Le mouton (quatrième partie)

De Elkodico.

Le mouton

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Le mouton

Il aimait si passionnément Merveilleuse qu'elle vint aussi à le considérer, et ensuite à l'aimer. Un joli mouton, bien doux, bien caressant ne laisse pas de plaire, surtout quand on sait qu'il est roi, et que la métamorphose doit finir. Ainsi la princesse passait doucement ses beaux jours, attendant un sort plus heureux. Le galant mouton ne s'occupait que d'elle ; il faisait des fêtes, des concerts, des chasses ; son troupeau le secondait, jusqu'aux ombres, elles y jouaient leur personnage. Un soir que les courriers arrivèrent, car il envoyait soigneusement aux nouvelles, et il en savait toujours des meilleures, on vint lui dire que la sœur aînée de la princesse Merveilleuse allait épouser un grand prince, et que rien n'était plus magnifique que tout ce qu'on préparait pour les noces. Ha ! s'écria la jeune princesse, que je suis infortunée de ne pas voir tant de belles choses ; me voilà sous la terre avec des ombres et des moutons, pendant que ma sœur va paraître parée comme une reine ; chacun lui fera sa cour, je serai la seule qui ne prendra point de part à sa joie. De quoi vous plaignez-vous, madame, lui dit le roi des moutons, vous ai-je refusé d'aller à la noce ? Partez quand il vous plaira, mais donnez-moi parole de revenir ; si vous n'y consentez pas, vous m'allez voir expirer à vos pieds, car l'attachement que j'ai pour vous est trop violent pour que je puisse vous perdre sans mourir.

Merveilleuse attendrie, promit au mouton que rien au monde ne pourrait empêcher son retour. Il lui donna un équipage proportionné à sa naissance ; elle s'habilla superbement, et n'oublia rien de tout ce qui pouvait augmenter sa beauté ; elle monta dans un char de nacre de perle, traîné par six hippogriffes isabelles nouvellement arrivés des antipodes ; il la fit accompagner par un grand nombre d'officiers richement vêtus et admirablement bien faits ; il les avait envoyés chercher fort loin pour faire le cortège.

Elle se rendit au palais du roi son père, dans le moment qu'on célébrait le mariage ; dès qu'elle entra, elle surprit par l'éclat de sa beauté et par celui de ses pierreries, tous ceux qui la virent ; elle n'entendait autour d'elle que des acclamations et des louanges ; le roi la regardait avec une attention et un plaisir qui lui fit craindre d'en être reconnue ; mais il était si prévenu de sa mort, qu'il n'en eut pas la moindre idée.

Cependant, l'appréhension d'être arrêtée l'empêcha de rester jusqu'à la fin de la cérémonie ; elle sortit brusquement, et laissa un petit coffre de corail garni d'émeraudes ; on voyait écrit dessus en pointes de diamants, pierreries pour la mariée. On l'ouvrit aussitôt, et que n'y trouva-t-on pas ? Le roi qui avait espéré de la rejoindre et qui brûlait de la connaître, fut au désespoir de ne plus la voir ; il ordonna absolument que, si jamais elle revenait, on fermât toutes les portes sur elle, et qu'on la retint.

Quelque courte que fut l'absence de Merveilleuse, elle avait semblé au mouton de la longueur d'un siècle. Il l'attendait au bord d'une fontaine, dans le plus épais de la forêt ; il y avait fait étaler des richesses immenses pour les lui offrir en reconnaissance de son retour. Dès qu'il la vit, il courut vers elle, sautant et bondissant comme un vrai mouton ; il lui fit mille tendres caresses, il se couchait à ses pieds, il baisait ses mains, il lui racontait ses inquiétudes et ses impatiences ; sa passion lui donnait une éloquence dont la princesse était charmée.

Au bout de quelque temps, le roi maria sa seconde fille. Merveilleuse l'apprit, et elle pria le mouton de lui permettre d'aller voir, comme elle avait déjà fait, une fête elle s'intéressait si fort. A cette proposition, il sentit une douleur dont il ne fut point le maître, un pressentiment secret lui annonçait son malheur ; mais comme il n'est pas toujours en nous de l'éviter, et que sa complaisance pour la princesse l'emportait sur tous les autres intérêts, il n'eut pas la force de la refuser. Vous voulez me quitter, madame, lui dit-il ; cet effet de mon malheur vient plutôt de ma mauvaise destinée que de vous. Je consens à ce que vous souhaitez, et je ne puis jamais vous faire un sacrifice plus complet. Elle l'assura qu'elle tarderait aussi peu que la première fois ; qu'elle ressentirait vivement tout ce qui pourrait l'éloigner de lui, et qu'elle le conjurait de ne se pas inquiéter. Elle se servit du même équipage qui l'avait déjà conduite, et elle arriva comme la cérémonie commençait : malgré l'attention que l'on y avait, sa présence fit élever un cri de joie et d'admiration, qui attira les yeux de tous les princes sur elle ; ils ne pouvaient se lasser de la regarder, et ils la trouvaient d'une beauté si peu commune, qu'ils étaient prêts à croire que ce n'était pas une personne mortelle.

