Le mouton (première partie)

De Elkodico.

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Le mouton

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Le mouton

Dans l'heureux temps les fées vivaient, régnait un roi qui avait trois filles ; elles étaient belles et jeunes ; elles avaient du mérite mais la cadette était la plus aimable et la mieux aimée ; on la nommait Merveilleuse. Le roi son père lui donnait plus de robes et de rubans en un mois, qu'aux autres en un an ; et elle avait un si bon petit cœur, qu'elle partageait tout avec ses sœurs, de sorte que l'union était grande entre elles.

Le roi avait de mauvais voisins, qui, las de le laisser en paix, lui firent une si forte guerre, qu'il craignit d'être battu, s'il ne se défendait. Il assembla une grosse armée, et se mit en campagne. Les trois princesses restèrent avec leur gouverneur dans un château, elles apprenaient tous les jours de bonnes nouvelles du roi, tantôt qu'il avait pris une ville, puis gagné une bataille ; enfin, il fit tant qu'il vainquit ses ennemis, et les chassa de ses états ; puis il revint bien vite dans son château, pour revoir sa petite Merveilleuse qu'il aimait tant. Les trois princesses s'étaient fait faire trois robes de satin, l'une verte, l'autre bleue, et la dernière blanche ; leurs pierreries revenaient aux robes : la verte avait des émeraudes, la bleue des turquoises, la blanche des diamants ; et ainsi parées, elles furent au-devant du roi, chantant ces vers qu'elles avaient composés sur ses victoires :

Après tant d'illustres conquêtes,
Quel bonheur de revoir et son père et son roi !
Inventons des plaisirs, célébrons mille fêtes,
Que tout ici se soumette à sa loi,
Et tâchons de prouver quelle est notre tendresse,
Par nos soins empressés et nos chants d'allégresse.

Lorsqu'il les vit si belles et si gaies, il les embrassa tendrement, et fit à Merveilleuse plus de caresses qu'aux autres. On servit un magnifique repas ; le roi et ses trois filles se mirent à table ; et comme il tirait des conséquences de tout, il dit à l'aînée : ça, dites-moi, pourquoi avez-vous pris une robe verte ? Monseigneur, dit-elle, ayant su vos exploits, j'ai cru que le vert signifierait ma joie et l'espoir de votre retour. Cela est fort bien dit, s'écria le roi. Et vous, ma fille, continua-t-il, pourquoi avez-vous pris une robe bleue ? Monseigneur, dit la princesse, pour marquer qu'il fallait sans cesse implorer les dieux en votre faveur, et qu'en vous voyant, je crois voir le ciel et les plus beaux astres. Comment, dit le roi, vous parlez comme un oracle. Et vous, Merveilleuse, quelle raison avez-vous eue pour vous habiller de blanc ? Monseigneur, dit-elle, parce que cela me sied mieux que les autres couleurs. Comment, dit le roi fort fâché, petite coquette, vous n'avez eu que cette intention ? J'avais celle de vous plaire, dit la princesse, il me semble que je n'en dois point avoir d'autre. Le roi, qui l'aimait, trouva l'affaire si bien accommodée, qu'il dit que ce petit tour d'esprit lui plaisait, et qu'il y avait même de l'art à n'avoir pas déclaré tout d'un coup sa pensée. Ho ça, dit-il, j'ai bien soupé, je ne veux pas me coucher si tôt ; contez-moi les rêves que vous avez faits la nuit qui a précédé mon retour.

L'aînée dit qu'elle avait songé qu'il lui apportait une robe, dont l'or et les pierreries brillaient plus que le soleil. La seconde, qu'elle avait songé qu'il lui apportait une robe et une quenouille d'or pour lui filer des chemises. La cadette dit qu'elle avait songé qu'il mariait sa seconde sœur, et que le jour des noces, il tenait une aiguière d'or, et qu'il lui disait, venez, Merveilleuse, venez que je vous donne à laver. Le roi indigné de ce rêve, fronça le sourcil, et fit la plus laide grimace du monde ; chacun connut qu'il était fâché. Il entra dans sa chambre ; il se mit brusquement au lit ; le songe de sa fille lui revenait toujours dans la tête. Cette petite insolente, disait-il, voudrait me réduire à devenir son domestique ! Je ne m'étonne pas si elle prit la robe de satin blanc, sans penser à moi ; elle me croit indigne de ses réflexions, mais je veux prévenir son mauvais dessein avant qu'il ait lieu.

