Le Nain jaune (deuxième partie)

De Elkodico.

Le Nain jaune

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Le Nain jaune (deuxième partie)

En même temps la pauvre princesse les entendit qui venaient avec de longs hurlements. " Que vais-je devenir ? s'écria-t-elle. Quoi, je finirai donc ainsi mes beaux jours ? " Le méchant nain la regardait, et riant dédaigneusement : " Vous aurez au moins la gloire de mourir fille, lui dit-il, et de ne pas mésallier votre éclatant mérite avec un misérable nain tel que moi.

- De grâce, ne vous fâchez pas, lui dit la princesse en joignant ses belles mains, j'aimerais mieux épouser tous les nains de l'univers, que de périr d'une manière si affreuse.

- Regardez-moi bien, princesse, avant que de me donner votre parole, répliqua-t-il, car je ne prétends pas vous surprendre.

- Je vous ai regardé de reste, lui dit-elle, les lions approchent, ma frayeur augmente ; sauvez-moi, sauvez-moi, ou la peur me fera mourir. "

Effectivement elle n'avait pas achevé ces mots qu'elle tomba évanouie ; et sans savoir comment, elle se trouva dans son lit avec le plus beau linge du monde, les plus beaux rubans, et une petite bague faite d'un seul cheveu roux, qui tenait si fort, qu'elle se serait plutôt arraché la peau, qu'elle ne l'aurait ôtée de son doigt.

Quand la princesse vit toutes ces choses, et qu'elle se souvint de ce qui s'était passé la nuit, elle tomba dans une mélancolie qui surprit et qui inquiéta toute la cour ; la reine en fut plus alarmée que personne, elle lui demanda cent et cent fois ce qu'elle avait : elle s'opiniâtre à lui cacher son aventure. Enfin, les états du royaume, impatients de voir leur princesse mariée, s'assemblèrent et vinrent ensuite trouver la reine pour la prier de lui choisir au plus tôt un époux. Elle répliqua qu'elle ne demandait pas mieux, mais que sa fille y témoignait tant de répugnance, qu'elle leur conseillait de l'aller trouver et de la haranguer : ils y furent sur-le-champ. Toute-Belle avait bien rabattu de sa fierté depuis son aventure avec le Nain jaune ; elle ne comprenait pas de meilleur moyen pour se tirer d'affaire que de se marier à quelque grand roi, contre lequel ce petit magot ne serait pas en état de disputer une conquête si glorieuse. Elle répondit donc plus favorablement que l'on ne l'avait espéré, qu'encore qu'elle se fût estimée heureuse de rester fille toute sa vie, elle consentirait à épouser le roi des mines d'or : c'était un prince très puissant et très bien fait, qui l'aimait avec la dernière passion depuis quelques années, et qui, jusqu'alors, n'avait pas eu lieu de se flatter d'aucun retour.

Il est aisé de juger de l'excès de sa joie, lorsqu'il apprit de si charmantes nouvelles, et de la fureur de tous ses rivaux, de perdre pour toujours une espérance qui nourrissait leur passion : mais Toute-Belle ne pouvait pas épouser vingt rois ; elle avait eu bien de la peine d'en choisir un, car sa vanité ne se démentait point, et elle était fort persuadée que personne au monde ne pouvait lui être comparable.

L'on prépara toutes les choses nécessaires pour la plus grande fête de l'univers : le roi des mines d'or fit venir des sommes si prodigieuses, que toute la mer était couverte des navires qui les apportaient : l'on envoya dans les cours les plus polies et les plus galantes, et particulièrement à celle de France, pour avoir ce qu'il y avait de plus rare, afin de parer la princesse ; elle avait moins besoin qu'une autre des ajustements qui relèvent la beauté : la sienne était si parfaite qu'il ne s'y pouvait rien ajouter, et le roi des mines d'or, se voyant sur le point d'être heureux, ne quittait plus cette charmante princesse.

L'intérêt qu'elle avait à le connaître, l'obligea de l'étudier avec soin ; elle lui découvrit tant de mérite, tant d'esprit, des sentiments si vifs et si délicats, enfin une si belle âme dans un corps si parfait, qu'elle commença de ressentir pour lui une partie de ce qu'il ressentait pour elle. Quels heureux moments pour l'un et pour l'autre, lorsque dans les plus beaux jardins du monde, ils se trouvaient en liberté de se découvrir toute leur tendresse : ces plaisirs étaient souvent secondés par ceux de la musique. Le roi, toujours galant et amoureux, faisait des vers et des chansons pour la princesse : en voici une qu'elle trouva fort agréable.

