La princesse Rosette (quatrième partie)

De Elkodico.

La princesse Rosette

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La princesse Rosette

Pendant que toutes ces affaires se passaient à la cour, il faut dire quelque chose de la pauvre princesse Rosette. Dès qu'il fit jour, elle demeura bien étonnée, et Frétillon aussi, de se voir au milieu de la mer sans bateau et sans secours. Elle se prit à pleurer, à pleurer tant et tant, qu'elle faisait pitié à tous les poissons. Elle ne savait que faire, ni que devenir. " Assurément, disait-elle, j'ai été jetée dans la mer par l'ordre du roi des paons ; il s'est repenti de m'épouser, et pour se défaire de moi, il m'a fait noyer. Voilà un étrange homme, continua-t-elle. Je l'aurais tant aimé ! Nous aurions fait si bon ménage ! " dessus elle pleurait plus fort, car elle ne pouvait s'empêcher de l'aimer.

Elle demeura deux jours ainsi, flottant d'un côté et de l'autre de la mer, mouillée jusqu'aux os, enrhumée à mourir, et presque transie. Si ce n'avait été le petit Frétillon qui lui réchauffait un peu le cœur, elle serait morte cent fois.

Elle avait une faim épouvantable ; elle vit des huîtres à l'écaille ; elle en prit autant qu'elle en voulut, et elle en mangea. Frétillon ne les aimait guère ; il fallut pourtant bien qu'il s'en nourrît. Quand la nuit venait, une grande peur prenait Rosette, et elle disait à son chien :

" Frétillon, jappe toujours, de crainte que les soles ne nous mangent. "

Il avait jappé toute la nuit, et le lit de la princesse n'était pas bien loin du bord de l'eau. En ce lieu-, il y avait un bon vieillard qui vivait tout seul dans une petite chaumière personne n'allait jamais : il était fort pauvre, et ne se souciait pas des biens du monde. Quand il entendit japper Frétillon, il fut tout étonné car il ne passait guère de chiens par . Il crut que quelques voyageurs s'étaient égarés. Il sortit pour les remettre charitablement dans leur chemin. Tout d'un coup il aperçut la princesse et Frétillon qui nageaient sur la mer ; et la princesse, le voyant, lui tendit les bras et lui cria :

" Bon vieillard, sauvez-moi, car je périrai ici ; il y a deux jours que je languis. "

Lorsqu'il l'entendit parler si tristement, il en eut pitié, et rentra dans sa maison pour prendre un long crochet. Il s'avança dans l'eau jusqu'au cou, et pensa deux ou trois fois être noyé. Enfin il tira tant qu'il amena le lit jusqu'au bord de l'eau. Rosette et Frétillon furent bien aises d'être sur la terre. Elle remercia bien fort le bonhomme, et prit sa couverture dont elle s'enveloppa. Puis, toute nu-pieds elle entra dans la chaumière, il lui alluma un petit feu de paille sèche, et tira de son coffre le plus bel habit de feu sa femme, avec des bas et des souliers dont la princesse s'habilla. Ainsi vêtue en paysanne, elle était belle comme le jour, et Frétillon dansait autour d'elle pour la divertir.

Le vieillard voyait bien que Rosette était quelque grande dame, car les couvertures de son lit étaient toutes d'or et d'argent, et son matelas de satin. Il la pria de lui conter son histoire, et qu'il n'en dirait mot si elle le souhaitait. Elle lui apprit tout d'un bout à l'autre, pleurant bien fort, car elle croyait toujours que c'était le roi des paons qui l'avait fait noyer.

" Comment ferons-nous, ma fille ? lui dit le vieillard. Vous êtes une si grande princesse, accoutumée à manger de bons morceaux, et moi je n'ai que du pain noir et des raves. Vous allez faire méchante chère, et si vous m'en vouliez croire, j'irais dire au roi des paons que vous êtes ici : certainement, s'il vous avait vue, il vous épouserait.

- Ah ! c'est un méchant, dit Rosette, il me ferait mourir : mais si vous avez un petit panier, il faut l'attacher au cou de mon chien, et il y aura bien du malheur s'il ne rapporte la provision. "

Le vieillard donna un panier à la princesse ; elle l'attacha au cou de Frétillon, et lui dit :

" Va-t'en au meilleur pot de la ville, et me rapporte ce qu'il y a dedans. "

Frétillon court à la ville ; comme il n'y avait point de meilleur pot que celui du roi, il entre dans sa cuisine, il découvre le pot, prend adroitement tout ce qui était dedans, et revient à la maison. Rosette lui dit :

" Retourne à l'office et prends ce qu'il y aura de meilleur. "

Frétillon retourne à l'office, et prend du vin blanc, du vin muscat, toutes sortes de fruits et de confitures : il était si chargé qu'il n'en pouvait plus.

Quand le roi des paons voulut dîner, il n'y avait rien dans son pot ni dans son office. Chacun se regardait, et le roi était dans une colère horrible.

