Le prince lutin (huitième partie)

De Elkodico.

Le prince lutin

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Le prince lutin

Le roi son père venait de mourir, il se trouva maître de tout. Il assembla plus de quatre cent mille hommes, et partit à leur tête. C'était un beau général ; Briscambille ou Perceforêt auraient mieux fait que lui : son cheval de bataille n'avait pas une demi-aune de haut. Quand les amazones aperçurent cette grande armée, elles en vinrent donner avis à la princesse, qui ne manqua pas d'envoyer la fidèle Abricotine au royaume des fées, pour prier sa mère de lui mander ce qu'elle devait faire pour chasser le petit Furibon de ses états. Mais Abricotine trouva la fée fort en colère : " Je n'ignore rien de ce que fait ma fille, lui dit-elle ; le prince Léandre est dans son palais ; il l'aime, il en est aimé. Tous mes soins n'ont pu la garantir de la tyrannie de l'amour ; la voilà sous son fatal empire. Hélas ! le cruel n'est pas content des maux qu'il m'a faits ; il exerce encore son pouvoir sur ce que j'aimais plus que ma vie ! Tels sont les décrets du destin, je ne puis m'y opposer. Retirez-vous, Abricotine, je ne veux plus entendre parler de cette fille dont les sentiments me donnent tant de chagrin ! "

Abricotine vint apprendre à la princesse ces mauvaises nouvelles ; il ne s'en fallut presque rien qu'elle ne se désespérât. Lutin était auprès d'elle sans qu'elle le vît : il connaissait avec une peine extrême l'excès de sa douleur. Il n'osa lui parler dans ce moment ; mais il se souvint que Furibon était fort intéressé, et qu'en lui donnant bien de l'argent peut-être qu'il se retirerait. Il s'habilla en amazone, il se souhaita dans la forêt pour reprendre son cheval. Dès qu'il l'eut appelé " Gris-de-lin ! ", Gris-de-lin vint à lui, sautant et bondissant car il s'était bien ennuyé d'être si longtemps éloigné de son cher maître. Mais, quand il le vit vêtu en femme, il ne le reconnaissait plus, et craignait d'être trompé. Léandre arriva au camp de Furibon : tout le monde le prit pour une amazone, tant il était beau. On fut dire au roi qu'une jeune dame demandait à lui parler de la part de la princesse des Plaisirs tranquilles. Il prit promptement son manteau royal et se mit sur son trône : l'on eût dit que c'était un gros crapaud qui contrefaisait le roi.

Léandre le harangua, et lui dit que la princesse préférant une vie douce et paisible aux embarras de la guerre, elle lui envoyait offrir de l'argent autant qu'il en voudrait, pour qu'il la laissât en paix ; qu'à la vérité, s'il refusait cette proposition, elle ne négligerait rien pour se défendre. Furibon répliqua qu'il voulait bien avoir pitié d'elle ; qu'il lui accordait l'honneur de sa protection, et qu'elle n'avait qu'à lui envoyer cent mille mille mille millions de pistoles, qu'aussitôt il retournerait dans son royaume. Léandre dit que l'on serait trop longtemps à compter cent mille mille mille millions de pistoles, qu'il n'avait qu'à dire combien il en voulait de chambres pleines, et que la princesse était assez généreuse et assez puissante pour n'y pas regarder de si près. Furibon demeura bien étonné qu'au lieu de lui demander à rabattre, on lui proposât d'augmenter ; il pensa en lui-même qu'il fallait prendre tout l'argent qu'il pourrait, puis arrêter l'amazone et la tuer pour qu'elle ne retournât point vers sa maîtresse.

Il dit à Léandre qu'il voulait trente chambres bien grandes toutes remplies de pièces d'or, et qu'il donnait sa parole royale qu'il s'en retournerait. Léandre fut conduit dans les chambres qu'il devait remplir d'or ; il prit la rose et la secoua, la secoua tant et tant qu'il en tomba pistoles, quadruples, louis, écus d'or, nobles à la rose, souverains, guinées, sequins ; cela tombait comme une grosse pluie : il y a peu de chose dans le monde qui soit plus joli.