Ces bois, en vous voyant, sont parés de feuillages,
Et ces prés font briller leurs charmantes couleurs.
Le zéphir sous vos pas fait éclore les fleurs ;
Les oiseaux amoureux redoublent leurs ramages ;
Dans ce charmant séjour
Tout rit, tout reconnaît la fille de l'amour.

L'on était au comble de la joie. Les rivaux du roi, désespérés de sa bonne fortune, avaient quitté la cour ; ils étaient retournés chez eux accablés de la plus vive douleur, ne pouvant être témoins du mariage de Toute-Belle ; ils lui dirent adieu d'une manière si touchante, qu'elle ne put s'empêcher de les plaindre. " Ah ! madame, lui dit le roi des mines d'or, quel larcin me faites-vous aujourd'hui ? Vous accordez votre pitié à des amants qui sont trop payés de leurs peines par un seul de vos regards.

- Je serais fâchée, répliqua Toute-Belle, que vous fussiez insensible à la compassion que j'ai témoignée aux princes qui me perdent pour toujours, c'est une preuve de votre délicatesse dont je vous tiens compte : mais, seigneur, leur état est si différent du vôtre ; vous devez être si content de moi, ils ont si peu de sujet de s'en louer, que vous ne devez pas pousser plus loin votre jalousie. " Le roi des mines d'or, tout confus de la manière obligeante dont la princesse prenait une chose qui pouvait la chagriner, se jeta à ses pieds, et lui baisant les mains, il lui demanda mille fois pardon. Enfin, ce jour tant attendu et tant souhaité arriva : tout étant prêt pour les noces de Toute-Belle, les instruments et les trompettes annoncèrent par toute la ville cette grande fête ; l'on tapissa les rues, elles furent jonchées de fleurs, le peuple en foule accourut dans la grande place du palais ; la reine ravie, s'était à peine couchée, et elle se leva plus matin que l'aurore pour donner les ordres nécessaires, et pour choisir les pierreries dont la princesse devait être parée ; ce n'était que diamants jusqu'à ses souliers, ils en étaient faits, sa robe de brocart d'argent était chamarrée d'une douzaine de rayons du soleil que l'on avait achetés bien cher ; mais aussi rien n'était plus brillant, et il n'y avait que la beauté de cette princesse qui pût être plus éclatante : une riche couronne ornait sa tête, ses cheveux flottaient jusqu'à ses pieds, et la majesté de sa taille se faisait distinguer au milieu de toutes les dames qui l'accompagnaient. Le roi des mines d'or n'était pas moins accompli ni moins magnifique : sa joie paraissait sur son visage et dans toutes ses actions ; personne ne l'abordait qui ne s'en retournât chargé de ses libéralités, car il avait fait arranger autour de sa salle des festins, mille tonneaux remplis d'or, et de grands sacs de velours en broderie de perles, que l'on remplissait de pistoles ; chacun en pouvait tenir cent mille : on les donnait indifféremment à ceux qui tendaient la main ; de sorte que cette petite cérémonie, qui n'était pas une des moins utiles et des moins agréables de la noce, y attira beaucoup de personnes qui étaient peu sensibles à tous les autres plaisirs.

La reine et la princesse s'avançaient pour sortir avec le roi, lorsqu'elles virent entrer dans une longue galerie elles étaient, deux gros coqs d'Inde qui traînaient une boîte fort mal faite ; il venait derrière eux une grande vieille, dont l'âge avancé et la décrépitude ne surprirent pas moins que son extrême laideur ; elle s'appuyait sur une béquille, elle avait une fraise de taffetas noir, un chaperon de velours rouge, un vertugadin en guenille ; elle fit trois tours avec les coqs d'Inde sans dire une parole, puis s'arrêtant au milieu de la galerie, et branlant sa béquille d'une manière menaçante : " Ho, ho, reine, ho, ho, princesse, s'écria-t-elle, vous prétendez donc fausser impunément la parole que vous avez donnée à mon ami le Nain jaune ; je suis la fée du désert ; sans lui, sans son oranger, ne savez-vous pas que mes grands lions vous auraient dévorées ? L'on ne souffre pas dans le royaume de féerie de telles insultes ; songez promptement à ce que vous voulez faire, car je jure par mon escoffion que vous l'épouserez, ou que je brûlerai ma béquille.

