Le Prince Tity (cinquième partie)

De Elkodico.

Le Prince Tity

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Le Prince Tity (cinquième partie)

Tity, étant monté sur le trône, commença par rétablir le bon ordre dans ses états, et pour y parvenir, il ordonna que tous ceux qui voudraient se plaindre à lui de toutes les injustices qu'on leur aurait faites, seraient les bienvenus, et il défendit aux gardes de renvoyer une seule personne qui aurait à lui parler, quand même ce serait un homme qui demanderait l'aumône ; car, disait ce bon prince, « je suis le père de tous mes sujets, des pauvres comme des riches ». D'abord les courtisans ne s'effrayaient point de ce discours : ils disaient, « le roi est jeune, cela ne durera pas longtemps ; il prendra du goût pour les plaisirs, et sera forcé d'abandonner à ses favoris le soin des affaires » ; ils se trompèrent. Tity ménagea si bien son temps, qu'il en eut pour tout ; d'ailleurs le soin qu'il eut de punir les premiers qui commirent des injustices, fit que personne n'osa plus s'écarter de son devoir. Il avait envoyé des ambassadeurs au roi Violent, pour le remercier du secours qu'il lui avait préparé. Ce prince lui fit dire qu'il serait charmé de le voir encore une fois, et que s'il voulait se rendre sur les frontières de son royaume, il y viendrait volontiers, pour lui rendre visite. Comme tout était fort tranquille dans le royaume de Tity, il accepta cette partie qui convenait à un dessein qu'il avait formé : c'était d'embellir la petite maison, il avait vu sa chère Biby pour la première fois : il commanda donc à deux de ses officiers d'acheter toutes les terres qui étaient à l'entour, mais il leur défendit de forcer personne, car, disait-il, « je ne suis pas roi pour faire violence à mes sujets, et après tout, chacun doit être maître de son petit héritage ». Cependant, Violent étant arrivé sur la frontière, les deux cours se réunirent ; elles étaient brillantes. Violent avait mené avec lui sa fille unique, qu'on nommait Élise, qui était la plus belle fille du monde depuis que Biby était femme, et qui était aussi très bonne. Tity avait mené avec lui outre son épouse, une de ses cousines, qu'on nommait Blanche et qui outre qu'elle était belle et vertueuse, avait encore beaucoup d'esprit. Comme on était, pour ainsi dire, à la campagne, les deux rois dirent qu'il fallait vivre en liberté, qu'on permettrait à plusieurs dames et seigneurs de souper avec les deux rois et les princesses ; et pour ôter le cérémonial, on dit qu'on n'appellerait point les rois Votre Majesté, et que ceux qui le feraient, payeraient une guinée d'amende. Il n'y avait qu'un quart d'heure qu'on était à table, lorsqu'on vit entrer une petite vieille assez mal habillée. Tity et l'Eveillé, qui la reconnurent, furent devant elle ; mais, comme elle leur fit un coup d'oeil, ils pensèrent qu'elle ne voulait pas être connue ; ils dirent donc au roi Violent et aux princesses, qu'ils leur demandaient la permission de leur présenter une de leurs bonnes amies, qui venait leur demander à souper. La vieille, sans façons, se plaça dans un fauteuil qui était auprès de Violent, et que personne n'avait osé prendre par respect ; elle dit à ce prince :

« Comme les amis de nos amis sont nos amis, vous voulez bien que j'en use librement avec vous. »

Violent, qui était un peu haut de son naturel, fut décontenancé de la familiarité de cette vieille, mais il n'en fit pas semblant. On avait averti la bonne femme de l'amende qu'on payerait toutes les fois qu'on dirait Votre Majesté ; cependant à peine fut-elle à table qu'elle dit à Violent :

« Votre Majesté me paraît surprise de la liberté que je prends ; mais c'est une vieille habitude, et je suis trop âgée pour me réformer, ainsi, Votre Majesté voudra bien me pardonner.

- À l'amende, s'écria Violent, vous devez deux guinées.

- Que Votre Majesté ne se fâche pas, dit la vieille. J'avais oublié qu'il ne faut pas dire Votre Majesté, mais Votre Majesté ne pense pas, qu'en défendant de dire Votre Majesté, vous faites souvenir tout le monde de se tenir dans ce respect gênant, que vous voulez bannir. C'est comme ceux, qui, pour se familiariser, disent à ceux qu'ils reçoivent à leurs tables, quoiqu'ils soient au-dessous d'eux, "buvez à ma santé" ; il n'y a rien de si impertinent que cette bonté  ; c'est comme s'ils leur disaient : souvenez-vous bien que vous n'êtes pas faits pour boire à ma santé, si je ne vous en donnais pas la permission. Ce que j'en dis, au reste, n'est pas pour m'exempter de payer l'amende ; je dois sept guinées, les voilà. »

En même temps, elle tira de sa poche une bourse aussi usée que si elle eût été faite depuis cent ans, et jeta les sept guinées sur la table. Violent ne savait s'il devait rire, ou se fâcher, du discours de la vieille ; il était sujet à se mettre en colère pour un rien, et son sang commençait à s'échauffer. Toutefois, il résolut de se faire violence par considération pour Tity ; et prenant la chose en badinant :

« Eh bien, ma bonne mère, dit-il à la vieille, parlez à votre fantaisie, soit que vous disiez Votre Majesté, ou non, je ne veux pas moins être un de vos amis.

- J'y compte bien, reprit la vieille, c'est pour cela que j'ai pris la liberté de dire mon sentiment, et je le ferai toutes les fois que j'en trouverai l'occasion ; car on ne peut rendre un plus grand service à ses amis, que de les avertir de ce qu'on croit qu'ils font mal.

- Il ne faudrait pas vous y fier, répondit Violent ; il y a des moments, je ne recevrais pas volontiers de tels avis.

- Avouez, mon prince, lui dit la vieille, que vous n'êtes pas loin d'un de ces moments ; et que vous donneriez quelque chose de bon, pour avoir la liberté de m'envoyer promener tout à votre aise. Voilà nos héros. Ils seraient au désespoir qu'on leur reprochât d'avoir fui devant un ennemi, et de lui avoir cédé la victoire sans combat, et ils avouent de sang-froid qu'ils n'ont pas le courage de résister à leur colère, comme s'il n'était pas plus honteux de céder lâchement à une passion qu'à un ennemi, qu'il n'est pas toujours en notre pouvoir de vaincre. Mais, changeons de discours, celui-ci ne vous est pas agréable ; permettez que je fasse entrer mes pages, qui ont quelques présents à faire à la compagnie. »


Auteur : Jeanne-Marie Leprince de Beaumont

Ogiho Titi (akta gaho)

Texte en elko

Traducteur : Ziecken

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