Furibon se ravissait, s'extasiait, et plus il voyait d'or, plus il avait d'envie de prendre l'amazone et d'attraper la princesse. Dès que les trente chambres furent pleines, il cria à ses gardes : " Arrêtez, arrêtez cette friponne, c'est de la fausse monnaie qu'elle m'apporte. " Tous les gardes se voulurent jeter sur l'amazone, mais en même temps le petit chapeau rouge fut mis, et Lutin disparut. Ils crurent qu'il était sorti, ils coururent après lui et laissèrent Furibon seul. Dans ce moment Lutin le prit par les cheveux, et lui coupa la tête comme à un poulet, sans que le petit malheureux roi vît la main qui l'égorgeait.

Quand Lutin eut sa tête, il se souhaita dans le palais des Plaisirs. La princesse se promenait, rêvant tristement à ce que sa mère lui avait mandé, et aux moyens de repousser Furibon, qu'elle imaginait difficiles, étant seule avec un petit nombre d'amazones, qui ne pourraient la défendre contre quatre cent mille hommes ; elle vit tout d'un coup une tête en l'air, sans que personne la tînt. Ce prodige l'étonna si fort qu'elle ne savait qu'en penser. Ce fut bien pis quand on posa cette tête à ses pieds, sans qu'elle vît la main qui la tenait. Aussitôt elle entendit une voix qui lui dit : Ne craignez plus, charmante princesse, Furibon ne vous fera jamais de mal.

Abricotine reconnut la voix de Léandre, et s'écria : " Je vous proteste, madame, que l'invisible qui parle est l'étranger qui m'a secourue." La princesse parut étonnée et ravie. " Ah, dit-elle, s'il est vrai que Lutin et l'étranger soient une même chose, j'avoue que j'aurais bien du plaisir de lui témoigner ma reconnaissance ! " Lutin repartit : " Je veux encore travailler à la mériter. " En effet, il retourna à l'armée de Furibon, le bruit de sa mort venait de se répandre. Dès qu'il y parut avec ses habits ordinaires, chacun vint à lui ; les capitaines et les soldats l'environnèrent, poussant de grands cris de joie : ils le reconnurent pour leur roi, et que la couronne lui appartenait. Il leur donna libéralement à partager entre eux les trente chambres pleines d'or, de manière que cette armée fût riche à jamais. Et, après quelques cérémonies qui assuraient Léandre de la foi des soldats, il retourna encore vers sa princesse, ordonnant à son armée de s'en aller à petites journées dans son royaume. La princesse s'était couchée, et le profond respect que ce prince avait pour elle l'empêcha d'entrer dans sa chambre ; il se retira dans la sienne, car il avait toujours couché en bas. Il était lui-même assez fatigué pour avoir besoin de repos ; cela fit qu'il ne pensa point à fermer la porte aussi soigneusement qu'il le faisait d'ordinaire.

La princesse mourait de chaud et d'inquiétude ; elle se leva plus matin que l'aurore, et descendit en déshabillé dans son appartement bas. Mais quelle surprise fut la sienne d'y trouver Léandre endormi sur un lit ! Elle eut tout le temps de le regarder sans être vue, et de se convaincre que c'était la personne dont elle avait le portrait dans sa boîte de diamants. " Il n'est pas possible, disait-elle, que ce soit ici Lutin, car les lutins dorment-ils ? Est-ce un corps d'air et de feu, qui ne remplit aucun espace, comme le dit Abricotine ? " Elle touchait doucement ses cheveux, elle l'écoutait respirer, elle ne pouvait s'arracher d'auprès de lui ; tantôt elle était ravie de l'avoir trouvé, tantôt elle en était alarmée. Dans le temps qu'elle était le plus attentive à le regarder, sa mère la fée entra, avec un bruit si épouvantable que Léandre s'éveilla en sursaut. Quelle surprise et quelle affliction pour lui de voir sa princesse dans le dernier désespoir ! Sa mère l'entraînait, la chargeant de mille reproches. Oh ! quelle douleur pour ces jeunes amants ! ils se trouvaient sur le point d'être séparés pour jamais. La princesse n'osait rien dire à la terrible fée ; elle jetait les yeux sur Léandre, comme pour lui demander quelque secours.