- Ah ! princesse, dit la reine en pleurant, qu'est-ce que j'apprends, qu'avez-vous promis ?

- Ah ! ma mère, répliqua douloureusement Toute-Belle, qu'avez-vous promis vous-même ? " Le roi des mines d'or, indigné de ce qui se passait, et que cette méchante vieille vînt s'opposer à sa félicité, s'approcha d'elle l'épée à la main, et la portant à sa gorge : " Malheureuse, lui dit-il, éloigne-toi de ces lieux pour jamais ou la perte de ta vie me vengera de ta malice ".

Il eut à peine prononcé ces mots, que le dessus de la boîte sauta jusqu'au plancher avec un bruit affreux, et l'on en vit sortir le Nain jaune monté sur un gros chat d'Espagne, qui vint se mettre entre le fée du désert et le roi des mines d'or. " Jeune téméraire, lui dit-il, ne pense pas outrager cette illustre fée ; c'est à moi seul que tu as affaire, je suis ton rival, je suis ton ennemi ; l'infidèle princesse qui veut se donner à toi m'a donné sa parole, et reçu la mienne ; regarde si elle n'a pas une bague d'un de mes cheveux ; tâche de la lui ôter, et tu verras par ce petit essai que ton pouvoir est moindre que le mien.

- Misérable monstre, lui dit le roi, as-tu bien la témérité de te dire l'adorateur de cette divine princesse, et de prétendre à une possession si glorieuse ? Songes-tu que tu es un magot, dont l'hideuse figure fait mal aux yeux, et que je t'aurais déjà ôté la vie, si tu étais digne d'une mort si glorieuse. " Le Nain jaune offensé jusqu'au fond de l'âme, appuya l'éperon dans le ventre de son chat, qui commença un miaulis épouvantable, et sautant de-çà et de-là, il faisait peur à tout le monde, hors au brave roi, qui serrait le nain de près, quand il tira un large coutelas dont il était armé ; et, défiant le roi au combat, il descendit dans la place du palais avec un bruit étrange.

Le roi courroucé le suivit à grands pas. A peine furent-ils vis-à-vis l'un de l'autre et de toute la cour sur des balcons, que le soleil devenant tout d'un coup aussi rouge que s'il eût été ensanglanté, il s'obscurcit à tel point, qu'à peine se voyait-on : le tonnerre et les éclairs semblaient vouloir abîmer le monde ; et les deux coqs d'Inde parurent aux côtés du mauvais nain, comme deux géants plus hauts que des montagnes, qui jetaient le feu par la bouche et par les yeux, avec une telle abondance, que l'on eût cru que c'était une fournaise ardente. Toutes ces choses n'auraient point été capables d'effrayer le cœur magnanime du jeune monarque ; il marquait une intrépidité dans ses regards et dans ses actions, qui rassurait tous ceux qui s'intéressaient à sa conservation, et qui embarrassait peut-être bien le Nain jaune : mais son courage ne fut pas à l'épreuve de l'état il aperçut sa chère princesse, lorsqu'il vit la fée du désert, coiffée en Tisiphone, sa tête couverte de longs serpents, montée sur un griffon ailé, armée d'une lance dont elle la frappa si rudement, qu'elle la fit tomber entre les bras de la reine toute baignée de son sang. Cette tendre mère, plus blessée du coup que sa fille ne l'avait été, poussa des cris, et fit des plaintes que l'on ne peut représenter. Le roi perdit alors son courage et sa raison ; il abandonna le combat, et courut vers la princesse pour la secourir, ou pour expirer avec elle : mais le Nain jaune ne lui laissa pas le temps de s'en approcher, il s'élança avec son chat espagnol dans le balcon elle était ; il l'arracha des mains de la reine et de celles de toutes les dames, puis sautant sur le toit du palais, il disparut avec sa proie.

Le roi, confus et immobile, regardait avec le dernier désespoir une aventure si extraordinaire, et à laquelle il était assez malheureux de ne pouvoir apporter aucun remède ; quand pour comble de disgrâce, il sentit que ses yeux se couvraient, qu'ils perdaient la lumière, et que quelqu'un d'une force extraordinaire l'emportait dans le vaste espace de l'air. Que de disgrâces ! Amour, cruel amour, est-ce ainsi que tu traites ceux qui te reconnaissent pour leur vainqueur ?


Auteur : Marie-Catherine d'Aulnoy

Solnia Hino

Texte en elko


Traducteur : Ziecken

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