, peut-être seize, et après ?
  96. Recommencer du début ? Même pas : elle avait une mémoire remarquable.
  97. Bah ! Elle aviserait bien à ce moment là.
  98. C'est vers ces années 70 que le roi pondit quelque arrêté stupide interdisant à la population l'usage d'objets effilés au cas où son Elvira chérie aurait l'idée de jouer la fille de l'air ;
  99. mais la fée Dereina mise au courant raisonna le souverain :
  100. — Vous avez perdu la tête, Majesté ! Vous voulez ruiner le pays ou quoi ?
  101. — Oh vous, vous ne risquez pas de perdre une fille qui, parce qu'elle en aura eu marre de tourner en rond dans le château ira se percer la main, par curiosité...
  102. — Mais enfin ! si le pays est à genoux parce que les artisans, les paysans ou les couturières ne peuvent plus travailler, Kantalarryn n'en fera qu'une bouchée !
  103. Que deviendra votre fille alors ? Une domestique ? Une fille à soldats ?
  104. — Je vous en prie !
  105. — Réfléchissez, Majesté, il y va de l'avenir du royaume, de votre avenir, de celui de votre fille.
  106. — J'y réfléchirai, c'est promis.
  107. Deux jours plus tard, l'interdit était levé : on avait frôlé la catastrophe.
  108. En fait c'est Elvira elle-même qui, mise au courant par hasard du problème, convainquit et rassura son père : Il y avait encore des choses à faire au château.
  109. Le château était divisé en cinq parties.
  110. La partie centrale abritait les communs :
  111. au rez-de-chaussée se trouvait le hall d'entrée dans lequel se trouvait un vaste escalier conduisant à une mezzanine, aux étages supérieurs se trouvaient entre autres :
  112. les cuisines, quelques salles à manger, les chambres des domestiques, la bibliothèque, la salle de garde etc...
  113. L'aile nord était occupée par les appartements royaux, la cour occupait les étages supérieurs de l'aile, les écuries et la forge en occupaient le rez-de-chaussée ;
  114. la chapelle et la crypte occupaient l'aile sud.
  115. L'aile Ouest était inoccupée depuis des années ; l'édifice était déjà ancien (année probable de la pose de la première pierre :
  116. 1506, et encore, rien de sûr, Elvira continuait, faute de mieux, de se documenter) et la porte principale y donnant accès avait été murée depuis une trentaine d'années.
  117. Cela dit la visite du reste du château restait intéressante.
  118. D'ailleurs la jeune princesse entreprit de le faire visiter, d'une part, elle tromperait son ennui et d'autre part, ça mettrait un peut d'oseille dans les potages du royaume.
  119. (à l'exception bien sûr, de certains lieux privés)
  120. Ce dernier point assouplit le roi qui n'était pas très chaud vis à vis d'une telle initiative : en tout visiteur inconnu, il croyait y voir un séide de Kantalarryn, bref, l'âge ne l'arrangeait pas.
  121. Les gens venaient de toutes parts et l'on affirme même que certains avaient fait plus de cent lieues à cheval pour admirer...
  122. les tapisseries, les statues et les tableaux ou celle qui expliquait ce qu'ils représentaient ?
  123. En attendant, le succès de cette entreprise était indéniable.
  124. Le château, Elvira le connaissait par cœur, d'ailleurs, elle ne connaissait que ça, mais il lui manquait quelque chose, et ce quelque chose, c'était l'aile Ouest.
  125. Que pouvait-il y avoir ? Pourquoi la porte principale avait-elle été murée ? Y avait-il d'autres accès ? Oui sûrement :
  126. elle avait lu un chapitre là dessus dans un livre retraçant l'histoire de l'édifice, le tout était de savoir dans quel état ils étaient.
  127. La princesse ne devait compter que sur elle, n'attendant le soutien de personne, et surtout pas de ses parents qui serait bien capable de lui en interdire l'accès :
  128. « Il vaut mieux y aller sans rien demander plutôt que de désobéir à une interdiction, après tout, je ne sors pas ».
  129. c'est ainsi que, munie du plan de l'aile Ouest du château, d'une torche à résine et de sa volonté,
  130. l'unique héritière du royaume des Toolemnare entreprit une visite qui vaudrait toutes les escapades possibles et imaginables.
  131. En furetant du côté des caves, Elvira trouva une porte donnant accès à l'aile Ouest :
  132. toutes les portes situées en étage avaient été murées ce qui en accroissait encore le mystère ; seulement cette porte avait une serrure verrouillée... et rouillée...
  133. et les travaux manuels n'étaient pas son fort !
  134. Il fallait bien faire quelque chose, elle faillit perdre courage : elle devait trouver quelqu'un : un garde qui lui apporterait de l'aide en toute discrétion..
  135. Un peu de charme et hop, le tour est joué ? Non, ce n'était pas dans sa nature, elle avait beau être belle à donner le vertige... on ne se refait pas !
  136. Il était déjà treize heures et elle n'avait pas bougé depuis la matinée, c'était fichu pour aujourd'hui,
  137. elle revint vers sa chambre, faisant bien attention de ne croiser personne, se refit une petite toilette et arriva avec un léger retard pour le déjeuner.
