Le Nain jaune (quatrième partie)

De Elkodico.

Le Nain jaune

1ère partie2ème partie - 3ème partie4ème partie

 

Le Nain jaune (quatrième partie)

Comme il écrivait, il entendit une voix qui attira malgré lui toute son attention, et, voyant que les flots grossissaient, il regardait de tous côtés, lorsqu'il aperçut une femme d'une beauté extraordinaire, son corps n'était couvert que par ses longs cheveux qui, doucement agités des zéphirs, flottaient sur l'onde. Elle tenait un miroir dans l'une de ses mains, et un peigne dans l'autre, une longue queue de poisson avec des nageoires terminait son corps. Le roi demeura bien surpris d'une rencontre si extraordinaire ; dès qu'elle fut à portée de lui parler, elle lui dit : " Je sais le triste état vous êtes réduit par l'éloignement de votre princesse, et par la bizarre passion que la fée du désert a prise pour vous ; si vous voulez, je vous tirerai de ce lieu fatal vous languirez peut-être encore plus de trente ans. " Le roi ne savait que répondre à cette proposition ; ce n'était pas manque d'envie de sortir de captivité, mais il craignait que la fée du désert n'eût emprunté cette figure pour le décevoir. Comme il hésitait, la sirène qui devina ses pensées, lui dit : " Ne croyez pas que ce soit un piège que je vous tends, je suis de trop bonne foi pour vouloir servir vos ennemis : le procédé de la fée du désert et celui du Nain jaune, m'ont aigrie contre eux ; je vois tous les jours votre infortunée princesse, sa beauté et son mérite me font une égale pitié, et je vous le répète encore, si vous avez de la confiance en moi, je vous sauverai.

- J'y en ai une si parfaite, s'écria le roi, que je ferai tout ce que vous m'ordonnerez ; mais puisque vous avez vu ma princesse, apprenez-moi de ses nouvelles.

- Nous perdrions trop de temps à nous en entretenir, lui dit-elle ; venez avec moi, je vais vous porter au château d'acier, et laisser sur ce rivage une figure qui vous ressemblera si fort, que la fée en sera la dupe. "

Elle coupa aussitôt des joncs marins, elle en fit un gros paquet, et soufflant trois fois dessus, elle leur dit : " Joncs marins, mes amis, je vous ordonne de rester étendus sur le sable, sans en partir jusqu'à ce que la fée du désert vous vienne enlever. " Les joncs parurent couverts de peau, et si semblables au roi des mines d'or, qu'il n'avait jamais vu une chose si surprenante ; ils étaient vêtus d'un habit comme le sien, ils étaient pâles et défaits, comme s'il se fût noyé ; en même temps, la bonne sirène fit asseoir le roi sur sa grande queue de poisson, et tous les deux voguèrent en pleine mer, avec une égale satisfaction.

" Je veux bien à présent, lui dit-elle, vous apprendre que lorsque le méchant Nain jaune eut enlevé Toute-Belle, il la mit, malgré la blessure que la fée du désert lui avait faite, en trousse derrière lui sur son terrible chat d'Espagne ; elle perdait tant de sang, et elle était si troublée de cette aventure, que ses forces l'abandonnèrent ; elle resta évanouie pendant tout le chemin ; mais le Nain jaune ne voulut point s'arrêter pour la secourir, qu'il ne se vît en sûreté dans son terrible palais d'acier : il y fut reçu par les plus belles personnes du monde qu'il y avait transportées. Chacune à l'envi lui marqua son empressement pour servir la princesse ; elle fut mise dans un lit de drap d'or, chamarré de perles plus grosses que des noix.

- Ah ! s'écria le roi des mines d'or, en interrompant la sirène, il l'a épousée, je pâme, je me meurs.

- Non, lui dit-elle, seigneur, rassurez-vous, la fermeté de Toute-Belle l'a garantie des violences de cet affreux nain.

- Achevez donc, dit le roi.

- Qu'ai-je à vous dire davantage ? continua la sirène. Elle était dans le bois, lorsque vous avez passé, elle vous a vu avec la fée du désert, elle était si fardée qu'elle lui a paru d'une beauté supérieure à la sienne, son désespoir ne se peut comprendre, elle croit que vous l'aimez.

- Elle croit que je l'aime ! justes dieux, s'écria le roi, dans quelle fatale erreur est-elle tombée, et que dois-je faire pour l'en détromper ?

- Consultez votre cœur, répliqua la sirène avec un gracieux sourire : lorsque l'on est fortement engagé, l'on n'a pas besoin de conseils. " En achevant ces mots, ils arrivèrent au château d'acier, le côté de la mer était le seul endroit que le Nain jaune n'avait pas revêtu de ces formidables murs qui brûlaient tout le monde.

