La grenouille bienfaisante (première partie)

De Elkodico.

La grenouille bienfaisante

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La grenouille bienfaisante (première partie)

Il était une fois un roi, qui soutenait depuis longtemps une guerre contre ses voisins. Après plusieurs batailles, on mit le siège devant sa ville capitale ; il craignit pour la reine, et la voyant grosse, il la pria de se retirer dans un château qu'il avait fait fortifier, et il n'était jamais allé qu'une fois. La reine employa les prières et les larmes pour lui persuader de la laisser auprès de lui ; elle voulait partager sa fortune, et jeta les hauts cris lorsqu'il la mit dans son chariot pour la faire partir ; cependant il ordonna à ses gardes de l'accompagner, et lui promit de se dérober le plus secrètement qu'il pourrait pour l'aller voir : c'était une espérance dont il la flattait ; car le château était fort éloigné, environné d'une épaisse forêt, et à moins d'en savoir bien les routes, l'on n'y pouvait arriver.

La reine partit, très attendrie de laisser son mari dans les périls de la guerre ; on la conduisait à petites journées, de crainte qu'elle ne fût malade de la fatigue d'un si long voyage ; enfin elle arriva dans son château, bien inquiète et bien chagrine. Après qu'elle se fut assez reposée, elle voulut se promener aux environs, et elle ne trouvait rien qui pût la divertir ; elle jetait les yeux de tous côtés ; elle voyait de grands déserts qui lui donnaient plus de chagrins que de plaisirs ; elle les regardait tristement, et disait quelquefois : " Quelle comparaison du séjour je suis, à celui j'ai été toute ma vie ! si j'y reste encore longtemps, il faut que je meure : à qui parler dans ces lieux solitaires ? avec qui puis-je soulager mes inquiétudes, et qu'ai-je fait au roi pour m'avoir exilée ? Il semble qu'il veuille me faire ressentir toute l'amertume de son absence, lorsqu'il me relègue dans un château si désagréable. "

C'est ainsi qu'elle se plaignait ; et quoiqu'il lui écrivît tous les jours, et qu'il lui donnât de fort bonnes nouvelles du siège, elle s'affligeait de plus en plus, et prit la résolution de s'en retourner auprès du roi ; mais comme les officiers qu'il lui avait donnés, avaient ordre de ne la ramener que lorsqu'il lui enverrait un courrier exprès, elle ne témoigna point ce qu'elle méditait, et se fit faire un petit char, il n'y avait place que pour elle, disant qu'elle voulait aller quelquefois à la chasse. Elle conduisait elle-même les chevaux, et suivait les chiens de si près que les veneurs allaient moins vite qu'elle : par ce moyen elle se rendait maîtresse de son char, et de s'en aller quand elle voudrait. Il n'y avait qu'une difficulté, c'est qu'elle ne savait point les routes de la forêt ; mais elle se flatta que les dieux la conduiraient à bon port ; et après leur avoir fait quelques petits sacrifices, elle dit qu'elle voulait qu'on fît une grande chasse, et que tout le monde y vînt, qu'elle monterait dans son char, que chacun irait par différentes routes, pour ne laisser aucune retraite aux bêtes sauvages. Ainsi l'on se partagea : la jeune reine, qui croyait revoir bientôt son époux, avait pris un habit très avantageux ; sa capeline était couverte de plumes de différentes couleurs, sa veste toute garnie de pierreries et sa beauté, qui n'avait rien de commun, la faisait paraître une seconde Diane.

Dans le temps qu'on était le plus occupé du plaisir de la chasse, elle lâcha la bride à ses chevaux, et les anima de la voix et de quelques coups de fouet. Après avoir marché assez vite, ils prirent le galop, et ensuite le mors aux dents, le chariot semblait traîné par les vents, les yeux auraient eu peine à le suivre ; la pauvre reine se repentit, mais trop tard, de sa témérité : " Qu'ai-je prétendu, disait-elle, me pouvait-il convenir de conduire toute seule des chevaux si fiers et si peu dociles ? Hélas ! que va-t-il m'arriver ? ah ! si le roi me croyait exposée au péril je suis, que deviendrait-il, lui qui m'aime si chèrement, et qui ne m'a éloignée de sa ville capitale, que pour me mettre en plus grande sûreté ; voilà comme j'ai répondu à ses tendres soins, et ce cher enfant que je porte dans mon sein, va être aussi bien que moi la victime de mon imprudence. " L'air retentissait de ses douloureuses plaintes ; elle invoquait les dieux, elle appelait les fées à son secours, et les dieux et les fées l'avaient abandonnée : le chariot fut renversé, elle n'eut pas la force de se jeter assez promptement à terre, son pied demeura pris entre la roue et l'essieu ; il est aisé de croire qu'il ne fallait pas moins qu'un miracle pour la sauver, après un si terrible accident.