Il se leva tout en furie ; et quoiqu'il ne fût pas encore jour, il envoya quérir son capitaine des gardes, et lui dit, vous avez entendu le rêve que Merveilleuse a fait, il signifie des choses étranges contre moi. Je veux que vous la preniez tout à l'heure, que vous la meniez dans la forêt, et que vous l'égorgiez ; ensuite vous m'apporterez son cœur et sa langue, car je ne prétends pas être trompé, ou je vous ferai cruellement mourir. Le capitaine des gardes fut bien étonné d'entendre un ordre si barbare. Il ne voulut point contrarier le roi, crainte de l'aigrir davantage, et qu'il ne donnât cette commission à quelqu'autre. Il lui dit qu'il allait emmener la princesse, qu'il l'égorgerait et lui rapporterait son cœur et sa langue.

Il alla aussitôt dans sa chambre, qu'on eut bien de la peine à lui ouvrir, car il était fort matin. Il dit à Merveilleuse que le roi la demandait. Elle se leva promptement. Une petite mauresse, appelée Patypata, prit la queue de sa robe ; sa guenuche et son doguin qui la suivaient toujours, coururent après elle. Sa guenuche se nommait Grabugeon, et le doguin Tintin. Le capitaine des gardes obligea Merveilleuse de descendre, et lui dit que le roi était dans le jardin pour prendre le frais ; elle y entra. Il fit semblant de le chercher, et ne l'ayant point trouvé : sans doute, dit-il, le roi a passé jusqu'à la forêt. Il ouvrit une petite porte, et la mena dans la forêt. Le jour paraissait déjà un peu ; la princesse regarda son conducteur ; il avait les larmes aux yeux, et il était si triste, qu'il ne pouvait parler. Qu'avez-vous ? lui dit-elle avec un air de bonté charmant, vous me paraissez bien affligé ! Ha ! madame, qui ne le serait, s'écria-t-il, de l'ordre le plus funeste qui ait jamais été. Le roi veut que je vous égorge ici, et que je lui porte votre cœur et votre langue ; si j'y manque, il me fera mourir. La pauvre princesse effrayée, pâlit et commença à pleurer tout doucement ; elle semblait d'un petit agneau qu'on allait immoler. Elle attacha ses beaux yeux sur le capitaine des gardes, et le regardant sans colère : aurez-vous bien le courage, lui dit-elle, de me tuer, moi qui ne vous ai jamais fait de mal, et qui n'ai dit au roi que du bien de vous ? Encore si j'avais mérité la haine de mon père, j'en souffrirais les effets sans murmurer. Hélas ! je lui ai tant témoigné de respect et d'attachement, qu'il ne peut se plaindre sans injustice. Ne craignez pas aussi, belle princesse, dit le capitaine des gardes, que je sois capable de lui prêter ma main pour une action si barbare, je me résoudrais plutôt à la mort dont il me menace ; mais, quand je me poignarderais, vous n'en seriez pas plus en sûreté ; il faut trouver moyen que je puisse retourner auprès du roi, et lui persuader que vous êtes morte.

Quel moyen trouverons-nous, dit Merveilleuse ; car il veut que vous lui portiez ma langue et mon cœur, sans cela il ne vous croira point ? Patypata qui avait tout écouté, et que la princesse ni le capitaine des gardes n'avaient pas même aperçue, tant ils étaient tristes, s'avança courageusement et vint se jeter aux pieds de Merveilleuse : Madame, lui dit-elle, je viens vous offrir ma vie ; il faut me tuer ; je serai trop contente de mourir pour une si bonne maîtresse. Ha ! je n'ai garde, ma chère Patypata, dit la princesse en la baisant ; après un si tendre témoignage de ton amitié, ta vie ne me doit pas être moins précieuse que la mienne propre. Grabugeon s'avança et dit : vous avez raison, ma princesse, d'aimer une esclave aussi fidèle que Patypata ; elle vous peut être plus utile que moi ; je vous offre ma langue et mon cœur, avec joie, voulant m'immortaliser dans l'empire des magots. Ha ! ma mignonne Grabugeon, répliqua Merveilleuse, je ne puis souffrir la pensée de t'ôter la vie. Il ne serait pas supportable pour moi, s'écria Tintin, qu'étant aussi bon doguin que je le suis, un autre donnât sa vie pour ma maîtresse, je dois mourir ou personne ne mourra. Il s'éleva -dessus une grande dispute entre Patypata, Grabugeon et Tintin ; l'on en vint aux grosses paroles ; enfin Grabugeon, plus vive que les autres, monta au haut d'un arbre, et se laissa tomber exprès la tête la première, ainsi elle se tua ; et quelque regret qu'en eût la princesse, elle consentit, puisqu'elle était morte, que le capitaine des gardes prît sa langue, mais elle se trouva si petite (car en tout elle n'était pas plus grosse que le poing), qu'ils jugèrent avec une grande douleur que le roi n'y serait point trompé.

Hélas ! ma chère petite guenon, te voilà donc morte, dit la princesse, sans que ta mort mette ma vie en sûreté.


Auteur : Marie-Catherine d'Aulnoy

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Texte en elko


Traducteur : Ziecken

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