Le Prince Tity (sixième partie)

De Elkodico.

Le Prince Tity

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Le Prince Tity (sixième partie)

Dans le moment, la vieille frappa sur la table, et l'on vit entrer par les quatre fenêtres de la salle, quatre enfants ailés, qui étaient les plus beaux du monde. Ils portaient chacun une corbeille pleine de divers bijoux d'une richesse étonnante. Le roi Violent ayant en même temps jeté les yeux sur la vieille, fut surpris de la voir changée en une dame si belle et si richement parée, qu'elle éblouissait les yeux.

" Ah, madame, dit-il à la fée, je vous reconnais pour la marchande de nèfles et de noisettes, qui me mit si fort en colère ; pardonnez au peu d'égard que j'ai eu pour vous, je n'avais pas l'honneur de vous connaître.

- Cela doit vous faire voir qu'il ne faut jamais manquer d'égard pour personne, reprit la fée ; mais, mon prince, pour vous montrer que je n'ai point de rancune, je veux vous faire deux présents. Le premier est ce gobelet ; il est fait d'un seul diamant, mais ce n'est pas ce qui le rend précieux : toutes les fois que vous serez tenté de vous mettre en colère, emplissez ce verre d'eau, et le buvez en trois fois, et vous sentirez la passion se calmer, pour faire place à la raison. Si vous profitez de ce premier présent, vous vous rendrez digne du second. Je sais que vous aimez la princesse Blanche ; elle vous trouve fort aimable, mais elle craint vos emportements, et ne vous épousera qu'à condition que vous ferez usage du gobelet. "

Violent, surpris de ce que la fée connaissait si bien ses défauts et ses inclinations, avoua qu'en effet il se croirait fort heureux d'épouser Blanche ; mais ajouta-t-il, « il me reste un obstacle à vaincre, quand même je serais assez heureux pour obtenir le consentement de Blanche ; je me ferais toujours une peine de me remarier, par la crainte de priver ma fille d'une couronne.

- Ce sentiment est beau, dit la fée, et il se trouve peu de pères capables de sacrifier leurs inclinations au bonheur de leurs enfants ; mais, que cela ne vous arrête point. Le roi de Mogolan, qui était un de mes amis, vient de mourir sans enfants, et par mon conseil, il a disposé de sa couronne en faveur de l'Eveillé. Il n'est pas prince, mais il mérite de le devenir ; il aime la princesse Élise, elle est digne d'être la récompense de la fidélité de l'Eveillé : et si son père y consent, je suis sûre qu'elle lui obéira sans répugnance. »

Élise rougit à ce discours : il est vrai qu'elle avait trouvé l'Eveillé fort aimable et qu'elle avait écouté avec plaisir ce qu'on lui avait raconté de sa fidélité pour son maître.

« Madame, dit Violent, nous avons pris l'habitude de nous parler à coeur ouvert. J'estime l'Eveillé, et si l'usage ne me liait pas les mains, je n'aurais pas besoin de lui voir une couronne, pour lui donner ma fille ; mais les hommes, et surtout les rois, doivent respecter les usages reçus, et ce serait blesser ces usages que de donner ma fille à un simple gentilhomme, elle qui sort d'une des plus anciennes familles du monde ; car vous savez bien que depuis trois cents ans, nous occupons le trône.

- Mon prince, lui dit la fée, vous ignorez que la famille de l'Eveillé est tout aussi ancienne que la vôtre, puisque vous êtes parents, et que vous sortez de deux frères, encore l'Eveillé doit-il avoir le pas, car il est sorti de l'aîné, et votre père n'était que le cadet.

- Si vous voulez me prouver cela, dit le roi Violent, je jure de donner ma fille à l'Eveillé, quand même les sujets du feu roi de Mogolan refuseraient de le reconnaître pour maître.

- Rien de plus facile que de vous prouver l'ancienneté de la maison de l'Eveillé, dit la fée. Il sort d'Elsa, l'aîné des fils de Japhet, fils de Noé, qui s'établit dans le Péloponnèse, et vous sortez du second fils de ce même Japhet. »

Il n'y eut personne qui n'eût beaucoup de peine à s'empêcher d'éclater de rire, en voyant que la fée se moquait si sérieusement de Violent. Pour lui, la colère commençait à s'emparer de ses sens, lorsque la princesse Blanche, qui était à côté de lui, lui présenta le gobelet de diamant : il le but en trois coups, comme la fée le lui avait commandé ; et pendant cet intervalle, il pensa en lui-même qu'effectivement tous les hommes étaient réellement égaux dans leur naissance, puisqu'ils sortaient tous de Noé, et qu'il n'y avait de vraie différence, que celle qu'ils y mettaient par leurs vertus. Ayant achevé de vider son verre, il dit à la fée :

« En vérité, madame, je vous ai beaucoup d'obligation, vous venez de me corriger de deux grands défauts, de mon entêtement sur ma noblesse, et de l'habitude de me mettre en colère. J'admire la vertu du gobelet dont vous m'avez fait présent ; à mesure que je buvais, j'ai senti ma colère se calmer, et les réflexions que j'ai faites, dans l'intervalle des trois coups que j'ai bus, ont achevé de me rendre raisonnable.

- Je ne veux pas vous tromper, dit la fée, il n'y a aucune vertu dans le gobelet dont je vous ai fait présent ; et je veux apprendre à toute la compagnie en quoi consiste le sortilège de cette eau, bue en trois coups. Un homme raisonnable ne se mettrait jamais en colère, si cette passion ne le surprenait pas, et lui laissait le temps de réfléchir : or, en se donnant la peine de faire remplir ce gobelet d'eau, en le buvant en trois fois, on prend du temps ; les sens se calment, les réflexions viennent, et lorsque cette cérémonie est achevée, la raison a eu le temps de prendre le dessus sur la passion.

- En vérité, lui dit Violent, j'en ai plus appris aujourd'hui, que pendant le reste de ma vie. Heureux Tity ; vous deviendrez le plus grand prince du monde avec une telle protectrice ; mais, je vous conjure d'employer le pouvoir que vous avez sur l'esprit de madame, à la faire souvenir qu'elle m'a promis d'être de mes amies.

- Je m'en souviens trop bien pour l'oublier, dit la fée, et je vous en ai déjà donné des preuves ; je continuerai à le faire, tant que vous serez docile, et j'espère que ce sera jusqu'à la fin de notre vie. Aujourd'hui, ne pensons plus qu'à nous divertir pour célébrer votre mariage, et celui de la princesse Élise. »


Auteur : Jeanne-Marie Leprince de Beaumont

Ogiho Titi (matta gaho)

Texte en elko

Traducteur : Ziecken

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