  138. Elle passa tout l'après-midi à réfléchir, à chercher une solution, pendant qu'elle guidait quelques visiteurs.
  139. Par les étages, c'était impossible.
  140. Par les caves, il fallait faire sauter la serrure.
  141. Il restait les toits, mais là, pour la discrétion, ce n'était pas gagné ;
  142. et puis elle n'était peut-être pas plus agile qu'adroite... en plus de ça il faudrait œuvrer la nuit, il y aurait le risque que, de loin, un garde la prenne pour un espion de Kantalarryn
  143. (pas question de sauter sur les toits en robe).
  144. Elle retourna le problème dans tous les sens, mais c'était incontournable : elle devait être secondée pour commencer ce saut dans l'inconnu ; une fois dans la place, elle aviserait.
  145. Vers 17h elle rendit visite au forgeron :
  146. — Vous êtres libre là ?
  147. — Je suis votre serviteur.
  148. — J'aurais besoin de vous : une serrure à faire céder.
  149. — Une serrure ?
  150. (Le forgeron commença à faire la moue : effraction dans un domicile royal, ça va chercher loin : sa place d'une part, sans oublier les condamnations toutes plus effroyables les unes que les autres !)
  151. — Oui : une vieille serrure toute rouillée, une vieille porte inutilisée depuis des années : si vous avez peur, je vous signe un papier, vous serez dégagé de toute responsabilité.
  152. — Bon, dans ce cas... c'est où ?
  153. — Dans les sous-sols, suivez-moi.
  154. « Voilà : c'est cette serrure ».
  155. Le forgeron convint que cette serrure n'avait pas l'éclat du neuf, que c'était un modèle qui ne se faisait plus depuis des années mais qu'il pourrait l'ouvrir naturellement avec un outil adéquat...
  156. (qui était aussi un peu serrurier à ses heures)
  157. Il dit aussi après l'avoir mieux observée, qu'elle avait dû quand même servir assez récemment : l'intérieur paraissait moins rouillé que l'extérieur.
  158. Il prit un rossignol qu'il détenait toujours dans une de ses poches, le tourna un quart de tour à droite, l'enfonça jusqu'à entendre un déclic, un demi-tour à gauche et la porte s'entrouvrit.
  159. Elvira remercia le forgeron et réfléchit à toute vitesse :
  160. — Hé ! Maître ! Vous pouvez me dire approximativement à quand remonte la...
  161. — Une décade environ. » et il retourna vers son atelier.
  162. « Une décade... voyons... je l'ai vu faire et il a l'air de savoir ce qu'il dit :
  163. il n'aurait pas dit une décade pour dix ans, mais bien pour dix jours, ce qui est tout à fait en rapport avec la facilité avec laquelle il avait ouvert cette vieille porte.
  164. Quelqu'un d'autre connaît cette porte et s'en sert régulièrement, quelqu'un qui peut-être habite l'aile Ouest et fait un petit tour du reste du château de temps à autre ;
  165. demain j'irai lui dire un petit bonjour ».
  166. À la vue de sa fille, aux premières heures de la matinée, le roi eut de la peine à cacher son étonnement.
  167. — Parbleu ! Voilà notre princesse levée à l'heure des valets et en tenue de gentilhomme ! Qu'est-ce donc ?
  168. — Je vais explorer les caves » (Elvira trouva plus prudent de ne pas parler tout de suite de l'aile Ouest, et, comme elle passait effectivement par les caves, ce n'était qu'un demi mensonge).
  169. — Les caves ? Mais il n'y a rien à y voir.
  170. — Sait-on jamais...
  171. — Enfin ! Tu déraisonnes !
  172. — Ah non, père ! Ça suffit !
  173. Je n'ai pour tout univers que les murs de ce château, j'y suis enfermée vingt-quatre heures sur vingt-quatre et ça fait dix-sept ans que ça dure, tu ne vas pas rogner encore le peu d'espace dont je dispose !
  174. J'ai demandé un encas à la gouvernante, je ne déjeunerai pas avec vous ce midi.
  175. Contrairement à beaucoup d'habitants de notre royaume, je n'ai que ce château où je puisse me déplacer, eh bien je compte bien connaître tout le château !
  176. « Tout le château ! » Qu'avait-elle voulu dire par là ?
  177. Quand, à l'âge de huit ans, elle avait demandé à son père si quelqu'un habitait l'aile Ouest, celui-ci avait répondu :
  178. « personne, l'aile Ouest est abandonnée depuis longtemps, trop de frais... » et on passa rapidement à autre chose.
  179. Et la veille, il y avait eu la révélation du forgeron-serrurier sur cette fameuse serrure.
  180. Son père s'était trompé, ou plutôt, il avait menti car lui savait la vérité : au premier sous-sol de l'aile Ouest, dans quelque pièce éclairée par un soupirail, se trouvait le repaire de Malvyna.
  181. Si dehors, il faisait déjà jour, les longs couloirs arpentés par Elvira, une torche à la main étaient encore dans une quasi obscurité,
  182. seuls quelques filets de lumières passaient par les volets des pièces qu'elle visitait, pièces qui n'avaient à priori pas grand intérêt
  183. mais la princesse ne voulait négliger aucun détail, regardant derrière les rares tableaux restant accrochés aux murs, fouillant les tiroirs des bureaux et des secrétaires,
  184. soulevant la moindre latte de parquet saillante sans avoir la moindre idée de ce qu'elle cherchait, mais le désir de savoir la guidait :
  185. si la curiosité est un " défaut" féminin, ce n'était pas Elvira qui allait faire mentir le dicton.