Elle resta enfin étendue sur la terre, au pied d'un arbre ; elle n'avait ni pouls ni voix, son visage était tout couvert de sang ; elle était demeurée longtemps en cet état ; lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle vit auprès d'elle une femme d'une grandeur gigantesque, couverte seulement de la peau d'un lion ; ses bras et ses jambes étaient nus, ses cheveux noués ensemble avec une peau sèche de serpent, dont la tête pendait sur ses épaules, une massue de pierre à la main, qui lui servait de canne pour s'appuyer, et un carquois plein de flèches au côté. Une figure si extraordinaire persuada la reine qu'elle était morte ; car elle ne croyait pas qu'après de si grands accidents elle dût vivre encore, et parlant tout bas : " Je ne suis point surprise, dit-elle, qu'on ait tant de peine à se résoudre à la mort, ce qu'on voit dans l'autre monde est bien affreux. " La géante qui l'écoutait, ne put s'empêcher de rire de l'opinion elle était d'être morte : " Reprends tes esprits, lui dit-elle, sache que tu es encore au nombre des vivants : mais ton sort n'en sera guère moins triste. Je suis la fée Lionne, qui demeure proche d'ici ; il faut que tu viennes passer ta vie avec moi. " La reine la regarda tristement, et lui dit : " Si vous vouliez, madame Lionne, me ramener dans mon château, et prescrire au roi ce qu'il vous donnera pour ma rançon, il m'aime si chèrement, qu'il ne refuserait pas même la moitié de son royaume ? -Non, lui répondit-elle, je suis suffisamment riche, il m'ennuyait depuis quelque temps d'être seule, tu as de l'esprit, peut-être que tu me divertiras. " En achevant ces paroles, elle prit la figure d'une lionne, et chargeant la reine sur son dos, elle l'emporta au fond de sa terrible grotte. Dès qu'elle y fut, elle la guérît avec une liqueur dont elle la frotta.

Quelle surprise et quelle douleur pour la reine, de se voir dans cet affreux séjour ! l'on y descendait par dix mille marches, qui conduisaient jusqu'au centre de la terre ; il n'y avait point d'autre lumière que celle de plusieurs grosses lampes qui réfléchissaient sur un lac de vif-argent. Il était couvert de monstres, dont les différentes figures auraient épouvanté une reine moins timide ; les hiboux et les chouettes, quelques corbeaux et d'autres oiseaux de sinistre augure s'y faisaient entendre ; l'on apercevait dans un lointain une montagne d' coulaient des eaux presque dormantes ; ce sont toutes les larmes que les amants malheureux ont jamais versées, dont les tristes amours ont fait des réservoirs. Les arbres étaient toujours dépouillés de feuilles et de fruits, la terre couverte de soucis, de ronces et d'orties. La nourriture convenait au climat d'un pays si maudit ; quelques racines sèches, des marrons d'Inde et des pommes d'églantier, c'est tout ce qui s'offrait pour soulager la faim des infortunés qui tombaient entre les mains de la fée Lionne.

Sitôt que la reine se trouva en état de travailler, la fée lui dit qu'elle pouvait se faire une cabane, parce qu'elle resterait toute sa vie avec elle. A ces mots cette princesse n'eut pas la force de retenir ses larmes : "  ! que vous ai-je fait, s'écria-t-elle, pour me garder ici ? Si la fin de ma vie, que je sens approcher, vous cause quelque plaisir, donnez-moi la mort, c'est tout ce que j'ose espérer de votre pitié ; mais ne me condamnez point à passer une longue et déplorable vie sans mon époux. " La Lionne se moqua de sa douleur, et lui dit qu'elle lui conseillait d'essuyer ses pleurs, et d'essayer à lui plaire ; que si elle prenait une autre conduite, elle serait plus malheureuse personne du monde. " Que faut-il donc faire, répliqua la reine, pour toucher votre cœur ?


- J'aime, lui dit-elle, les pâtés de mouches : je veux que vous trouviez le moyen d'en avoir assez pour m'en faire un très grand et très excellent.

