Le Prince Désir (première partie)

De Elkodico.

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Le Prince Désir

1ère partie2ème partie

 

Le Prince Désir

Il y avait une fois un roi qui aimait passionnément une princesse ; mais elle ne pouvait pas se marier, parce qu'elle était enchantée. Il fut consulter une fée, pour savoir comment il devait faire pour être aimé de cette princesse. La fée lui dit :

" Vous savez que la princesse a un gros chat qu'elle aime beaucoup ; elle doit épouser celui qui sera assez adroit, pour marcher sur la queue de son chat. " Le prince dit en lui-même, cela ne sera pas fort difficile. Il quitta donc la fée, déterminé à écraser la queue du chat, plutôt que de manquer à marcher dessus. Il courut au palais de sa maîtresse. Minon vint au-devant de lui, faisant le gros dos, comme il avait coutume : le roi leva le pied ; mais lorsqu'il croyait l'avoir mis sur sa queue, Minon se retourna si vite, qu'il ne prit rien sous son pied. Il fut pendant huit jours à chercher à marcher sur cette fatale queue : mais il semblait qu'elle fût pleine de vif-argent, car elle remuait toujours. Enfin le roi eut le bonheur de surprendre Minon pendant qu'il était endormi, et lui appuya le pied sur la queue de toute force. Minon se réveilla en miaulant horriblement : puis, tout à coup, il prit la figure d'un grand homme, et regardant le prince avec des yeux pleins de colère, il lui dit :

" Tu épouseras la princesse, puisque tu as détruit l'enchantement qui t'en empêchait, mais je m'en vengerai. Tu auras un fils qui sera toujours malheureux, jusqu'au moment il connaîtra qu'il a le nez trop long, et si tu parles de la menace que je te fais, tu mourras sur-le-champ. "

Quoique le roi fût fort effrayé de voir ce grand homme qui était un enchanteur, il ne put s'empêcher de rire de cette menace. Si mon fils a le nez trop long, dit-il en lui-même, à moins qu'il ne soit aveugle ou manchot, il pourra toujours le voir, ou le sentir.

L'enchanteur ayant disparu, le roi fut trouver la princesse, qui consentit à l'épouser ; mais il ne vécut pas longtemps avec elle ; et mourut au bout de huit mois. Un mois après la reine mit au monde un petit prince qu'on nomma Désir. Il avait de grands yeux bleus, les plus beaux du monde ; une jolie petite bouche, mais son nez était si grand, qu'il lui couvrait la moitié du visage. La reine fut inconsolable, quand elle vit ce grand nez, mais les dames qui étaient à côté d'elle, lui dirent que ce nez n'était pas aussi grand qu'il le lui paraissait ; que c'était un nez à la romaine, et qu'on voyait par les histoires, que tous les héros avaient eu un grand nez. La reine, qui aimait son fils à la folie, fut charmée par ce discours, et à force de regarder Désir, son nez ne lui parut plus si grand. Le prince fut élevé avec soin, et sitôt qu'il sut parler, on faisait devant lui toutes sortes de mauvais contes sur les personnes qui avaient le nez court. On ne souffrait auprès de lui que ceux dont le nez ressemblait un peu au sien, et les courtisans, pour faire leur cour à la reine et à son fils, tiraient plusieurs fois par jour le nez de leurs petits enfants, pour le faire allonger ; mais ils avaient beau faire : ils paraissaient camards auprès du prince Désir. Quand il fut raisonnable, on lui apprit l'histoire : et quand on lui parlait de quelque grand prince, ou de quelque belle princesse, on disait toujours qu'ils avaient le nez long. Toute sa chambre était pleine de tableaux, il y avait de grands nez, et Désir s'accoutuma si bien à regarder la longueur du nez comme une perfection, qu'il n'eût pas voulu pour une couronne, faire ôter une ligne du sien. Lorsqu'il eut vingt ans, et qu'on pensa à le marier, on lui présenta le portrait de plusieurs princesses. il fut enchanté de celui de Mignonne : c'était la fille d'un grand roi, et elle devait avoir plusieurs royaumes ; mais Désir n'y pensait seulement pas, tant il était occupé de sa beauté. Cette princesse, qu'il trouvait charmante, avait pourtant un petit nez retroussé, qui faisait le plus joli effet du monde sur son visage ; mais qui jeta les courtisans dans le plus grand embarras. Ils avaient pris l'habitude de se moquer des petits nez, et il leur échappait quelquefois de rire de celui de la princesse ; mais Désir n'entendait pas raillerie sur cet article, et il chassa de sa cour deux courtisans qui avaient osé parler mal du nez de Mignonne. Les autres, devenus sages par cet exemple, se corrigèrent, et il y en eut un qui dit au prince, qu'à la vérité, un homme ne pouvait pas être aimable, sans avoir un grand nez ; mais que la beauté des femmes était différente ; et qu'un savant, qui parlait grec, lui avait dit qu'il avait lu dans un vieux manuscrit grec, que la belle Cléopâtre avait le bout du nez retroussé. Le prince fit un présent magnifique à celui qui lui dit cette bonne nouvelle ; et il fit partir des ambassadeurs pour aller demander Mignonne en mariage. On la lui accorda, et il fut au-devant d'elle plus de trois lieues, tant il avait envie de la voir ; mais lorsqu'il s'avançait pour lui baiser la main, on vit descendre l'enchanteur qui enleva la princesse à ses yeux, et le rendit inconsolable. Désir résolut de ne point rentrer dans son royaume, qu'il n'eût retrouvé Mignonne. Il ne voulut permettre à aucun de ses courtisans de le suivre, et étant monté sur un bon cheval, il lui mit la bride sur le col, et lui laissa prendre le chemin qu'il voulut. Le cheval entra dans une grande plaine, il marcha toute la journée sans trouver une seule maison. Le maître et l'animal mouraient de faim ; enfin sur le soir, il vit une caverne, il y avait de la lumière. Il y entra, et vit une petite vieille qui paraissait avoir plus de cent ans. Elle mit ses lunettes pour regarder le prince, mais elle fut longtemps sans pouvoir les faire tenir, parce que son nez était trop court. Le prince et la fée (car c'en était une) firent chacun un éclat de rire en se regardant, et s'écrièrent tous deux en même temps, " ah ! quel drôle de nez ! "

