La grenouille bienfaisante (quatrième partie)

De Elkodico.

La grenouille bienfaisante

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La grenouille bienfaisante (quatrième partie)

Le prince Moufy avait de si grandes qualités, qu'il semblait être seul digne de posséder la merveilleuse Moufette. Le roi voulut bien les fiancer avant qu'il retournât à Moufy, il était obligé d'aller donner des ordres pour son mariage ; mais il ne serait plutôt jamais parti, que de s'en aller sans des assurances certaines d'être heureux à son retour. La princesse Moufette ne put lui dire adieu sans répandre beaucoup de larmes ; elle avait je ne sais quels pressentiments qui l'affligeaient ; et la reine voyant le prince accablé de douleur, lui donna le portrait de sa fille, le priant, pour l'amour d'eux tous, que l'entrée qu'il allait ordonner ne fût plutôt pas si magnifique, et qu'il tardât moins à revenir. Il lui dit : " Madame, je n'ai jamais tant pris de plaisir à vous obéir, que j'en aurai dans cette occasion ; mon cœur y est trop intéressé pour que je néglige ce qui peut me rendre heureux. "

Il partit en poste ; et la princesse Moufette en attendant son retour, s'occupait de la musique et des instruments qu'elle avait appris à toucher depuis quelques mois, et dont elle s'acquittait merveilleusement bien. Un jour qu'elle était dans la chambre de la reine, le roi y entra, le visage tout couvert de larmes, et prenant sa fille entre ses bras : " 0 ! mon enfant, s'écria-t-il. 0 ! père infortuné ! 0 ! malheureux roi ! " Il n'en put dire davantage : les soupirs coupèrent le fil de sa voix ; la reine et la princesse épouvantées, lui demandèrent ce qu'il avait ; enfin il leur dit qu'il venait d'arriver un géant d'une grandeur démesurée, qui se disait ambassadeur du dragon du lac, lequel, suivant la promesse qu'il avait exigée du roi pour lui aider à combattre et à vaincre les monstres, venait demander la princesse Moufette, afin de la manger en pâté ; qu'il s'était engagé par des serments épouvantables de lui donner tout ce qu'il voudrait ; et en ce temps-, on ne savait pas manquer à sa parole.

La reine, entendant ces tristes nouvelles, poussa des cris affreux, elle serra la princesse entre ses bras : " L'on m'arracherait plutôt la vie, dit-elle, que de me résoudre à livrer ma fille à ce monstre ; qu'il prenne notre royaume et tout ce que nous possédons. Père dénaturé, pourriez- vous donner les mains à une si grande barbarie ? Quoi ! mon enfant serait mis en pâte ! Ha ! je n'en peux soutenir la pensée : envoyez-moi ce barbare ambassadeur ; peut-être que mon affliction le touchera. "

Le roi ne répliqua rien : il fut parler au géant, et l'amena ensuite à la reine, qui se jeta à ses pieds, elle et sa fille le conjurant d'avoir pitié d'elles, et de persuader au dragon de prendre tout ce qu'elles avaient, et de sauver la vie à Moufette ; mais il leur répondit que cela ne dépendait point du tout de lui, et que le dragon était trop opiniâtre et trop friand ; que lorsqu'il avait en tête de manger quelque bon morceau, tous les dieux ensemble ne lui en ôteraient pas l'envie ; qu'il leur conseillait en ami, de faire la chose de bonne grâce, parce qu'il en pourrait encore arriver de plus grands malheurs. A ces mots la reine s'évanouit, et la princesse en aurait fait autant, s'il n'eût fallu qu'elle secourût sa mère.

Ces tristes nouvelles furent à peine répandues dans le palais, que toute la ville le sut, et l'on n'entendait que des pleurs et des gémissements, car Moufette était adorée. Le roi ne pouvait se résoudre à la donner au géant ; et le géant, qui avait déjà attendu plusieurs jours, commençait à se lasser, et menaçait d'une manière terrible. Cependant le roi et la reine disaient : " Que peut-il nous arriver de pis ? Quand le dragon du lac viendrait nous dévorer nous ne serions pas plus affligés ; si l'on met notre Moufette en pâte, nous sommes perdus. " -dessus le géant leur dit qu'il avait reçu des nouvelles de son maître, et que si la princesse voulait épouser un neveu qu'il avait, il consentait à la laisser vivre ; qu'au reste, ce neveu était beau et bien fait, qu'il était prince, et qu'elle pourrait vivre fort contente avec lui. Cette proposition adoucit un peu la douleur de leurs majestés ; la reine parla à la princesse, mais elle la trouva beaucoup plus éloignée de ce mariage que de la mort : " Je ne suis point capable, lui dit-elle, madame, de conserver ma vie par une infidélité, vous m'avez promise au prince Moufy, je ne serai jamais à d'autre : laissez-moi mourir : la fin de ma vie assurera le repos de la vôtre. " Le roi survint : il dit à sa fille tout ce que la plus forte tendresse peut faire imaginer : elle demeura ferme dans ses sentiments ; et pour conclusion, il fut résolu de la conduire sur le haut d'une montagne le dragon du lac la devait venir prendre.