  186. Elle ramassait çà et là quelques manuscrits qu'elle se promettait de comprendre, à tête reposée, dans sa chambre, ce soir.
  187. Elle marchait, cherchait, remarchait, recherchait... et c'est au détour du huitième (ou neuvième ?) couloir qu'elle vit la salle des escaliers :
  188. un énorme hall haut de six étages au moins éclairé en grand par un puits de lumière et sillonné par un réseau d'escaliers en pierre allant dans tous les sens, se croisant à divers niveaux :
  189. un véritable entrelacs d'escaliers.
  190. Quel architecte avait bien été assez fou pour imaginer un tel assemblage.
  191. Elvira n'avait sur elle ni craie ni bobine de fil ;
  192. elle se dit qu'elle aurait dû être plus prévoyante ; il faut dire que le plan dont elle disposait n'était qu'en deux dimensions — étage par étage — et ne pouvait pas laisser supposer une telle complication.
  193. Pas question de gaspiller sa nourriture : elle en aurait besoin, pas question de semer des manuscrits : elle était venue là plutôt pour en récolter.
  194. Elle se dit alors qu'elle pourrait bien faire appel à sa mémoire, une mémoire non pas sélective mais universelle, aussi bien pour les noms de personnes, de lieux etc...
  195. que pour les événements et leur environnement.
  196. Elle descendit de deux étages sans palier intermédiaire, puis en remonta un, reprit le balcon intérieur, puis un couloir autour duquel elle examina quelques autres pièces...
  197. il n'était pas loin de midi, l'heure de manger un morceau.
  198. Pendant qu'Elvira prolongeait sa pause déjeuner, les autres membres de la maisonnée commençaient à s'inquiéter.
  199. Pourtant, le roi avait été prévenu ; mais il ne faut pas quatre heures pour visiter des caves sans intérêt, c'est alors qu'il se souvint de la dernière phrase prononcée par sa fille :
  200. « Je compte bien connaître tout le château ».
  201. C'est alors qu'il comprit que les caves n'étaient qu'un point de passage et qu'en ce moment même l'unique bénéficiaire de tout son amour paternel se trouvait quelque part en plein cœur de l'aile Ouest :
  202. elle allait, sans le savoir droit vers sa perte ! Cette partie du château est un vrai labyrinthe, certains s'y sont perdus et ne sont jamais revenus.
  203. La première idée du souverain fut de mander des gardes pour partir à sa recherche, mais une telle entreprise alerterait Malvyna : c'était trop risqué.
  204. Il pensa aussi y aller seul mais un roi a aussi ses faiblesses : celle d'Edgar II, c'était un sens de l'orientation à peu près nul, raison pour laquelle il partait en campagne toujours bien escorté.
  205. Sa troisième idée fut d'appeler Dereina à la rescousse.
  206. Seulement, le temps qu'un messager aille chez elle et qu'ils fassent le trajet du retour, il serait vingt heures passées et il fallut espérer qu'Elvira fût revenue sans dommages.
  207. Au milieu de son angoisse, un fait le rassura cependant.
  208. Le jour de son baptême, les six premières fées avaient été efficaces et n'avaient pas ménagé leurs efforts, il tenta de se remémorer les dons prodigués à sa fille et se dit, d'un ton décidé :
  209. « Elle s'en sortira ».
  210. À part la reine, qui ne partageait pas le même optimisme et dont on se demandait si elle allait avaler entièrement sa serviette de table,
  211. les autres personnes présentes — courtisans et domestiques — partagèrent l'avis du roi : oui elle s'en sortirait... à moins qu'elle ne tombe par hasard sur Malvyna.
  212. Dehors, la nuit était tombée et Elvira avait quitté la salle des escaliers, sa torche toujours à la main, elle empruntait encore de nouveaux couloirs quand elle crut entendre comme un léger bruit.
  213. Elle continua à avancer tout droit, tourna à gauche et vit quelqu'un : une femme entre deux âges qui était entrain de filer la laine.
  214. — Hhh-hhm, bonjour madame, je ne... dérange pas, euh... si je puis me permettre.
  215. — Entrez donc, pensez... on ne rencontre pas grand monde, par ici.
  216. — Eh bien, il faut dire que, depuis que je visite cette partie du château, vous êtes la première personne que je rencontre, je ne pense pas vous avoir vu auparavant.
  217. — Votre mémoire vous ferait-elle défaut, mademoiselle Elvira ?
  218. — Vos savez mon nom ?
  219. — Vous ne me connaissez pas mais moi si, disons que, je vous connais depuis assez longtemps.
  220. J'habite cette pièce depuis... une trentaine d'années environ, et je m'y trouve bien, je dérange personne et personne ne me dérange ; que demander de plus ?
  221. — Pè... le roi est au courant ?
  222. — Quelle question ! bien sûr ! Alors je m'occupe, je file la laine comme file le temps. Et vous, vous faites quoi pour passer le temps dans le château ?
  223. — Je lis... entre autres.
  224. — Ça ne doit pas être bien amusant pour une jeune fille de ne pas pouvoir sortir.
  225. — Comment savez-vous que...
  226. — Si vous pouviez vous promener où bon vous semble, vous n'auriez pas eu l'idée saugrenue de venir jusqu'ici, je me trompe ?
  227. — C'est vrai.
