Le prince lutin (cinquième partie)

De Elkodico.

Le prince lutin

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Le prince lutin

Son trône était fait d'une seule perle creusée en coquille elle s'asseyait fort commodément ; il était environné de girandoles garnies de rubis et de diamants, mais c'était moins que rien auprès de l'incomparable beauté de la princesse. Son air enfantin avait toutes les grâces des plus jeunes personnes, avec toutes les manières de celles qui sont déjà formées. Rien n'était égal à la douceur et à la vivacité de ses yeux : il était impossible de lui trouver un défaut. Elle souriait gracieusement à ses filles d'honneur, qui s'étaient ce jour- vêtues en nymphes pour la divertir. Comme elle ne voyait point Abricotine, elle leur demanda elle était. Les nymphes répondirent qu'elles l'avaient cherchée inutilement, qu'elle ne paraissait point. Lutin, mourant d'envie de causer, prit un petit ton de voix de perroquet (car il y en avait plusieurs dans la chambre), et dit : " Charmante princesse, Abricotine reviendra bientôt ; elle courait grand risque d'être enlevée, sans un jeune prince qu'elle a trouvé. " La princesse demeura surprise de ce que lui disait le perroquet, car il avait répondu très juste. " Vous êtes bien joli, petit perroquet, lui dit-elle, mais vous avez l'air de vous tromper, et quand Abricotine sera venue, elle vous fouettera.

- Je ne serai point fouetté, répondit Lutin, contrefaisant toujours le perroquet ; elle vous contera l'envie qu'avait cet étranger de pouvoir venir dans ce palais pour détruire dans votre esprit les fausses idées que vous avez prises contre son sexe.

- En vérité, perroquet, s'écria la princesse, c'est dommage que vous ne soyez pas tous les jours aussi aimable, je vous aimerais chèrement.

- Ah ! s'il ne faut que causer pour plaire, répliqua Lutin, je ne cesserai pas un moment de parler.

- Mais, continua la princesse, ne jureriez-vous pas que perroquet est sorcier ?

- Il est bien plus amoureux que sorcier ", dit-il. Dans ce moment Abricotine entra, et vint se jeter aux pieds de sa belle maîtresse : elle lui apprit son aventure, et lui fit le portrait du prince avec des couleurs fort vives et fort avantageuses.

" J'aurais haï tous les hommes, ajouta-t-elle, si je n'avais pas vu celui-. Ah ! madame, qu'il est charmant ! Son air et toutes ses manières ont quelque chose de noble et spirituel ; et comme tout ce qu'il dit plaît infiniment, je crois que j'ai bien fait de ne le pas emmener. " La princesse ne répliqua rien -dessus, mais elle continua de questionner Abricotine sur le prince: si elle ne savait point son nom, son pays, sa naissance, d' il venait, il allait ; et ensuite elle tomba dans une profonde rêverie.

Lutin examinait tout, et continuant de parler comme il avait commencé : " Abricotine est une ingrate, madame, dit-il ; ce pauvre étranger mourra de chagrin s'il ne vous voit pas.

- bien, perroquet, qu'il en meure, répondit la princesse en soupirant ; et puisque tu te mêles de raisonner en personne d'esprit, et non pas en petit oiseau, je te défends de me parler jamais de cet inconnu. "

Léandre était ravi de voir que le récit d'Abricotine et celui du perroquet avaient fait tant d'impression sur la princesse ; il la regardait avec un plaisir qui lui fit oublier ses serments de n'aimer de sa vie : il n'y avait aussi aucune comparaison à faire entre elle et la coquette Blondine. " Est-ce possible, disait-il en lui-même, que ce chef-d'œuvre de la nature, que ce miracle de nos jours demeure éternellement dans une île, sans qu'aucun mortel ose en approcher ! Mais, continuait-il, de quoi m'importe que tous les autres en soient bannis, puisque j'ai le bonheur d'y être, que je la vois, que je l'entends, que je l'admire, et que je l'aime déjà éperdument ! "

Il était tard, la princesse passa dans un salon de marbre et de porphyre, plusieurs fontaines jaillissantes entretenaient une agréable fraîcheur. Dès qu'elle fut entrée, la symphonie commença, et l'on servit un souper somptueux. Il y avait dans les côtés de la salle de longues volières remplies d'oiseaux rares dont Abricotine prenait soin. Léandre avait appris dans ses voyages la manière de chanter comme eux, il en contrefit même qui n'y étaient pas. La princesse écoute, regarde, s'émerveille, sort de table et s'approche. Lutin gazouille la moitié plus fort et plus haut ; et prenant la voix d'un serin de Canarie, il dit ces paroles, il fit un air impromptu :

Les plus beaux jours de la vie
S'écoulent sans agrément ;
Si l'amour n'est de la partie,
On les passe tristement :
Aimez, aimez tendrement,
Tout ici vous y convie ;
Faites le choix d'un amant,
L'amour même vous en prie.