L'on prépara tout pour ce triste sacrifice ; jamais ceux d'Iphigénie et de Psyché n'ont été si lugubres : l'on ne voyait que des habits noirs, des visages pâles et consternés. Quatre cents jeunes filles de la première qualité s'habillèrent de longs habits blancs, et se couronnèrent de cyprès pour l'accompagner : on la portait dans une litière de velours noir découverte, afin que tout le monde vît ce chef-d'œuvre des dieux ; ses cheveux étaient épars sur ses épaules, rattachés de crêpes, et la couronne qu'elle avait sur sa tête était de jasmins, mêlés de quelques soucis. Elle ne paraissait touchée que de la douleur du roi et de la reine qui la suivaient accablés de la plus profonde tristesse : le géant, armé de toutes pièces, marchait à côté de la litière était la princesse ; et la regardant d'un œil avide, il semblait qu'il était assuré d'en manger sa part ; l'air retentissait de soupirs et de sanglots ; le chemin était inondé des larmes que l'on répandait. " Ha ! Grenouille, Grenouille, s'écriait la reine, vous m'avez bien abandonnée ! hélas, pourquoi me donniez-vous votre secours dans la sombre plaine, puisque vous me le déniez à présent ? Que je serais heureuse d'être morte alors ! je ne verrais pas aujourd'hui toutes mes espérances déçues ! je ne verrais pas, dis-je, ma chère Moufette sur le point d'être dévorée. " Pendant qu'elle faisait ces plaintes, l'on avançait toujours, quelque lentement qu'on marchât ; et enfin l'on se trouva au haut de la fatale montagne. En ce lieu, les cris et les regrets redoublèrent d'une telle force, qu'il n'a jamais rien été de si lamentable ; le géant convia tout le monde de faire ses adieux et de se retirer. Il fallait bien le faire, car en ce temps- on était fort simple, et on ne cherchait des remèdes à rien.

Le roi et la reine s'étant éloignés, montèrent sur une autre montagne avec toute leur cour, parce qu'ils pouvaient voir de ce qui allait arriver à la princesse ; et en effet ils ne restèrent pas longtemps sans apercevoir en l'air un dragon qui avait près d'une demi-lieue de long, bien qu'il eût six grandes ailes, il ne pouvait presque voler, tant son corps était pesant, tout couvert de grosses écailles bleues, et de longs dards enflammés ; sa queue faisait cinquante tours et demi ; chacune de ses griffes était de la grandeur d'un moulin à vent, et l'on voyait dans sa gueule béante trois rangs de dents aussi longues que celles d'un éléphant.

Mais pendant qu'il s'avançait peu à peu, la chère et fidèle Grenouille, montée sur un épervier, vola rapidement vers le prince Moufy. Elle avait son chaperon de roses ; et quoiqu'il fût enfermé dans son cabinet, elle y entra sans clé : " Que faites-vous ici, amant infortuné ? lui dit-elle. Vous rêvez aux beautés de Moufette, qui est dans ce moment exposée à la plus rigoureuse catastrophe : voici donc une feuille de rose, en soufflant dessus, j'en fais un cheval rare, comme vous allez voir. " Il parut aussitôt un cheval tout vert ; il avait douze pieds et trois têtes ; l'une jetait du feu, l'autre des bombes, et l'autre des boulets de canon. Elle lui donna une épée qui avait dix-huit aunes de long, et qui était plus légère qu'une plume ; elle le revêtit d'un seul diamant, dans lequel il entra comme dans un habit, et bien qu'il fût plus dur qu'un rocher, il était si maniable, qu'il ne le gênait en rien : " Partez, lui dit-elle, courez, volez à la défense de ce que vous aimez ; le cheval vert que je vous donne, vous mènera elle est ; quand vous l'aurez délivrée, faites-lui entendre la part que j'y ai. "

" Généreuse fée, s'écria le prince, je ne puis à présent vous témoigner toute ma reconnaissance ; mais je me déclare pour jamais votre esclave très fidèle. " Il monta sur le cheval aux trois têtes, aussitôt il se mit à galoper avec ses douze pieds, et faisait plus de diligence que trois des meilleurs chevaux, de sorte qu'il arriva en peu de temps au haut de la montagne, il vit sa chère princesse toute seule, et l'affreux dragon qui s'en approchait lentement. Le cheval vert se mit à jeter du feu, des bombes et des boulets de canon, qui ne surprirent pas médiocrement le monstre ; il reçut vingt coups de ces boulets dans la gorge, qui entamèrent un peu les écailles ; et les bombes lui crevèrent un œil. Il devint furieux, et voulut se jeter sur le prince ; mais l'épée de dix-huit aunes était d'une si bonne trempe, qu'il la maniait comme il voulait, la lui enfonçant quelquefois jusqu'à la garde, ou s'en servant comme d'un fouet. Le prince n'aurait pas laissé de sentir l'effort de ses griffes, sans l'habit de diamant qui était impénétrable.