Il jugea bien qu'il ne pouvait pas la retenir malgré une personne si puissante, mais il chercha dans son éloquence et dans sa soumission les moyens de toucher cette mère irritée. Il courut après elle, il se jeta à ses pieds ; il la conjura d'avoir pitié d'un jeune roi qui ne changerait jamais pour sa fille, et qui ferait sa souveraine félicité de la rendre heureuse. La princesse, encouragée par son exemple, embrassa aussitôt les genoux de sa mère, et lui dit que sans le roi elle ne pouvait être contente, et qu'elle lui avait de grandes obligations. " Vous ne connaissez pas les disgrâces de l'amour, s'écria la fée, et les trahisons dont ces aimables trompeurs sont capables ; ils ne nous enchantent que pour nous empoisonner ; je l'ai éprouvé. Voulez-vous avoir une destinée semblable à la mienne ?

- Ah ! madame, répliqua la princesse, n'y a-t-il point d'exception ? Les assurances que le roi vous donne, et qui paraissent si sincères, ne semblent-elles pas me mettre à couvert de ce que vous craignez ? "

L'opiniâtre fée les laissait soupirer à ses pieds ; c'était inutilement qu'ils mouillaient ses mains de leurs larmes, elle y paraissait insensible ; et sans doute elle ne leur aurait point pardonné, si l'aimable fée Gentille n'eût paru dans la chambre, plus brillante que le soleil. Les Grâces l'accompagnaient ; elle était suivie d'une troupe d'Amours, de jeux et de Plaisirs, qui chantaient mille chansons agréables et nouvelles ; ils folâtraient comme des enfants.

Elle embrassa la vieille fée. " Ma chère sœur, lui dit-elle, je suis persuadée que vous n'avez pas oublié les bons offices que je vous rendis lorsque vous voulûtes revenir dans notre royaume ; sans moi vous n'y auriez jamais été reçue, et depuis ce temps- je ne vous ai demandé aucun service ; mais enfin le temps est venu de m'en rendre un essentiel. Pardonnez à cette belle princesse, consentez que ce jeune roi l'épouse, je vous réponds qu'il ne changera point pour elle. Leurs jours seront filés d'or et de soie ; cette alliance vous comblera de satisfaction, et je n'oublierai jamais le plaisir que vous m'aurez fait. - Je consens à tout ce que vous souhaitez, charmante Gentille, s'écria la fée. Venez, mes enfants, venez entre mes bras recevoir l'assurance de mon amitié. " A ces mots elle embrassa la princesse et son amant. La fée Gentille, ravie de joie, et toute la troupe commencèrent les chants d'hyménée ; et la douceur de cette symphonie ayant réveillé toutes les nymphes du palais, elles accoururent avec de légères robes de gaze pour apprendre ce qui se passait.

Quelle agréable surprise pour Abricotine ! Elle eut à peine jeté les yeux sur Léandre qu'elle le reconnut, et, lui voyant tenir la main de la princesse, elle ne douta point de leur commun bonheur. C'est ce qui lui fut confirmé lorsque la mère fée dit qu'elle voulait transporter l'île des Plaisirs tranquilles, le château et toutes les merveilles qu'il renfermait, dans le royaume de Léandre ; qu'elle y demeurerait avec eux et qu'elle leur ferait encore de plus grands biens. " Quelque chose que votre générosité vous inspire, madame, lui dit le roi, il est impossible que vous puissiez me faire un présent qui égale celui que je reçois aujourd'hui ; vous me rendez le plus heureux de tous les hommes, et je sens bien que j'en suis aussi le plus reconnaissant. " Ce petit compliment plut fort à la fée : elle était du vieux temps, l'on complimentait tout un jour sur le pied d'une mouche.

Comme Gentille pensait à tout, elle avait fait transporter, par la vertu de Brelic-breloc, les généraux et les capitaines de l'armée de Furibon au palais de la princesse, afin qu'ils fussent témoins de la galante fête qui allait se passer. Elle en prit soin en effet ; et cinq ou six volumes ne suffiraient point pour décrire les comédies, les opéras, les courses de bagues, les musiques, les combats de gladiateurs, les chasses et les autres magnificences qu'il y eut à ces charmantes noces. Le plus singulier de l'aventure, c'est que chaque nymphe trouva parmi les braves que Gentille avait attirés dans ces beaux lieux un époux aussi passionné que s'ils s'étaient vus depuis dix ans. Ce n'était néanmoins qu'une connaissance au plus de vingt-quatre heures ; mais la petite baguette produit des effets encore plus extraordinaires.


Auteur : Marie-Catherine d'Aulnoy

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