La grenouille bienfaisante (deuxième partie)

De Elkodico.

La grenouille bienfaisante

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La grenouille bienfaisante (deuxième partie)

Dès qu'elles sentirent le sucre, elles s'y attachèrent, et les officieuses grenouilles revinrent au grand galop la reine était. Il n'a jamais été une telle capture de mouches, ni un meilleur pâté que celui qu'elle fit à la fée Lionne. Quand elle le lui présenta, elle en fut très surprise, ne comprenant point par quelle adresse elle avait pu les attraper. La reine qui était exposée à toutes les intempéries de l'air, qui était empoisonné, coupa quelques cyprès pour commencer à bâtir sa maisonnette. La Grenouille vint lui offrir généreusement ses services, et se mettant à la tête de toutes celles qui avaient été quérir les mouches, elles aidèrent à la reine à élever un petit bâtiment, le plus joli du monde ; mais elle y fut à peine couchée, que les monstres du lac, jaloux de son repos, vinrent la tourmenter par le plus horrible charivari que l'on eût entendu jusqu'alors. Elle se leva toute effrayée, et s'enfuit ; c'est ce que les monstres demandaient. Un dragon, jadis tyran d'un des plus beaux royaumes de l'univers, en prit possession.

La pauvre reine affligée voulut s'en plaindre ; mais vraiment on se moqua bien d'elle, les monstres la huèrent, et la fée Lionne lui dit, que si à l'avenir elle l'étourdissait de ses lamentations, elle la rouerait de coups. Il fallut se taire et recourir à la Grenouille, qui était bien la meilleure personne du monde. Elles pleurèrent ensemble ; car aussitôt qu'elle avait son chaperon de roses, elle était capable de rire et de pleurer tout comme une autre. " J'ai, dit-elle, une si grande amitié pour vous, que je veux recommencer votre bâtiment, quand tous les monstres du lac devraient s'en désespérer. " Elle coupa sur-le-champ du bois ; et le petit palais rustique de la reine se trouva fait en si peu de temps, qu'elle s'y retira la même nuit.

La Grenouille, attentive à tout ce qui était nécessaire à la reine, lui fit un lit de serpolet et de thym sauvage. Lorsque la méchante fée sut que la reine ne couchait plus par terre, elle l'envoya quérir : " Quels sont donc les hommes ou les dieux qui vous protègent ? lui dit-elle. Cette terre, toujours arrosée d'une pluie de soufre et de feux, n'a jamais rien produit qui vaille une feuille de sauge ; j'apprends malgré cela que les herbes odoriférantes croissent sous vos pas !

- J'en ignore la cause, madame, lui dit la reine, et si je l'attribue à quelque chose, c'est à l'enfant dont je suis grosse, qui sera peut-être moins malheureux que moi. "

" L'envie me prend, dit la fée, d'avoir un bouquet des fleurs les plus rares ; essayez si la fortune de votre marmot vous en fournira ; si elle y manque, vous ne manquerez pas de coups ; car j'en donne souvent, et les donne toujours à merveille. " La reine se prit à pleurer ; de telles menaces ne lui convenaient guère, et l'impossibilité de trouver des fleurs la mettait au désespoir. Elle s'en retourna dans sa maisonnette ; son amie la Grenouille y vint : " Que vous êtes triste, dit-elle à la reine.

- Hélas ! ma chère commère, qui ne le serait ? La fée veut un bouquet des plus belles fleurs ; les trouverai-je ? Vous voyez celles qui naissent ici ; il y va cependant de ma vie, si je ne la satisfais.

- Aimable princesse, dit gracieusement la Grenouille, il faut tâcher de vous tirer de l'embarras vous êtes : il y a ici une chauve-souris, qui est la seule avec qui j'ai lié commerce ; c'est une bonne créature, elle va plus vite que moi ; je lui donnerai mon chaperon de feuilles de roses, avec ce secours, elle vous trouvera des fleurs. " La reine lui fit une profonde révérence ; car il n'y avait pas moyen d'embrasser Grenouillette.

Celle-ci alla aussitôt parler à la chauve-souris, et quelques heures après elle revint, cachant sous ses ailes des fleurs admirables. La reine les porta bien vite à la mauvaise fée, qui demeura encore plus surprise qu'elle ne l'avait été, ne pouvant comprendre par quel miracle la reine était si bien servie.