  228. Elvira se dit quand même que cette femme qui ne quittait prétendument jamais l'aile Ouest du château était au courant de beaucoup de choses :
  229. elle connaissait son prénom, sa condition quasi carcérale... ce ne pouvait pas être une simple coïncidence...
  230. — Puisque vous êtes là, mademoiselle, puis-je vous demander un service ?
  231. — Bien sûr, lequel ?
  232. — Vous allez m'aider : vous allez me tenir ça.
  233. — Eh... c'est que je suis horriblement maladroite, j'aurais peur de me...
  234. — Allons, c'est pas bien sorcier Allez, attrapez-moi ça... »
  235. Malvyna feignit un faut mouvement et la quenouille vint se planter dans la paume de la main gauche d'Elvira...
  236. — AÏE !!!
  237. — Ah ! Empotée comme ça, ça dépasse tout ce que j'avais pu prévoir ! Tenez, venez par ici, j'ai un onguent qui va vous soulager...
  238. — Ne me touchez pas ! » Elvira avait enfin réalisé à qui elle avait affaire : tout lui revenait maintenant.
  239. Qu'est-ce que l'autre en face aurait pu prévoir ? qu'Elvira serait maladroite ? et comment elle l'aurait su ? Et voilà maintenant que l'inconnue lui propose un onguent arrivé là providentiellement ?
  240. Un anticoagulant oui ! « Je ne sais pas qui vous êtes, mais je vais retourner chez moi et je le saurai !
  241. En tous cas vous êtes une ennemie, une ennemie qu'il va falloir mettre hors d'état de nuire !
  242. — C'est ça, retourne dans ta chambre, fillette !
  243. Elvira reprit sa torche et se sauva à toute jambe, malheureusement ladite torche n'éclairait plus grand chose et l'aile Ouest allait bientôt de nouveau devenir le royaume des ténèbres...
  244. le royaume de Malvyna :
  245. « Oui fillette, ici, c'est chez moi ; toi, tu peux directement aller à la crypte, ça s'ra plus direct ! » se dit-elle.
  246. Sa torche ne lui servant plus à rien, Elvira la jeta et courut dans les couloirs obscurs, se fiant à sa mémoire et à son sens de l'orientation.
  247. Sa main gauche lui faisait horriblement mal. Dès que la princesse touchait un mur ou une rampe d'escalier, elle avait des élancements qui lui remontaient dans tout le bras.
  248. Puis peu à peu, la douleur se calma, laissant place à une envie de dormir de plus en plus forte ; mais il fallait lutter, il fallait atteindre les appartements royaux.
  249. Elvira n'avait aucune idée de l'heure qu'il pouvait être mais elle se doutait bien qu'on commençait à l'attendre.
  250. Elle atteignit la fameuse porte, puis les caves, puis trouva un univers plus familier.
  251. Elle vit dans une sorte de brouillard ses parents, deux domestiques et une personne qu'elle ne connaissait pas, puis plus rien.
  252. Elle s'écroula sur le parquet de la salle à manger. Pas de chance : ce soir là, le chef cuisinier s'était surpassé.
  253. Elvira et Dereina, sans se connaître avaient des goûts culinaires communs... la fée mangerait la part de la princesse.
  254. En fait, la fée Dereina était venue pour toute autre chose et n'avait pas vraiment le cœur à manger, les autres convives non plus, du reste.
  255. (elle arrivait de la commune frontalière de Matagyn afin de négocier auprès du roi, un permis de construire pour agrandir l'école de magie)
  256. On n'entendait que le bruit des couverts : on aurait dit un dîner de funérailles.
  257. Après le repas, le monarque et la fée s'isolèrent dans un petit bureau afin d'établir une discipline à suivre pour les temps à venir.
  258. — En vérité, Dereina, tout ceci est un peu ma faute.
  259. — Comment ça ?
  260. — Ça remonte à loin :
  261. À l'époque où j'étais encore un jeune prince arrogant et imbu, un prince enfermé dans ses certitudes comme Elvira dans son château, plus encore parce que moi je n'avais aucune envie d'en sortir.
  262. Ma famille avait eu un différend avec celle de Malvyna ; ne me demandez pas lequel, je ne m'en souviens plus.
  263. Eh bien dès que j'eus un tant soit peu de pouvoir, au lieu d'essayer de traiter l'affaire à l'amiable comme certains me l'avaient conseillé,
  264. je m'appuyai de tout mon poids sur la loi, en conséquence, le père de Malvyna fut incarcéré.
  265. Depuis, sa fille me voue une haine incommensurable,
  266. et comme elle avait été une excellente élève à l'école des fées (vous devez en savoir quelque chose) elle avait exigé, sous peine de quelque sort, d'occuper la plus grande aile du château : l'aile Ouest.
  267. Un jour, Elvira — âgée de huit ans environ — me demanda si quelqu'un y habitait, j'ai préféré éluder la question.
  268. Mais si je comprends la rancœur de Malvyna à mon égard, je n'admets pas qu'elle s'en prenne à mes sujets et à ma fille, qui n'y sont pour rien.
  269. — Je savais plus ou moins les grandes lignes de ce que vous venez de me dire, et je suis contente que vous m'en ayez parlé sans que je vous le demande.
  270. Ne vous en faites pas pour Malvyna, Elle avait beau être une excellente élève, par ailleurs, même dans notre école elle avait une réputation d'intrigante.