Le roi se sentit charmé de la revoir ; il n'ôta les yeux de sur elle que pour ordonner que l'on fermât bien toutes les portes pour la retenir. La cérémonie étant sur le point de finir, la princesse se leva promptement, voulant se dérober parmi la foule, mais elle fut extrêmement surprise et affligée de trouver les portes fermées. Le roi l'aborda avec un grand respect et une soumission qui la rassura. Il la pria de ne leur pas ôter si tôt le plaisir de la voir et d'être du célèbre festin qu'il donnait aux princes et aux princesses. Il la conduisit dans un salon magnifique toute la cour était ; il prit lui-même un bassin d'or et un vase plein d'eau, pour laver ses belles mains. Dans ce moment, elle ne fut plus maîtresse de son transport, elle se jeta à ses pieds, et embrassant ses genoux : Voilà mon songe accompli, dit-elle, vous m'avez donné à laver le jour des noces de ma sœur, sans qu'il vous en soit rien arrivé de fâcheux.

Le roi la reconnut avec d'autant moins de peine qu'il avait trouvé plus d'une fois qu'elle ressemblait parfaitement à Merveilleuse ! Ha ! ma chère fille, dit-il, en l'embrassant et versant des larmes, pouvez-vous oublier ma cruauté ? J'ai voulu votre mort, parce que je croyais que votre songe signifiait la perte de ma couronne. Il la signifiait aussi, continua-t-il ; voilà vos deux sœurs mariées, elles en ont chacune une, et la mienne sera pour vous. Dans le même moment, il se leva et la mit sur la tête de la princesse, puis il cria : vive la reine Merveilleuse ; toute la cour cria comme lui : les deux sœurs de cette jeune reine vinrent lui sauter au cou, et lui faire mille caresses. Merveilleuse ne se sentait pas, tant elle était aise : elle pleurait et riait tout à la fois ; elle embrassait l'une, elle parlait à l'autre, elle remerciait le roi, et parmi toutes ces différentes choses, elle se souvenait du capitaine des gardes, auquel elle avait tant d'obligation, et elle le demandait avec instance ; mais on lui dit qu'il était mort : elle ressentit vivement cette perte.

Lorsqu'elle fut à table, le roi la pria de raconter ce qui lui était arrivé depuis le jour il avait donné des ordres si funestes contre elle. Aussitôt elle prit la parole avec une grâce admirable, et tout le monde attentif l'écoutait. Mais pendant qu'elle s'oubliait auprès du roi et de ses sœurs, l'amoureux mouton voyait passer l'heure du retour de la princesse, et son inquiétude devenait si extrême, qu'il n'en était point le maître. Elle ne veut plus revenir, s'écriait-il, ma malheureuse figure de mouton lui déplaît. Ha ! trop infortuné amant, que ferai-je sans Merveilleuse ? Ragotte, barbare fée, quelle vengeance ne prends-tu point de l'indifférence que j'ai pour toi ? Il se plaignit longtemps, et voyant que la nuit approchait, sans que la princesse parût, il courut à la ville. Quand il fut au palais du roi, il demanda Merveilleuse ; mais comme chacun savait déjà son aventure, et qu'on ne voulait plus qu'elle retournât avec le mouton, on lui refusa durement de la voir ; il poussa des plaintes, et fit des regrets capables d'émouvoir tout autre que les suisses, qui gardaient la porte du palais. Enfin, pénétré de douleur, il se jeta par terre et y rendit la vie.

Le roi et Merveilleuse ignoraient la triste tragédie qui venait de se passer. Il proposa à sa fille de monter dans un char, et de se faire voir par toute la ville, à la clarté de mille et mille flambeaux, qui étaient aux fenêtres et dans les grandes places ; mais quel spectacle pour elle, de trouver en sortant de son palais son cher mouton, étendu sur le pavé, qui ne respirait plus ? Elle se précipita du chariot, elle courut vers lui, elle pleura, elle gémit, elle connut que son peu d'exactitude avait causé la mort du mouton royal. Dans son désespoir, elle pensa mourir elle-même. L'on convint alors que les personnes les plus élevées sont sujettes, comme les autres, aux coups de la fortune, et que souvent elles éprouvent les plus grands malheurs dans le moment elles se croient au comble de leurs souhaits.

Souvent les plus beaux dons des cieux
Ne servent qu'à notre ruine :
Le mérite éclatant que l'on demande aux Dieux,
Quelquefois de nos maux est la triste origine.
Le roi mouton eût moins souffert,
S'il n'eût point allumé cette flamme fatale
Que Ragotte vengea sur lui, sur sa rivale :
C'est son mérite qui le perd.
Il devait éprouver un destin plus propice.
Ragotte et ses présents ne purent rien pour lui ;
Il haïssait sans feinte, aimait sans artifice,
Et ne ressemblait pas aux hommes d'aujourd'hui.
Sa fin même pourra nous paraître fort rare,
Et ne convient qu'au roi Mouton.
On n'en voit point dans ce canton
Mourir quand leur brebis s'égare.


Auteur : Marie-Catherine d'Aulnoy

paneko

Traduction en elko


Traducteur : Ziecken

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