Cette princesse rêvait incessamment aux moyens de pouvoir s'échapper. Elle communiqua son envie à la bonne Grenouille, qui lui dit : " Madame, permettez-moi avant toutes choses, que je consulte mon petit chaperon, et nous agirons ensuite selon ses conseils. " Elle le prit, l'ayant mis sur un fétu, elle brûla devant quelques brins de genièvre, des câpres et deux petits pois verts ; elle coassa cinq fois, puis la cérémonie finie, remettant le chaperon de roses, elle commença de parler comme un oracle. " Le destin, maître de tout, dit-elle, vous défend de sortir de ces lieux ; vous y aurez une princesse plus belle que la mère des amours ; ne vous mettez point en peine du reste, le temps seul peut vous soulager. " La reine baissa les yeux, quelques larmes en tombèrent mais elle prit la résolution de croire son amie. " Tout au moins, lui dit-elle, ne m'abandonnez pas ; soyez à mes couches, puisque je suis condamnée à les faire ici. " L'honnête Grenouille s'engagea d'être sa Lucine, et la consola le mieux qu'elle put.

Mais il est temps de parler du roi. Pendant que ses ennemis le tenaient assiégé dans sa ville capitale, il ne pouvait envoyer sans cesse des courriers à la reine : cependant ayant fait plusieurs sorties, il les obligea de se retirer, et il ressentit bien moins le bonheur de cet événement, par rapport à lui, qu'à la chère reine, qu'il pouvait aller quérir sans crainte. Il ignorait son désastre, aucun de ses officiers n'avait osé l'en aller avertir. Ils avaient trouvé dans la forêt le chariot en pièces, les chevaux échappés, et toute la parure d'amazone qu'elle avait mise pour l'aller trouver. Comme ils ne doutèrent point de sa mort, et qu'ils crurent qu'elle avait été dévorée, il ne fut question entre eux que de persuader au roi qu'elle était morte subitement. A ces funestes nouvelles, il pensa mourir lui-même de douleur ; cheveux arrachés, larmes répandues, cris pitoyables, sanglots, soupirs, et autres menus droits du veuvage, rien ne fut épargné en cette occasion.

Après avoir passé plusieurs jours sans voir personne, et sans vouloir être vu, il retourna dans sa grande ville, traînant après lui un long deuil, qu'il portait mieux dans le cœur que dans ses habits. Tous les ambassadeurs des rois ses voisins vinrent le complimenter ; et après les cérémonies qui sont inséparables de ces sortes de catastrophes, il s'attacha à donner du repos à ses sujets, en les exemptant de guerre, et leur procurant un grand commerce. La reine ignorait toutes ces choses : le temps de ses couches arriva, elles furent très heureuses : le ciel lui donna une petite princesse, aussi belle que Grenouille l'avait prédit ; elles la nommèrent Moufette, et la reine avec bien de la peine obtint permission de la fée Lionne de la nourrir ; car elle avait grande envie de la manger, tant elle était féroce et barbare.

Moufette, la merveille de nos jours, avait déjà six mois ; et la reine, en la regardant avec une tendresse mêlée de pitié, disait sans cesse : " Ah ! si le roi ton père te voyait, ma pauvre petite, qu'il aurait de joie, que tu lui serais chère ! mais peut-être, dans ce même moment, qu'il commence à m'oublier ; il nous croit ensevelies pour jamais dans les horreurs de la mort : peut-être, dis-je, qu'une autre occupe dans son cœur la place qu'il m'y avait donnée. "

Ces tristes réflexions lui coûtaient bien des larmes : la Grenouille qui l'aimait de bonne foi, la voyant pleurer ainsi, lui dit un jour : " Si vous voulez, madame, j'irai trouver le roi votre époux ; le voyage est long : je chemine lentement : mais enfin un peu plus tôt, ou un peu plus tard, j'espère arriver. " Cette proposition ne pouvait être plus agréablement reçue qu'elle le fut ; la reine joignit ses mains, et les fit même joindre à Moufette, pour marquer à madame la Grenouille l'obligation qu'elle lui aurait d'entreprendre un tel voyage. Elle l'assura que le roi n'en serait point ingrat : " Mais continua-t-elle, de quelle utilité lui pourra être de me savoir dans ce triste séjour ? Il lui sera impossible de m'en retirer.

- Madame, reprit la Grenouille, il faut laisser ce soin aux dieux, et faire de notre côté ce qui dépend de nous. "

Aussitôt elles se dirent adieu : la reine écrivit au roi avec son propre sang sur un petit morceau de linge, car elle n'avait ni encre, ni papier. Elle le priait de croire en toutes choses la vertueuse Grenouille qui l'allait informer de ses nouvelles.