  271. Je vous ai promis que je vous aiderais en cas de coup dur et je tiens toujours mes promesses. Ne vous inquiétez pas pour votre fille, elle n'est pas morte : elle dort ou plutôt elle vit en extrême ralenti.
  272. Telle qu'elle est, elle en a pour cent ans environ.
  273. — Autrement dit...
  274. — Autrement dit, oui ; comme vous dites.
  275. Mais sait-on jamais ?
  276. Dans un premier temps, on va mettre Elvira dans la chambre froide,
  277. ensuite, on mure discrètement la dernière porte donnant accès à l'aile Ouest et enfin vous me faites confiance et tout le monde va se coucher.
  278. Dereina avait son petit plan à elle : elle avait appelé mentalement une par une toutes ses consœurs à la rescousse (pas en même temps parce qu'alors Malvyna aurait pu intercepter le message).
  279. Pour ce qu'elle allait faire, il fallait du monde :
  280. en effet, elle avait entrepris de faire dormir tout le royaume pour une durée de cent ans, ainsi, d'une part Elvira retrouverait des têtes familières à son réveil
  281. et d'autre part, le pouvoir ne serait pas vacant pendant cette période.
  282. Par ailleurs La princesse fut convoyée de la chambre froide vers sa chambre à elle puis les fées firent à ce que tout le royaume fût maintenu pendant toute cette période dans une température hivernale.
  283. Ensuite il fallait protéger tout ce petit monde plongé dans les bras de Morphée (contre les troupes de Kantalarryn, par exemple) :
  284. créer des barrières infranchissables comme par exemple transformer un simple petit bois en forêt vierge.
  285. La troisième partie du travail serait à faire un siècle plus tard :
  286. trouver quelqu'un de confiance et le convaincre afin qu'il réveille un royaume dont la population est endormie depuis une centaine d'années, mais on n'en était pas encore là.
  287. Le surlendemain Le roi Akkar lut la lettre d'ultimatum au moins trois fois mais n'en crut toujours pas ses yeux :
  288. si la rançon de 500000 dukkas-or n'était pas remise dans les cinq jours à la forteresse de Strælgarde, Kantalabutt ferait exécuter les soixante-dix otages qui y étaient maintenus en captivité.
  289. C'était une guerre de bandits :
  290. des hommes de mains enlevaient des innocents dans les campagnes, on réclamait une rançon faramineuse qui étranglait l'économie du pays visé puis on faisait la guerre “proprement” dite ;
  291. mais Kantalabutt n'était pas étouffé par les scrupules.
  292. Là, il voulait frapper un grand coup : il savait qu'il fallait plus de trois jours pour aller de Nakol à sa forteresse, du moins, en contournant le “royaume perdu”.
  293. Le “royaume perdu” était un territoire totalement hermétique, il avait bien essayé d'y pénétrer mais plusieurs de ses hommes se retrouvèrent dans un coma profond, il essaya de faire brûler la végétation ;
  294. le feu ne prenait pas.
  295. Même en plein été, il y faisait un froid vif et le sol était gelé.
  296. Kantalabutt n'avait même pas attendu le délai pour massacrer les otages tant il était sûr que l'émissaire n'arriverait pas à temps.
  297. Le fils d'Akkar, Akirons se porta volontaire et emmena douze hommes avec lui.
  298. Son idée était de traverser le royaume perdu coûte que coûte.
  299. Il ne faisait guère d'illusions sur ses chances, pas plus que sur celles des otages, mais avec l'aide de Dieu, il dévoilerait à tous les royaumes de la région la félonie de Kantalabutt.
  300. L'accès de cette terre inhospitalière ne fut chose aisée que jusqu'au petit village de Dawjatt, après, les complications commenceraient.
  301. On ne trouverait rien sur place, pas plus de nourriture pour les hommes que pour les chevaux.
  302. Au bout d'une douzaine de lieues en pleine forêt, ils aboutirent à une clairière, puis plus rien : le chemin s'arrêtait là.
  303. Et plus question de revenir en arrière, la végétation avait envahi la route derrière eux.
  304. Leur entreprise paraissait sans issue et Akirons se demanda s'il avait bien fait de passer par là.
  305. Au bout d'une heure à attendre par un froid intense, ils entendirent un bruissement de feuillage et virent apparaître une femme vêtue d'une robe longue et coiffée d'un chapeau pointu.
  306. Ils engagèrent la conversation.
  307. — Pardon madame, pourriez-vous nous faire sortir de là ?
  308. — Vous savez que vous n'êtes pas chez vous, peut-être devriez-vous vous présenter.
  309. — Akirons, fils du roi Akkar et mes hommes, nous sommes navrés de traverser votre domaine mais nous sommes en mission vitale :
  310. nous devons porter une rançon à Kantalabutt pour libérer des compatriotes, notre temps nous est compté.
  311. Aidez-nous, nous vous en prions.
  312. — Dylevja, fille de Djolna et petite-fille de Dereina.
  313. Avec mes consœurs, j'ai aussi besoin de vous pour réveiller les habitants de ce royaume en léthargie.
  314. — Ça nous prendrait combien de temps ?
  315. — Pas plus de deux jours.
  316. — Désolés, dans deux jours, nous devons absolument être à Strælgarde sinon on peut craindre le pire.