" Je sais fort bien, dit la sirène au roi, que Toute-Belle est au bord de la même fontaine vous la vîtes en passant ; mais, comme vous aurez des ennemis à combattre avant que d'y arriver, voici une épée avec laquelle vous pouvez tout entreprendre, et affronter les plus grands périls, pourvu que vous ne la laissiez pas tomber. Adieu, je vais me retirer sous le rocher que vous voyez ; si vous avez besoin de moi pour vous conduire plus loin avec votre chère princesse, je ne vous manquerai pas ; car la reine sa mère est ma meilleure amie, et c'est pour la servir que je suis venue vous chercher. " En achevant ces mots, elle donna au roi une épée faite d'un seul diamant ; les rayons du soleil brillent moins ; il en comprit toute l'utilité, et ne pouvant trouver des termes assez forts pour lui marquer sa reconnaissance, il la pria d'y vouloir suppléer, en imaginant ce qu'un cœur bien fait est capable de ressentir pour de si grandes obligations. Il faut dire quelque chose de la fée du désert. Comme elle ne vit point revenir son aimable amant, elle se hâta de l'aller chercher ; elle fut sur le rivage avec cent filles de sa suite, toutes chargées de présents magnifiques pour le roi. Les unes portaient de grandes corbeilles remplies de diamants, les autres des vases d'or d'un travail merveilleux, plusieurs de l'ambre gris, du corail et des perles ; d'autres avaient sur leurs têtes des ballots d'étoffes d'une richesse inconcevable, quelques autres encore des fruits, des fleurs et jusqu'à des oiseaux. Mais que devint la fée, qui marchait après cette galante et nombreuse troupe, lorsqu'elle aperçut les joncs marins, si semblables au roi des mines d'or, que l'on n'y reconnaissait aucune différence ? A cette vue, frappée d'étonnement, et de la plus vive douleur, elle jeta un cri si épouvantable qu'il pénétra les cieux, fit trembler les monts, et retentit jusqu'aux enfers. Mégère furieuse, Alecto, Tisiphone, ne sauraient prendre des figures plus redoutables que celle qu'elle prit. Elle se jeta sur le corps du roi, elle pleura, elle hurla, elle mit en pièces cinquante des plus belles personnes qui l'avaient accompagnée, les immolant aux mânes de ce cher défunt. Ensuite elle appela onze de ses sœurs qui étaient fées comme elle, les priant de lui aider à faire un superbe mausolée à ce jeune héros. Il n'y en eut pas une qui ne fût la dupe des joncs marins. Cet événement est assez propre à surprendre, car les fées savaient tout ; mais l'habile sirène en savait encore plus qu'elles.

Pendant qu'elles fournissaient le porphyre, le jaspe, l'agate et le marbre, les statues, les devises, l'or et le bronze, pour immortaliser la mémoire du roi qu'elles croyaient mort, il remerciait l'aimable sirène, la conjurant de lui accorder sa protection ; elle s'y engagea de la meilleure grâce du monde, et disparut à ses yeux. Il n'eut plus rien à faire qu'à s'avancer vers le château d'acier.

Ainsi guidé par son amour, il marcha à grands pas, regardant d'un œil curieux s'il apercevrait son adorable princesse : mais il ne fut pas longtemps sans occupation ; quatre sphinx terribles l'environnèrent, et jetant sur lui leurs griffes aiguës, ils l'auraient mis en pièces, si l'épée de diamant n'avait commencé à lui être aussi utile que la sirène l'avait prédit. Il la fit à peine briller aux yeux de ces monstres, qu'ils tombèrent sans force à ses pieds : il donna à chacun un coup mortel, puis s'avançant encore, il trouva six dragons couverts d'écailles plus difficiles à pénétrer que le fer. Quelque effrayante que fût cette rencontre, il demeura intrépide, et se servant de sa redoutable épée, il n'y en eut pas un qu'il ne coupât par la moitié : il espérait avoir surmonté les plus grandes difficultés, quand il lui en survint une bien embarrassante. Vingt-quatre nymphes, belles et gracieuses, vinrent à sa rencontre, tenant de longues guirlandes de fleurs dont elles lui fermaient le passage. " voulez-vous aller, seigneur ? lui dirent-elles. Nous sommes commises à la garde de ces lieux ; si nous vous laissons passer, il en arriverait à vous et à nous des malheurs infinis ; de grâce, ne vous opiniâtrez point ; voudriez-vous tremper votre main victorieuse dans le sang de vingt-quatre filles innocentes qui ne vous ont jamais causé de déplaisir ? " Le roi à cette vue demeura interdit et en suspens ; il ne savait à quoi se résoudre : lui qui faisait profession de respecter le beau sexe, et d'en être le chevalier à toute outrance, il fallait que dans cette occasion il se portât à le détruire : mais une voix qu'il entendit le fortifia tout d'un coup. " Frappe, frappe, n'épargne rien, lui dit cette voix, ou tu perds ta princesse pour jamais. "