Elle fut un an et quatre jours à monter les dix mille marches qu'il y avait depuis la plaine noire, elle laissait la reine, jusqu'au monde, et elle demeura une autre année à faire faire son équipage, car elle était trop fière pour vouloir paraître dans une grande cour comme une méchante Grenouillette de marécages. Elle fit faire une litière assez grande pour mettre commodément deux œufs ; elle était couverte toute d'écaille de tortue en dehors, doublée en peau de jeunes lézards ; elle avait cinquante filles d'honneur ; c'était de ces petites reines vertes qui sautillent dans les prés ; chacune était montée sur un escargot, avec une selle à l'anglaise, la jambe sur l'arçon d'un air merveilleux ; plusieurs rats d'eau, vêtus en pages, précédaient les limaçons, auxquels elle avait confié la garde de sa personne : enfin rien n'a jamais été si joli, surtout son chaperon de roses vermeilles, toujours fraîches et épanouies, lui seyait le mieux du monde. Elle était un peu coquette de son métier, cela l'avait obligée de mettre du rouge et des mouches ; l'on dit même qu'elle était fardée, comme sont la plupart des dames de ce pays- ; mais la chose approfondie, l'on a trouvé que c'étaient ses ennemis qui en parlaient ainsi.

Elle demeura sept ans à faire son voyage, pendant lesquels la pauvre reine souffrit des maux et des peines inexprimables ; et sans la belle Moufette qui la consolait, elle serait morte cent et cent fois. Cette merveilleuse petite créature n'ouvrait pas la bouche, et ne disait pas un mot qu'elle ne charmât sa mère ; il n'était pas jusqu'à la fée Lionne qu'elle n'eût apprivoisée ; et enfin au bout de six ans que la reine avait passés dans cet horrible séjour, elle voulut bien la mener à la chasse, à condition que tout ce qu'elle tuerait serait pour elle.

Quelle joie pour la pauvre reine de revoir le soleil ! elle en avait si fort perdu l'habitude, qu'elle en pensa devenir aveugle. Pour Moufette, elle était si adroite, qu'à cinq ou six ans, rien n'échappait aux coups qu'elle tirait ; par ce moyen, la mère et la fille adoucissaient un peu la férocité de la fée.

Grenouillette chemina par monts et par vaux, de jour et de nuit ; enfin elle arriva proche de la ville capitale le roi faisait son séjour ; elle demeura surprise de ne voir partout que des danses et des festins ; on riait, on chantait ; et plus elle approchait de la ville, et plus elle trouvait de joie et de jubilation. Son équipage marécageux surprenait tout le monde : chacun la suivait ; et la foule devint si grande lorsqu'elle entra dans la ville, qu'elle eut beaucoup de peine à parvenir jusqu'au palais ; c'est en ce lieu que tout était dans la magnificence. Le roi, veuf depuis neuf ans, s'était enfin laissé fléchir aux prières de ses sujets ; il allait se marier à une princesse moins belle à la vérité que sa femme, mais qui ne laissait pas d'être fort agréable.


La bonne Grenouille étant descendue de sa litière, entra chez le roi, suivie de tout son cortège. Elle n'eut pas besoin de demander audience : le monarque, sa fiancée et tous les princes avaient trop d'envie de savoir le sujet de sa venue pour l'interrompre : " Sire, dit-elle, je ne sais si la nouvelle que je vous apporte vous donnera de la joie ou de la peine ; les noces que vous êtes sur le point de faire, me persuadent votre infidélité pour la reine. - Son souvenir m'est toujours cher, dit le roi (en versant quelques larmes qu'il ne put retenir) : mais il faut que vous sachiez, gentille Grenouille, que les rois ne font pas toujours ce qu'ils veulent ; il y a neuf ans que mes sujets me pressent de me remarier ; je leur dois des héritiers : ainsi j'ai jeté les yeux sur cette jeune princesse qui me paraît toute charmante.

- Je ne vous conseille pas de l'épouser, car la polygamie est un cas pendable : la reine n'est pas morte ; voici une lettre écrite de son sang, dont elle m'a chargée : vous avez une petite princesse, Moufette, qui est plus belle que tous les cieux ensemble. "

Le roi prit le chiffon la reine avait griffonné quelques mots, il le baisa, il l'arrosa de ses larmes, il le fit voir à toute l'assemblée, disant qu'il reconnaissait fort bien le caractère de sa femme, il fit mille questions à la Grenouille, auxquelles elle répondit avec autant d'esprit que de vivacité.


Auteur : Marie-Catherine d'Aulnoy

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