  317. — Écoutez, Altesse, cela ne vous plairait pas de réveiller une belle princesse endormie depuis cent ans ?
  318. — C'est quoi cette farce ?
  319. — J'ai l'air de plaisanter ? Trouvez-vous normal que je sois là à vous parler alors qu'il gèle à pierre fendre et que tout ce qui vit est endormi à plus de trente lieues à la ronde ?
  320. — Bon d'accord, nous allons vous aider, mais à notre retour, parce que si nous ne sommes pas à Strælgarde après-demain, les prisonniers de Kantalabutt risquent fort de ne plus se réveiller du tout.
  321. Après tout, votre princesse a attendu cent ans, elle pourra bien attendre une petite semaine de plus, non ?
  322. — Je vais vous ouvrir la route, vous n'avez qu'à avancer droit devant vous.
  323. À quinze lieues d'ici, vous aurez du ravitaillement.
  324. Je compte sur vous, revenez vite ; vous savez, si vous réveillez ce royaume, ça vous fera un allié contre Kantalabutt.
  325. — Bon, alors, vous avez bien tout retenu, on doit ressortir coûte que coûte avec les otages.
  326. — S'ils ne sont pas déjà trucidés.
  327. — Non, je ne pense pas qu'il serait capable d'une chose pareille, nous sommes même un peu en avance.
  328. — Quelqu'un qui fonde sa politique sur des enlèvements d'innocents est capable de tout.
  329. Akirons et sa suite furent reçus assez rudement par le gouverneur :
  330. — Vous avez l'argent ?
  331. — Oui
  332. — Alors donnez.
  333. — Pas question, nous devons le donner à Kantalabutt en mains propres.
  334. — Sa Majesté Kantalabutt, si cela ne vous écorche pas ! Le roi n'est pas ici, il est en son palais, à Hocklenge.
  335. C'est moi qui le représente ici.
  336. Donnez l'argent et filez, les otages serons libérés dans deux jours.
  337. — Ce n'est pas ce qu'il était convenu, j'ai sur moi le pli de votre... roi.
  338. Les otages doivent être libérés dès le paiement de la rançon.
  339. — Faites voir.
  340. Le gouverneur approcha le pli d'une torche et celui-ci flamba instantanément.
  341. — Oh ! Qu'est-ce que je suis maladroit.
  342. — Traître !
  343. — Holà ! Mesurez vos paroles. Les conditions ont changé, voilà tout.
  344. — C'est une félonie ! Jamais nous n'accepterons...
  345. — Vous n'êtes pas en positions de refuser quoi que ce soit.
  346. — Nous voulons voir les otages.
  347. — Hors de question !
  348. — Alors pas d'argent.
  349. — Alors tant pis pour les otages !
  350. — Nous voulons la preuve qu'ils sont encore vivants !
  351. — Vous n'avez pas confiance ?
  352. — Pas vraiment, non.
  353. — Ils sont au sous-sol.
  354. — Eh bien nous allons leur rendre visite.
  355. — Un seul va leur rendre visite !
  356. — Leo, vas-y.
  357. — Oui Altesse.
  358. Leo partit accompagné de deux gardes, une minute plus tard on entendit un cri terrible.
  359. Le gouverneur prit son air le plus navré et dit, plein de candeur : « Oh, il a dû rater une marche ».
  360. Cette manifestation de culot monstrueux fut pour les hommes d'Akirons un signal : le signal du combat.
  361. En quelques instants le gouverneur et les six gardes présents furent passés par le fer,
  362. puis les hommes d'Akirons se répandirent dans toute la forteresse et tuèrent tout homme armé qui se trouvait sur leur chemin,
  363. ensuite, ils gagnèrent les sous-sols et ils virent, au travers des barreaux de plusieurs cellules...
  364. les corps des otages qu'ils étaient venus libérer.
  365. Alors pris d'une rage folle, ils entreprirent de mettre méthodiquement la forteresse à sac et d'y mettre le feu, mais ils se ravisèrent : des renforts allaient peut-être arriver.
  366. De plus, il fallait penser au chemin du retour ; de toute façon, ils avaient laissé de beaux dégâts ! Ils n'étaient plus que huit et il fallait sortir tout un royaume de l'inconscience.
  367. Ils quittèrent donc Strælgarde presque comme ils étaient venus : avec l'argent, sans les otages et un peu moins nombreux.
  368. Akirons et ses hommes retrouvèrent Dylevja aux portes du royaume endormi et pouvaient, avec les fées, se mettre au travail.
  369. En un jour et demi, les sujets d'Edgar II, se réveillèrent les uns après les autres, bâillant, s'étirant ou se frottant les yeux.
  370. Il ne restait plus à réveiller que les occupants du château.
  371. En cent ans, la mode avait bien changé et les compagnons d'Akirons avaient l'impression, chaque fois qu'ils entraient dans une maison, d'être à une représentation théâtrale.
  372. — Vous êtes moins nombreux qu'à l'aller ; votre mission a-t-elle...
  373. — Fiasco total ! Kantalabutt avait déjà fait massacrer les otages !
  374. — Ce Kantalabutt est vraiment monstrueux : aucune droiture, aucune chevalerie.
  375. Ses exempts sont d'anciens forbans reconvertis dans des activités de basse police, À côté de lui, même ses prédécesseurs avaient des manières honnêtes.