" Pas si drôle que le vôtre, dit Désir à la fée, mais madame, laissons nos nez pour ce qu'ils sont, et soyez assez bonne pour me donner quelque chose à manger, car je meurs de faim, aussi bien que mon pauvre cheval.

- De tout mon coeur, lui dit la fée. Quoique votre nez soit ridicule, vous n'en êtes pas moins le fils du meilleur de mes amis. J'aimais le roi votre père, comme mon frère ; il avait le nez fort bien fait, ce prince.

- Et que manque-t-il au mien ? dit Désir.

- Oh ! il n'y manque rien, reprit la fée, au contraire il n'y a que trop d'étoffe : mais n'importe, on peut être fort honnête homme, et avoir le nez trop long. Je vous disais donc que j'étais l'amie de votre père, il me venait voir souvent dans ce temps-, et à propos de ce temps-, savez-vous bien que j'étais fort jolie alors, il me le disait. Il faut que je vous conte une conversation que nous eûmes ensemble, la dernière fois qu'il me vit.

- , madame, dit Désir, je vous écouterai avec bien du plaisir, quand j'aurai soupé : pensez, s'il vous plaît, que je n'ai pas mangé d'aujourd'hui.

- Le pauvre garçon, dit la fée ; il a raison, je n'y pensais pas. Je vais donc vous donner à souper, et pendant que vous mangerez je vous dirai mon histoire en quatre paroles, car je n'aime pas les longs discours. Une langue trop longue est encore plus insupportable qu'un grand nez, et je me souviens, quand j'étais jeune, qu'on m'admirait, parce que je n'étais pas une grande parleuse, on le disait à la reine ma mère ; car telle que vous me voyez, je suis la fille d'un grand roi.

- Mon père... Votre père mangeait quand il avait faim, lui dit le prince, en l'interrompant.

- Oui, sans doute, lui dit la fée, et vous souperez aussi tout à l'heure : je voulais vous dire seulement, que mon père ...

- Et moi, je ne veux rien écouter que je n'aie à manger ", dit le prince, qui commençait à se mettre en colère.

Il se radoucit pourtant, car il avait besoin de la fée, et lui dit :

" Je sais que le plaisir que j'aurais en vous écoutant, pourrait me faire oublier ma faim ; mais mon cheval qui ne vous entendra pas, a besoin de prendre quelque nourriture. "


Auteur : Jeanne-Marie Leprince de Beaumont

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