Le Prince Désir (deuxième partie)

De Elkodico.

Le Prince Désir

1ère partie2ème partie

 

Le Prince Désir

La fée se rengorgea à ce compliment.

" Vous n'attendrez pas davantage, lui dit-elle, en appelant ses domestiques ; vous êtes bien poli, et malgré la grandeur énorme de votre nez, vous êtes fort aimable. "

Peste soit de la vieille avec mon nez, dit le prince en lui-même. On dirait que ma mère lui a volé l'étoffe qui manque au sien ; si je n'avais pas besoin de manger, je laisserais cette babillarde, qui croit être petite parleuse. Il faut être bien sot, pour ne pas connaître ses défauts : voilà ce que c'est d'être née princesse ; les flatteurs l'ont gâtée, et lui ont persuadé qu'elle parlait peu. Pendant que le prince pensait cela, les servantes mettaient la table, et le prince admirait la fée qui leur faisait mille questions, seulement pour avoir le plaisir de parler : il admirait surtout une femme de chambre, qui, à propos de tout ce qu'elle voyait, louait sa maîtresse sur sa discrétion ; parbleu, pensait-il en mangeant, je suis charmé d'être venu ici. Cet exemple me fait voir combien j'ai fait sagement de ne pas écouter les flatteurs. Ces gens- nous louent effrontément, nous cachent nos défauts, et les changent en perfections ; pour moi je ne serai jamais leur dupe, je connais mes défauts, Dieu merci. Le pauvre Désir le croyait bonnement, et ne sentait pas, que ceux qui avaient loué son nez se moquaient de lui, comme la femme de chambre de la fée se moquait d'elle ; car le prince vit qu'elle se retournait de temps en temps pour rire. Pour lui, il ne disait mot, et mangeait de toutes ses forces.

" Mon prince, lui dit la fée, quand il commençait à être rassasié ; tournez-vous un peu, je vous prie, votre nez fait une ombre qui m'empêche de voir ce qui est sur mon assiette. Ah, ça, parlons de votre père ; j'allais à la cour dans le temps qu'il était un petit garçon ; mais il y a quarante ans que je suis retirée dans cette solitude. Dites-moi comment l'on vit à la cour à présent ; les dames aiment-elles toujours à courir ? De mon temps on les voyait le même jour à l'assemblée, aux spectacles, aux promenades, au bal... Que votre nez est long ! Je ne puis m'accoutumer à le voir.

- En vérité, madame, lui répondit Désir, cessez de parler de mon nez, il est comme il est, que vous importe, j'en suis content, je ne voudrais pas qu'il fût plus court, chacun l'a comme il peut.

- Oh, je vois bien que cela vous fâche, mon pauvre Désir, dit la fée, ce n'est pourtant pas mon intention ; au contraire je suis de vos amies, et je veux vous rendre service, mais malgré cela, je ne puis m'empêcher d'être choquée de votre nez : je ferai pourtant en sorte de ne vous en plus parler, je m'efforcerai même de penser que vous êtes camard, quoiqu'à dire la vérité, il y ait assez d'étoffe dans ce nez pour en faire trois raisonnables. "

Désir qui avait soupé, s'impatienta tellement des discours sans fin que la fée faisait sur son nez, qu'il se jeta sur son cheval, et sortit. Il continua son voyage, et partout il passait, il croyait que tout le monde était fou, parce que tout le monde parlait de son nez ; mais malgré cela, on l'avait si bien accoutumé à s'entendre dire que son nez était beau, qu'il ne put jamais convenir avec lui-même qu'il fût trop long. La vieille fée, qui voulait lui rendre service, s'avisa malgré lui, d'enfermer Mignonne dans un palais de cristal, et mit ce palais sur le chemin du prince. Désir transporté de joie, s'efforça de le casser ; mais il n'en put venir à bout : désespéré, il voulut s'approcher pour parler du moins à la princesse qui de son côté, approchait aussi sa main de la glace. il voulait baiser cette main, mais de quelque côté qu'il se tournât, il ne pouvait y porter la bouche, parce que son nez l'en empêchait. Il s'aperçut pour la première fois de son extraordinaire longueur, et le prenant avec sa main pour le ranger de côté :

" Il faut avouer, dit-il, que mon nez est trop long. "

Dans le moment, le palais de cristal tomba par morceaux, et la vieille, qui tenait Mignonne par la main, dit au prince :

" Avouez que vous m'avez beaucoup d'obligation ; j'avais beau vous parler de votre nez, vous n'en auriez jamais reconnu le défaut, s'il ne fût devenu un obstacle à ce que vous souhaitiez. C'est ainsi que l'amour-propre nous cache les difformités de notre âme et de notre corps. La raison a beau chercher à nous les dévoiler ; nous n'en convenons qu'au moment ce même amour-propre les trouve contraires à ses intérêts. "

Désir, dont le nez était devenu un nez ordinaire, profita de cette leçon, il épousa Mignonne, et vécut heureux avec elle, un fort grand nombre d'années.


Auteur : Jeanne-Marie Leprince de Beaumont

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