  376. Celui qui le renversera sera méritant.
  377. Bon il ne reste plus que le château, maintenant.
  378. — Allons au château !
  379. — Vous êtes empressé ; vous voulez la voir, hein ?
  380. — Vous m'en avez fait tant d'éloges.
  381. — Elle s'appelle Elvira, vous verrez comme elle est belle !
  382. Château royal des Toolemnare 18:00 Depuis une heure déjà, l'air s'était quelque peu réchauffé ;
  383. Akirons et ses hommes n'étaient plus frigorifiés, ils s'éparpillèrent dans l'édifice, réveillant çà et là, un cuisinier, une courtisane, le roi Edgar II.
  384. Akirons fut conduit par Dylevja jusqu'à la chambre de la princesse : « Maintenant, je vous laisse. »
  385. la fée partit, laissant le prince en tête à tête avec la porte de la chambre. Celui-ci respira un grand coup, ouvrit la porte et fut figé par l'admiration.
  386. La fée ne lui avait pas menti : la dormeuse était vraiment belle.
  387. Il resta comme ça dix bonnes minutes sans rien faire, juste à l'admirer.
  388. Il fallait pourtant la réveiller. Il s'approcha, lui toucha l'épaule et la remua doucement.
  389. — Réveillez-vous... euh... Altesse... euh...
  390. — Aaaaaooooh !!! (bâillement) ben j'ai bien dorm... qui êtes-vous ?
  391. — Un prince d'un pays limitrophe du vôtre.
  392. — Pas celui de Kan...
  393. — Non, rassurez-vous, je viens de Nakol.
  394. — Comment vous appelez-vous ?
  395. — Akirons, fils d'Akkar, prince du Roenyls.
  396. — Connais pas... Quelle heure peut-il être ?
  397. — Oh, dans les six heures, je présume.
  398. — SIX HEURES ? Mais...
  399. — Dix-huit heures, je voulais dire, nous sommes le soir...
  400. — J'ai dormi tout ce temps ! J'ai presque fait deux fois le tour du cadran, vous vous rendez compte !
  401. — (Si tu savais !) Nous pourrions peut-être rejoindre les autres, non ?
  402. — Bonne idée, aidez-moi donc à me changer.
  403. Elvira avait dormi cent années durant dans la tenue qu'elle avait prise pour aller visiter l'aile Ouest, les vêtements étaient bons pour la blanchisseuse.
  404. La princesse se fit également un brin de toilette et Akirons ne put s'empêcher d'être impressionné : ces courbes... cette beauté...
  405. Peut être avec un peu de chance, pourrait-il passer la nuit au château...
  406. Ils descendirent vers le petit salon où se trouvaient déjà, le roi, une partie de la cour, quelques domestiques et les compagnons d'Akirons.
  407. Edgar II eut de la peine à rassembler ses esprits et se demanda si, en fait, il ne rêvait pas encore.
  408. Sa fille était là debout devant lui, alors que la veille (?), Dereina lui avait dit qu'elle en aurait pour cent ans à dormir ; ensuite la présence de cette fée qui ressemblait à Dereina comme une... parente.
  409. Akirons et ses hommes trouvèrent l'abasourdissement de ces gens croyant avoir dormi presque vingt-quatre heures plutôt amusant alors qu'ils avaient dormi cent ans à quelques jours près.
  410. Dylevja, elle, semblait un peu blasée.
  411. Il fallait bien, à un moment donné, mettre toutes ces personnes tirées de leur sommeil, en face de la réalité ; et notamment leur donner la date exacte, mais quelle serait leurs réactions ?
  412. — Sire, que vous a dit Dereina quant à l'état de votre fille ?
  413. — Elle m'a dit qu'elle serait inconsciente pendant cent ans.
  414. — Et c'est vrai : elle a bien dormi pendant cent ans (brouhaha créé par la surprise).
  415. Dereina est ma grand-mère.
  416. Une fois que vous vous étiez assoupi, elle a mis tout le royaume en catalepsie et en a bloqué les frontières pour le protéger afin que la princesse ne soit pas trop déboussolée à son réveil.
  417. Nous sommes en l'an de grâce 1774.
  418. Ces jeunes gens que vous voyez là sont des nobles du royaume du Roenyls.
  419. — Et Kantalarryn...
  420. — Il est mort depuis un certain temps, mais il ne semble pas que vous ayez gagné au change : Kantalabutt est un vrai bandit, pas vrai Altesse ? (À Akirons)
  421. — Ça, vous pouvez l'dire... »
  422. Et Akirons relata au roi Edgar II les “faits d'armes” du monarque félon et de ses exécuteurs de basses œuvres.
  423. — Et vous n'avez pas guerroyé contre cet infâme.
  424. — Nous n'avons pas de frontière commune, votre royaume était infranchissable et celui d'Alfazie est un État neutre, Mais Kantalabutt se moque bien de la neutralité de quelque État que ce soit !
  425. — Eh bien considérez le royaume des Toolemnare comme un allié.
  426. Certes, nous avons cent ans de retard, mais vous pourrez traverser notre territoire avec vos troupes en toute quiétude.
  427. — Il me semble pas qu'on puisse faire la guerre tout de suite, mais nous vous aiderons à solidifier vos frontières et à moderniser votre armée ».