Moufette l'avait reconnu de fort loin, car le diamant qui le couvrait était fort brillant et clair, de sorte qu'elle fut saisie de la plus mortelle appréhension dont une maîtresse puisse être capable ; mais le roi et la reine commencèrent à sentir dans leur cœur quelques rayons d'espérance, car il était fort extraordinaire de voir un cheval à trois têtes, à douze pieds, qui jetait feu et flammes et un prince dans un étui de diamants, armé d'une épée formidable, venir dans un moment si nécessaire, et combattre avec tant de valeur. Le roi mit son chapeau sur sa canne, et la reine attacha son mouchoir au bout d'un bâton, pour faire des signes au prince, et l'encourager. Toute leur suite en fit autant. En vérité, il n'en avait pas besoin, son cœur tout seul et le péril il voyait sa maîtresse, suffisaient pour l'animer.

Quels efforts ne fit-il point ! la terre était couverte des dards, des griffes, des cornes, des ailes et des écailles du dragon ; son sang coulait par mille endroits ; il était tout bleu, et celui du cheval tout vert ; ce qui faisait une nuance singulière sur la terre. Le prince tomba cinq fois, il se releva toujours, il prenait son temps pour remonter sur son cheval, et puis c'était des canonnades et des feux grégeois qui n'ont jamais rien eu de semblable : enfin le dragon perdit ses forces, il tomba, et le prince lui donna un coup dans le ventre qui lui fit une épouvantable blessure ; mais, ce qu'on aura peine à croire, et qui est pourtant aussi vrai que le reste du conte, c'est qu'il sortit par cette large blessure, un prince le plus beau et le plus charmant que l'on ait jamais vu ; son habit était de velours bleu à fond d'or, tout brodé de perles ; il avait sur la tête un petit morion à la grecque, ombragé de plumes blanches. Il accourut les bras ouverts, embrassant le prince Moufy : " Que ne vous dois-je pas mon généreux libérateur ! lui dit-il ; vous venez de me délivrer de la plus affreuse prison jamais un souverain puisse être renfermé : j'y avais été condamné par la fée Lionne : il y a seize ans que j'y languis ; et son pouvoir était tel, que malgré ma propre volonté, elle me forçait à dévorer cette belle princesse : menez-moi à ses pieds, pour que je lui explique mon malheur. "

Le prince Moufy, surpris et charmé d'une aventure si étonnante, ne voulut céder en rien aux civilités de ce prince ; ils se hâtèrent de joindre la belle Moufette, qui rendait de son côté mille grâces aux dieux pour un bonheur si inespéré. Le roi, la reine et toute la cour étaient déjà auprès d'elle ; chacun parlait à la fois, personne ne s'entendait, l'on pleurait presque autant de joie, que l'on avait pleuré de douleur. Enfin pour que rien ne manquât à la fête, la bonne Grenouille parut en l'air, montée sur un épervier qui avait des sonnettes d'or aux pieds. Lorsqu'on entendit drelin dindin, chacun leva les yeux ; l'on vit briller le chaperon de roses comme un soleil, et la Grenouille était aussi belle que l'aurore. La reine s'avança vers elle, et la prit par une de ses petites pattes ; aussitôt la sage Grenouille se métamorphosa, et parut comme une grande reine ; son visage était le plus agréable du monde : " Je viens, s'écria-t-elle, pour couronner la fidélité de la princesse Moufette, elle a mieux aimé exposer sa vie, que de changer ; cet exemple est rare dans le siècle nous sommes, mais il le sera bien davantage dans les siècles à venir. " Elle prit aussitôt deux couronnes de myrtes qu'elle mit sur la tête des deux amants qui s'aimaient, et frappant trois coups de sa baguette, l'on vit que tous les os du dragon s'élevèrent pour former un arc de triomphe, en mémoire de la grande aventure qui venait de se passer. Ensuite cette belle et nombreuse troupe s'achemina vers la ville, chantant hymen et hyménée, avec autant de gaieté, qu'ils avaient célébré tristement le sacrifice de la princesse. Ses noces ne furent différées que jusqu'au lendemain ; il est aisé de juger de la joie qui les accompagna.


Auteur : Marie-Catherine d'Aulnoy

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