"Eh bien, dit-il, je ne dînerai donc point ! Mais que ce soir on mette la brioche au feu, et que j'aie de bons rôtis."

Le soir étant venu, la princesse dit à Frétillon :

"Va-t'en à la ville, entre dans la meilleure cuisine, et m'apporte de bons rôtis. "

Frétillon fit comme sa maîtresse lui avait commandé, et ne sachant point de meilleure cuisine que celle du roi, il y entra tout doucement. Pendant que les cuisiniers avaient le dos tourné, il prit le rôti qui était à la broche ; il avait une mine excellente et, à voir seulement, faisait appétit. Frétillon rapporta son panier plein à la princesse. Elle le renvoya aussitôt à l'office, et il apporta toutes les compotes et les dragées du roi.

Le roi, qui n'avait pas dîné, ayant grand-faim, voulut souper de bonne heure ; mais il n'y avait rien : il se mit dans une colère effroyable, et alla se coucher sans souper. Le lendemain au dîner et au souper, il en fut de même ; de sorte que le roi resta trois jours sans boire ni manger, parce que quand il allait se mettre à table, l'on trouvait que tout était pris.

Son confident fort en peine, craignant la mort du roi, se cacha dans un petit coin de la cuisine, et il avait toujours les yeux sur la marmite qui bouillait. Il fut bien étonné de voir entrer tout doucement un petit chien vert, qui n'avait qu'une oreille, qui découvrait le pot, et mettait la viande dans son panier. Il le suivit pour savoir il irait ; il le vit sortir de la ville. Le suivant toujours, il fut chez le bon vieillard. En même temps il vint tout conter au roi ; que c'était chez un pauvre paysan que son bouilli et son rôti allaient soir et matin.

Le roi demeura bien étonné. Il demanda qu'on allât le chercher. Le confident, pour faire sa cour, y voulut aller lui-même et mena des archers : ils le trouvèrent qui dînait avec la princesse, mangeant le bouilli du roi. Il les fit prendre, et les attacha de grosses cordes, ainsi que Frétillon.

Quand ils furent arrivés, on alla prévenir le roi, qui répondit :

"C'est demain qu'expire le septième jour que j'ai accordé à ces affronteurs. Je les ferai mourir avec les voleurs de mon dîner. "

Puis il entra dans sa salle de justice. Le vieillard se mit à genoux, et dit qu'il allait lui conter tout. Pendant qu'il parlait, le roi regardait la belle princesse, et il avait pitié de la voir pleurer. Puis quand le bonhomme eut déclaré que c'était elle qui se nommait la princesse Rosette, qu'on avait jetée dans la mer, malgré la faiblesse il était d'avoir été si longtemps sans manger, il fit trois sauts tout de suite, et courut l'embrasser, et lui détacher les cordes des dont elle était prisonnière, lui disant qu'il l'aimait de tout son cœur.

On fut en même temps quérir les princes, qui croyaient que c'était pour les faire mourir, et qui arrivèrent fort tristes, en baissant la tête. L'on alla de même quérir la nourrice et sa fille. Quand ils se virent, ils se reconnurent tous : Rosette sauta au cou de ses frères ; la nourrice et sa fille, avec le batelier, se jetèrent à genoux et demandèrent grâce. La joie était si grande que le roi et la princesse leur pardonnèrent ; et le bon vieillard fut récompensé largement : il demeura toujours dans le palais.

Enfin le roi des paons fit toute sorte de satisfaction au roi et à son frère, témoignant sa douleur de les avoir maltraités. La nourrice rendit à Rosette ses beaux habits et son boisseau d'écus d'or, et la noce dura quinze jours. Tous furent heureux, jusqu'à Frétillon, qui ne mangeait plus que des ailes de perdrix.

Le ciel veille pour nous, et lorsque l'innocence
Se trouve en un pressant danger,
Il sait embrasser sa défense,
La délivrer et la venger.
A voir la timide Rosette,
Ainsi qu'un Alcion, dans son petit berceau,
Au gré des vents voguer sur l'eau,
On sent en sa faveur une pitié secrète ;
On craint qu'elle ne trouve une tragique fin
Au milieu des flots abîmée,
Et qu'elle n'aille faire un fort léger festin
À quelque baleine affamée.
Sans le secours du ciel, sans doute, elle eût péri.
Frétillon sut jouer son rôle
Contre la morue et la sole,
Et quand il s'agissait aussi
De nourrir sa chère maîtresse.
Il en est bien en ce temps-ci
Qui voudraient rencontrer des chiens de cette espèce !
Rosette, échappée au naufrage,
Aux auteurs de ses maux accorde le pardon.
Ô vous, à qui l'on fait outrage,
Qui voulez en tirer raison,
Apprenez qu'il est beau de pardonner l'offense,
Après que l'on a su vaincre ses ennemis,
Et qu'on en peut tirer une juste vengeance !
La vertu vous admire, et le crime pâlit.


Auteur : Marie-Catherine d'Aulnoy

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Traducteur : Nom du traducteur

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