La princesse, encore plus surprise, fit venir Abricotine, et lui demanda si elle avait appris à chanter à quelqu'un de ses serins. Elle lui dit que non, mais qu'elle croyait que les serins pouvaient bien avoir autant d'esprit que les perroquets. La princesse sourit, et s'imagina qu'Abricotine avait donné des leçons à la gent volatile ; elle se remit à table pour achever son souper.

Léandre avait assez fait de chemin pour avoir bon appétit ; il s'approcha de ce grand repas, dont la seule odeur réjouissait. La princesse avait un chat bleu fort à la mode, qu'elle aimait beaucoup ; une de ses filles d'honneur le tenait entre ses bras elle lui dit: " Madame, je vous avertis que Bluet a faim. " On le mit à table avec une petite assiette d'or, et dessus une serviette à dentelle bien pliée : il avait un grelot d'or avec un collier de perles, et, d'un air de raminagrobis, il commença à manger. " Ho, ho, dit Lutin en lui-même, un gros matou bleu, qui n'a peut-être jamais pris de souris, et qui n'est pas assurément de meilleure maison que moi, a l'honneur de manger avec ma belle princesse ! Je voudrais bien savoir s'il l'aime autant que je le fais, et s'il est juste que je n'avale que de la fumée quand il croque de bons morceaux. " Il ôta tout doucement le chat bleu, il s'assit dans le fauteuil et le mit sur lui. Personne ne voyait Lutin : comment l'aurait-on vu ? il avait le petit chapeau rouge. La princesse mettait perdreaux, cailleteaux, faisandeaux, sur l'assiette d'or de Bluet ; perdreaux, cailleteaux, faisandeaux, disparaissaient en un moment ; toute la cour disait: " jamais chat bleu n'a mangé d'un plus grand appétit. " Il y avait des ragoûts excellents ; Lutin prenait une fourchette, et, tenant la patte du chat, il tâtait aux ragoûts : il la tirait quelquefois un peu trop fort ; Bluet n'entendait point raillerie, il miaulait et voulait égratigner comme un chat désespéré ; la princesse disait : " Que l'on approche cette tourte ou cette fricassée au pauvre Bluet voyez comme il crie pour en avoir ; " Léandre riait tout bas d'une si plaisante aventure, mais il avait grande soif, n'étant point accoutumé à faire de si longs repas sans boire ; il attrapa un gros melon avec la patte du chat, qui le désaltéra un peu ; et le souper étant presque fini, il courut au buffet et prit deux bouteilles d'un nectar délicieux.

La princesse entra dans son cabinet ; elle dit à Abricotine de la suivre et de fermer la porte. Lutin marchait sur ses pas, et se trouva en tiers sans être aperçu. La princesse dit à sa confidente : " Avoue-moi que tu as exagéré en me faisant le portrait de cet inconnu ; il n'est pas, ce me semble, possible qu'il soit si aimable.

- Je vous proteste, madame, répliqua-t-elle, que, si j'ai manqué en quelque chose, c'est à n'en avoir pas dit assez. " La princesse soupira et se tut pour un moment ; puis, reprenant la parole: " Je te sais bon gré, dit-elle, de lui avoir refusé de l'amener avec toi.

- Mais, madame, répondit Abricotine (qui était une franche finette, et qui pénétrait déjà les pensées de sa maîtresse), quand il serait venu admirer les merveilles de ces beaux lieux, quel mal vous en pouvait-il arriver ? Voulez-vous être éternellement inconnue dans un coin du monde, cachée au reste des mortels ? De quoi vous sert tant de grandeur, de pompe, de magnificence, si elle n'est vue de personne ?

- Tais-toi, tais-toi, petite causeuse, dit la princesse, ne trouble point l'heureux repos dont je jouis depuis six cents ans. Penses-tu que, si je menais une vie inquiète et turbulente, j'eusse vécu un si grand nombre d'années ? Il n'y a que les plaisirs innocents et tranquilles qui puissent produire de tels effets. N'avons-nous pas lu dans les plus belles histoires les révolutions des plus grands états, les coups imprévus d'une fortune inconstante, les désordres inouïs de l'amour, les peines de l'absence ou de la jalousie ? Qu'est-ce qui produit toutes ces alarmes et toutes ces afflictions ? le seul commerce que les humains ont les uns avec les autres. Je suis, grâce aux soins de ma mère, exempte de toutes ces traverses ; je ne connais ni les amertumes du cœur, ni les désirs inutiles, ni l'envie, ni l'amour, ni la haine. Ah ! vivons, vivons toujours avec la même indifférence ! "


Auteur : Marie-Catherine d'Aulnoy

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Traducteur : Nom du traducteur

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