  428. Jamais pacte ne fut si vite conclu.
  429. Dès lors l'ambiance fut à la bonne humeur, on but et on rebut, à la santé du Roi Edgar II, à celle d'Akirons, au Roenyls, aux Toolemnare et à la défaite définitive et sans appel de Kantalabutt.
  430. Le dîner ressemblait à un pique-nique, mais tout le monde était content ; pendant tout le dîner, Elvira et Akirons n'avaient d'yeux l'un que pour l'autre.
  431. Il fut convenu qu'Akirons et les siens passent la nuit au château pour ne pas chevaucher de nuit.
  432. Les courtisans et les domestiques se serreraient un peu, Akirons, lui, passerait la nuit dans la chambre d'Elvira.
  433. Akirons et ses hommes devaient maintenant regagner Nakol avec un pacte d'alliance avec le royaume des Toolemnare qui leur faciliterait bien les choses
  434. quand ce serait le moment de se débarrasser de Kantalabutt.
  435. Ils partaient avec des souvenirs aussi, certains douloureux à la pensée des otages et des hommes d'armes ayant péri à Strælgarde, mais d'autres plus agréables,
  436. à celle de cette dernière nuit passé dans ce château étrange.
  437. Le prince, notamment avait la tête pleine d'un prénom : Elvira ; il la reverrait sûrement ; d'ailleurs, ne lui avait-elle pas dit : « Tu reviens quand tu veux, Akirons.
  438. Ma chambre te sera toujours ouverte.
  439. Je t'y accueillerai avec grand plaisir ».
  440. Ce qui l'avait fait rougir jusqu'au sommet du crâne (le prince était absolument chauve), d'autant plus que cette invitation avait été faite devant témoins...
  441. Par ailleurs, cette dernière nuit — assez agitée — lui avait laissé des cernes assez visibles sous les yeux.
  442. Malgré l'échec retentissant de leur mission, Akirons et ses camarades furent accueillis en héros au palais ;
  443. il faut dire qu'entre temps, S M Akkar avait été informé par des espions quant au sort des personnes enlevées.
  444. Pas un seul soldat parmi ces malheureux : que des civils : hommes, femmes et enfants avaient étés massacrés sans pitié.
  445. Kantalabutt menait bien une guerre digne de lui : une guerre de lâche.
  446. Le coup d'éclat accompli contre la forteresse de Strælgarde ne suffirait pas à faire fléchir l'ennemi : il fallait maintenir la pression coûte que coûte jusqu'à l'assaut final.
  447. D'ici là Akkar espérait bien obtenir également l'alliance du Grand Duc d'Ypproland.
  448. Le prince relata à son père son passage aux Toolemnare, sa rencontre avec Elvira et son désir de l'épouser.
  449. Comme cette alliance familiale allait de pair avec celle :
  450. — déjà acquise — avec S M Edgar II contre un ennemi commun, le père d'Akirons ne se fit pas prier :
  451. il offrit même quinze jours de congé à l'héritier du trône pour qu'il fasse plus ample connaissance avec sa promise.
  452. À peine arrivé, Akirons repartit fou de joie à l'idée de retrouver celle qui occupait toutes ses pensées.
  453. Enfin arriva le jour tant attendu pour Elvira, Akirons et leurs proches : le mariage avait même été avancé de trois jours tant les deux fiancés étaient pressés de convoler.
  454. Les deux familles royales et leurs cours respectives s'étaient retrouvées à l'hôtel de ville de Splan.
  455. Ensuite, la cérémonie continuerait au château dans lequel toute cette aventure avait commencé.
  456. On avait même prévu un plus : la réouverture de l'aile Ouest.
  457. Par précaution, le roi Edgar II s'enquit auprès de la fée Dylevja :
  458. — Pensez-vous que ce soit prudent ? Malvyna y habite toujours, et elle n'est pas morte.
  459. Elle a été endormie comme nous autres.
  460. — Mal... vy... Ah ! Malvyna ? Ah oui ! Ne vous en faites pas.
  461. Pendant qu'elle dormait, nous avons évolué, nous nous sommes perfectionnées.
  462. Chacune d'entre nous a un pouvoir cent fois supérieur au sien.
  463. Malvyna, c'est la vieille école ; d'ailleurs je suis presque certaine que ses dons ont dû... s'émousser, avec le temps.
  464. — Et les dons prodigués par les consœurs de votre grand-mère à Elvira ?
  465. — Ils ont dû s'atténuer aussi, pour certains d'entre eux, mais nous pourrons repasser une seconde couche, en cas de nécessité.
  466. Nous pourrons même faire disparaître son incompétence ; soit, elle ne pourra pas jongler avec des épées, mais les travaux manuels ne lui seront plus un obstacle insurmontable.
  467. Et même si elle s'égratigne un peu, ça sera sans gravité : elle n'en aura plus pour cent années de sommeil.
  468. L'ampleur de la cérémonie était à la mesure du bonheur éprouvé par le couple en ces moments.
  469. Les camarades d'équipée du prince étaient là, eux aussi, certains d'entre eux avaient même reconnu des courtisanes rencontrées (et même d'avantage) une petite vingtaine de jours auparavant.
  470. Rien ne viendrait troubler ces instants : Kantalabutt, on s'en occuperait plus tard.
  471. Oh, il y eut bien cette question, murmurée à l'oreille du prince par un de ses frères d'armes, le comte Zonkhal : « Tu lui as dit au moins, à ta chérie, que ta maman était cannibale ? ».
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