- Mais, lui dit la reine, je n'en vois point ici ; quand il y en aurait, il ne fait pas assez clair pour les attraper, et quand je les attraperais, je n'ai jamais fait de pâtisserie : de sorte que vous me donnez des ordres que je ne puis exécuter.

N'importe, dit l'impitoyable Lionne, je veux ce que je veux. "

La reine ne répliqua rien : elle pensa qu'en dépit de la cruelle fée, elle n'avait qu'une vie à perdre, et en l'état elle était que pouvait-elle craindre ? Au lieu donc d'aller chercher des mouches, elle s'assit sous un if, et commença ses tristes plaintes : " Quelle sera votre douleur, mon cher époux, disait-elle, lorsque vous viendrez me chercher, et que vous ne me trouverez plus ! vous me croirez morte ou infidèle, et j'aime encore mieux que vous pleuriez la perte de ma vie, que celle de ma tendresse ; l'on retrouvera peut-être dans la forêt mon chariot en pièces, et tous les ornements que j'avais pris pour vous plaire ; à cette vue, vous ne douterez plus de ma mort ; et que sais-je si vous n'accorderez point à une autre la part que vous m'aviez donnée dans votre cœur ? Mais au moins je ne le saurai pas, puisque je ne dois plus retourner dans le monde. "

Elle aurait continué longtemps à s'entretenir de cette manière, si elle n'avait pas entendu au-dessus de sa tête le triste croassement d'un corbeau. Elle leva les yeux, et à la faveur du peu de lumière qui éclairait le rivage, elle vit en effet un gros corbeau qui tenait une grenouille, bien intentionné de la croquer. " Encore que rien ne se présente ici pour me soulager, dit-elle, je ne veux pas négliger de sauver une pauvre grenouille, qui est aussi affligée en son espèce, que je le suis dans la mienne. " Elle se servit du premier bâton qu'elle trouva sous sa main, et fit quitter prise au corbeau. La grenouille tomba, resta quelque temps étourdie, et reprenant ensuite ses esprits grenouilliques : " Belle reine, lui dit-elle, vous êtes la seule personne bienfaisante que j'aie vue en ces lieux, depuis que la curiosité m'y a conduite.

- Par quelle merveille parlez-vous, petite Grenouille, répondit la reine, et qui sont les personnes que vous voyez ici ? car je n'en ai encore aperçu aucune.

- Tous les monstres dont ce lac est couvert, reprit Grenouillette, ont été dans le monde ; les uns sur le trône, les autres dans la confidence de leurs souverains, il y a même des maîtresses de quelques rois, qui ont coûté bien du sang à l'état : ce sont elle que vous voyez métamorphosées en sangsues : le destin les envoie ici pour quelque temps, sans qu'aucun de ceux qui y viennent retourne meilleur et se corrige.

- Je comprends bien, dit la reine, que plusieurs méchants ensemble n'aident pas à s'amender ; mais à votre égard, ma commère la Grenouille, que faites-vous ici ? - La curiosité m'a fait entreprendre d'y venir, répliqua-t-elle, je suis demi-fée, mon pouvoir est borné en de certaines choses, et fort étendu en d'autres ; si la fée Lionne me reconnaissait dans ses états, elle me tuerait. "

" Comment est-il possible, lui dit la reine, que fée ou demi-fée, un corbeau ait été prêt à vous manger ?

- Deux mots vous le feront comprendre, répondit la Grenouille ; lorsque j'ai mon petit chaperon de roses sur ma tête, dans lequel consiste ma plus grande vertu, je ne crains rien ; mais malheureusement je l'avais laissé dans le marécage, quand ce maudit corbeau est venu fondre sur moi : j'avoue, madame, que sans vous, je ne serais plus ; et puisque je vous dois la vie, si je peux quelque chose pour le soulagement de la vôtre, vous pouvez m'ordonner tout ce qu'il vous plaira.

- Hélas ! ma chère Grenouille, dit la reine, la mauvaise fée qui me retient captive, veut que je lui fasse un pâté de mouches ; il n'y en a point ici ; quand il y en aurait, on n'y voit pas assez clair pour les attraper, et je cours grand risque de mourir sous ses coups.

- Laissez-moi faire, dit la Grenouille, avant qu'il soit peu, je vous en fournirai. " Elle se frotta aussitôt de sucre, et plus de six mille grenouilles de ses amies en firent autant : elle fut ensuite dans un endroit rempli de mouches ; la méchante fée en avait un magasin, exprès pour tourmenter de certains malheureux.


Auteur : Marie-Catherine d'Aulnoy

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