Le Gnome des huîtres (première partie)

De Elkodico.

Le Gnome des huîtres

1ère partie2ème partie

 

Le Gnome des huîtres

Un original de nos amis, grand amateur d'huîtres, eut la fantaisie, l'an dernier, d'aller déguster sur place les produits des bancs les plus renommés, afin de les comparer et d'être édifié une fois pour toutes sur leurs différents mérites. Il alla donc à Cancale, à Ostende, à Marennes, et autres localités recommandables. Il revint persuadé que Paris est le port de mer l'on trouve les meilleurs produits maritimes.

Vous connaissez cet ami, mes chères petites, vous savez qu'il est fantaisiste, et que, quand il raconte, son imagination lui fait dépasser le vraisemblable. L'autre soir, il était en train de nous narrer son voyage, lorsque l'homme au sable a passé. Vous avez résisté le mieux possible ; mais enfin il vous a fallu dire bonsoir à la compagnie, et vous auriez perdu cette curieuse histoire, si je ne l'eusse transcrite fidèlement pour vous, le soir même. La voici telle que je l'ai entendue. C'est notre ami qui parle :

Vous savez aussi bien que moi, mes chers amis, qu'on peut habiter les bords de la mer et n'y manger de poissons, de crustacés et de coquillages que lorsqu'on en demande à Paris. C'est que tout s'engouffre, et vous vous souvenez que, sur les rives de la Manche, nous n'en goûtions que quand les propriétaires des grands hôtels de bains en faisaient venir de la Halle. Bien que averti, je voulus, l'an dernier, expérimenter la chose par moi-même. Je restai vingt-quatre heures à Marennes avant d'obtenir une demi-douzaine d'huîtres médiocres que je payai fort cher. Ailleurs, je n'en obtins pas du tout. Dans certains villages, on m'offrit des colimaçons.

Enfin, je gagnai Cancale, les huîtres étaient passables et le vin blanc de l'auberge excellent. Je me trouvai à table à côté d'un tout petit vieillard bossu, ratatiné et sordidement vêtu, qui me parut fort laid et avec qui pourtant je liai conversation, parce qu'il me sembla être le seul qui attachât de l'importance à la qualité des huîtres. Il les examinait sérieusement, les retournant de tous côtés.

- Est-ce que vous cherchez des perles ? lui demandai-je.

- Non, répondit-il ; je compare cette espèce, ou plutôt cette variété, à toutes celles que je connais déjà.

- Ah ! vraiment ? vous êtes amateur ?

- Oui, monsieur ; comme vous, sans doute ?

- Moi ? je voyage exclusivement pour les huîtres.

- Bravo ! nous pourrons nous entendre. Je me mets absolument à votre service.

- Parfait ! Avalons encore quelques-uns de ces mollusques et nous causerons.

- Garçon ! apportez-nous encore quatre douzaines d'huîtres.

- Voilà, monsieur ! dit le garçon en posant sur la table quatre bouteilles de vin de Sauterne.

- Que voulez-vous que nous fassions de tout ce vin ? demanda d'un ton bourru le petit homme.

- Une bouteille par douzaine, est-ce trop ? dit le garçon en me regardant.

- On verra, répondis-je. Vos huîtres sont diablement salées. N'importe, pourvu qu'il y en ait à discrétion...

Le garçon sortit. Je vidai une bouteille avec le petit vieux, qui me parut ne pas se faire prier, du moment il comprit que je payais. Le garçon rentra.

- Monsieur, dit-il, il n'y a plus d'huîtres très grasses. Mais monsieur n'a qu'à commander ce qu'il en veut pour demain !

- Allez au diable ! j'ai cru tomber ici sur une mine inépuisable...

- Il y en a, monsieur, il y en a en quantité, mais il faut les pêcher.

- Eh bien, j'irai les pêcher moi-même. Apportez le déjeuner.

Le déjeuner fut bon et nous y fîmes honneur. Les soles étaient excellentes, le vin était sans reproche. Mais le dépit de n'avoir point d'huîtres m'empêcha de savourer ce qu'on m'offrait. Je bus et mangeai sans discernement, causant toujours avec mon petit vieux, qui semblait compatir à ma peine et prendre intérêt à mon exploration manquée.

Si bien qu'à la fin du repas je ne saisissais plus très clairement le sens de ses paroles ni la vue des objets environnants. Le gnome, car il avait réellement l'aspect d'un gnome, me paraissait un peu ému aussi, car il passa son bras sous le mien avec une familiarité touchante en m'appelant son cher ami, et en jurant qu'il allait me révéler tous les secrets de la nature concernant les huîtres.