En même temps sans rien répondre à ces nymphes il se jette au milieu d'elles, rompt leurs guirlandes, les attaque sans nul quartier, et les dissipe en un moment : c'était un des derniers obstacles qu'il devait trouver, il entra dans le petit bois il avait vu Toute-Belle : elle y était au bord de la fontaine, pâle et languissante. Il l'aborde en tremblant ; il veut se jeter à ses pieds ; mais elle s'éloigne de lui avec autant de vitesse et d'indignation que s'il avait été le Nain jaune. " Ne me condamnez pas sans m'entendre, madame, lui dit-il ; je ne suis ni infidèle ni coupable ; je suis un malheureux qui vous a déjà déplu sans le vouloir.

- Ah ! barbare, s'écria-t-elle, je vous ai vu traverser les airs avec une personne d'une beauté extraordinaire ; est-ce malgré vous que vous faisiez ce voyage ?

- Oui, princesse, lui dit-il, c'était malgré moi ; la méchante fée du désert ne s'est pas contentée de m'enchaîner à un rocher, elle m'a enlevé dans un char jusqu'à un des bouts de la terre, je serais encore à languir sans le secours inespéré d'une sirène bienfaisante, qui m'a conduit jusqu'ici. Je viens, ma princesse, pour vous arracher des mains qui vous retiennent captive ; ne refusez pas le secours du plus fidèle de tous les amants." Il se jeta à ses pieds, et l'arrêtant par sa robe, il laissa malheureusement tomber sa redoutable épée. Le Nain jaune, qui se tenait caché sous une laitue, ne la vit pas plus tôt hors de la main du roi, qu'en connaissant tout le pouvoir, il se jeta dessus et s'en saisit.

La princesse poussa un cri terrible en apercevant le nain mais ses plaintes ne servirent qu'à aigrir ce petit monstre : avec deux mots de son grimoire, il fit paraître deux géants qui chargèrent le roi de chaînes et de fers.

" C'est à présent, dit le nain, que je suis maître de la destinée de mon rival ; mais je lui veux bien accorder la vie et la liberté de partir de ces lieux, pourvu que sans différer vous consentiez à m'épouser. - Ah ! que je meure plutôt mille fois, s'écria l'amoureux roi.

- Que vous mouriez, hélas ! dit la princesse, seigneur, est-il rien de si terrible ?

- Que vous deveniez la victime de ce monstre, répliqua le roi, est-il rien de si affreux ?

- Mourons donc ensemble, continua-t-elle.

- Laissez-moi, ma princesse, la consolation de mourir pour vous.

- Je consens plutôt, dit-elle au nain, à ce que vous souhaitez.

- À mes yeux, reprit le roi, à mes yeux, vous en ferez votre époux, cruelle princesse, la vie me serait odieuse !

- Non, dit le Nain jaune, ce ne sera point à tes yeux que je deviendrai son époux ; un rival aimé m'est trop redoutable. "

En achevant ces mots, malgré les pleurs et les cris de Toute-Belle, il frappa le roi droit au cœur, et l'étendit à ses pieds. La princesse ne pouvant survivre à son cher amant, se laissa tomber sur son corps, et ne fut pas longtemps sans unir son âme à la sienne. C'est ainsi que périrent ces illustres infortunés, sans que la sirène y pût apporter aucun remède, car la force du charme était dans l'épée de diamant.

Le méchant nain aima mieux voir la princesse privée de vie, que de la voir entre les bras d'un autre ; et la fée du désert ayant appris cette aventure, détruisit le mausolée qu'elle avait élevé, concevant autant de haine pour la mémoire du roi des mines d'or qu'elle avait conçu de passion pour sa personne. La secourable sirène, désolée d'un si grand malheur, ne put rien obtenir du destin, que de les métamorphoser en palmiers. Ces deux corps si parfaits devinrent deux beaux arbres, conservant toujours un amour fidèle l'un pour l'autre, ils se caressent de leurs branches entrelacées, et immortalisent leurs feux par leur tendre union.


Auteur : Marie-Catherine d'Aulnoy

Solnia Hino

Texte en elko


Traducteur : Ziecken

Versions
Version 2013
Analyses
Analyse fréquentielleAnalyse syntaxique
Outils personnels