Je le suivis sans savoir j'allais. La vivacité de l'air achevait de m'éblouir, et je me trouvai avec lui dans une sorte de grotte, de cave ou de chambre sombre, étaient entassés des monceaux de coquillages.

- Voici ma collection, me dit-il d'un air triomphant : je ne la montre pas au premier venu ; mais, puisque vous êtes un véritable amateur..., tenez, voici la première des huîtres ! ostrea matercula de l'étang permien.

- Voyons ! m'écriai-je en saisissant l'huître et en la portant à mes lèvres.

- Vous voulez la manger ? fit le gnome en m'arrêtant : y songez-vous ?

- Pardon ! j'ai cru que vous me l'offriez pour cela.

- Mais, monsieur, c'est un échantillon précieux. On ne le trouve qu'en Russie, dans les calcaires cuivreux.

- Cuivreux ? merci ! Vous avez bien faire de m'arrêter ! Mon déjeuner ne me gêne point et je ne recherche pas les oxydes de cuivre en guise de dessert. Passons. Ces ostrea, comme vous les appelez, ne me feront pas faire le voyage de Russie.

- Pourtant, monsieur, dit le gnome en reprenant son huître, elle est bien intéressante, cette représentante des premiers âges de la vie ! Au temps elle apparut dans les mers, il n'existait ni hommes ni quadrupèdes sur la terre.

- Alors, que faisait-elle dans ce monde ?

- Elle essayait d'exister, monsieur, et elle existait ! Allez-vous dire du mal des premières huîtres, sous prétexte que vous n'étiez pas encore pour les manger ?

- Je vis que j'avais fâché le gnome et je le priai de passer à une série plus récente.

- Procédons avec ordre, reprit-il ; voici ostrea marcignyana, des arkoses et des grès du Keuper.

- Elle n'a pas bonne mine, elle est toute plissée et doit manquer de chair.

- Les animaux de son temps ne la dédaignaient pas, soyez-en sûr. Aimez-vous mieux ostrea arcuata, autrement la gryphée arquée du lias inférieur ?

- Je la trouve jolie, elle ressemble à une lampe antique, mais quel goût a-t-elle ?

- Je n'en sais rien, répondit le gnome en haussant les épaules. Je n'ai pas vécu de son temps. Il y a deux cent cinq espèces principales d'huîtres fossiles avec leurs variétés et sous-variétés, ce qui forme un joli total. Je puis vous montrer la variété d'ostrea arcuata. Tenez ! mangez-la si le coeur vous en dit !

- Oh ! oh ! à la bonne heure ! Celle-ci est belle, et, dans mes meilleurs jours d'appétits, je pense qu'une douzaine me suffirait.

- Aussi nous l'appelons gigantea. En voulez-vous de plus petites ? Voici une prétendue variété que je ne crois pas être autre chose que l'arcuata dans son âge tendre. En voulez-vous un plat ? On la trouve à foison dans le sinémurien.

- Merci ! il me faudrait un cure-dent pour les tirer de leur coquille et trente-six heures à table pour m'en rassasier.

- Eh bien, voici l'ostrea cymbium, du lias moyen.

- C'est trop gros, ce doit être coriace.

- Aimez-vous mieux marshii cristagalli, du bajocien ?

- Elle est jolie ; mais le moyen d'ouvrir toutes ces dentelures en crête de coq ? Vraiment, tout ce que vous me montrez ne vaut pas le diable !

- Monsieur n'est pas content de mes échantillons ? Voici pourtant la gregaria, dont la dentelure est merveilleuse, et que vous auriez pu trouver dans les falaises de marne du Calvados. Mais passons quelques espèces, puisque vous êtes pressé. Traversons l'oolithe. N'accorderez-vous pas pourtant un regard à ostrea virgula, du kimmeridge clay ?

- Pas de virgule ! m'écriai-je impatienté de ces noms barbares. Passez, passez !

- Eh bien, monsieur, nous voici dans les terrains crétacés. Voici ostrea couloni, des grès verts, une belle huître, celle-, j'espère ! Voici aquila (du gault) encore plus grosse ; flabellata frons, carinata, avec sa longue carène. Mangeriez-vous bien la douzaine ? J'en passe, et des meilleures ; mais voici la merveille, c'est l'ostrea pes-leonis de la craie blanche. Celle-ci ne vous dit-elle rien ?

Il me tendait un mollusque énorme, tout dentelé, tout plissé, et revêtu d'un test d'aspect cristallin qui avait réellement bonne mine.

- Vous ne me ferez pas croire, lui dis-je, que ceci soit une huître !

- Pardon, c'est une véritable huître, monsieur !

- Huître vous-même ! m'écriai-je furieux.


Auteur : Georges Sand

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