Le prince lutin (quatrième partie)

De Elkodico.

Le prince lutin

1ère partie - 2ème partie - 3ème partie - 4ème partie - 5ème partie - 6ème partie - 7ème partie - 8ème partie

 

Le prince lutin

Cependant Abricotine profita de ce moment pour fuir, sans savoir même elle allait. Léandre, ne la voyant plus, appela trois fois Gris-de-lin, qui, se sentant pressé d'aller trouver son maître, se défit en deux coups de pieds des deux voleurs qui l'avaient poursuivi ; il cassa la tête de l'un, et trois côtes de l'autre. Il n'était plus question que de rejoindre Abricotine, car elle avait paru fort jolie à Lutin ; il souhaita d'être était cette jeune fille. En même temps il y fut ; il la trouva si lasse, si lasse, qu'elle s'appuyait contre les arbres, ne pouvant se soutenir. Lorsqu'elle aperçut Gris-de-lin, qui venait si gaillardement, elle s'écria : " Bon, bon, voici un joli cheval qui reportera Abricotine au palais des plaisirs. " Lutin l'entendait bien, mais elle ne le voyait pas. Il s'approche, Gris-de-lin s'arrête, elle se jette dessus ; Lutin la serre entre ses bras, et la met doucement devant lui. 0 qu'Abricotine eut de peur de sentir quelqu'un et de ne voir personne ! Elle n'osait remuer, elle fermait les yeux de crainte d'apercevoir un esprit ; elle ne disait pas un pauvre petit mot. Le prince, qui avait toujours dans ses poches les meilleures dragées du monde, lui en voulut mettre dans la bouche, mais elle serrait les dents et les lèvres.

Enfin il ôta son petit chapeau, et lui dit : " Comment, Abricotine, vous êtes bien timide de me craindre si fort : c'est moi qui vous ai tirée de la main des voleurs. " Elle ouvrit les yeux et le reconnut. " Ah ! seigneur, dit-elle, je vous dois tout ! Il est vrai que j'avais grande peur d'être avec un invisible.

- Je ne suis point invisible, répliqua-t-il, mais apparemment que vous aviez mal aux yeux, et que cela vous empêchait de me voir. " Abricotine le crut, quoique d'ailleurs elle eût beaucoup d'esprit. Après avoir parlé quelque temps de choses indifférentes, Léandre la pria de lui apprendre son âge, son pays, et par quel hasard elle était tombée entre les mains des voleurs. " Je vous ai trop d'obligation, dit-elle, pour refuser de satisfaire votre curiosité ; mais, seigneur, je vous supplie de songer moins à m'écouter qu'à avancer notre voyage.

" Une fée dont le savoir n'a rien d'égal s'entêta si fort d'un certain prince, qu'encore qu'elle fût la première fée qui eût eu la faiblesse d'aimer, elle ne laissa pas de l'épouser en dépit de toutes les autres, qui lui représentaient sans cesse le tort qu'elle faisait à l'ordre de féerie : elles ne voulurent plus qu'elle demeurât avec elles, et tout ce qu'elle put faire, ce fut de se bâtir un grand palais proche de leur royaume. Mais le prince qu'elle avait épousé se lassa d'elle : il était au désespoir de ce qu'elle devinait tout ce qu'il faisait. Dès qu'il avait le moindre penchant pour une autre, elle lui faisait le sabbat, et rendait laide à faire peur la plus jolie personne du monde.

" Ce prince, se trouvant gêné par l'excès d'une tendresse si incommode, partit un beau matin sur des chevaux de poste, et s'en alla bien loin, bien loin, se fourrer dans un grand trou au fond d'une montagne, afin qu'elle ne pût le trouver. Cela ne réussit pas ; elle le suivit, et lui dit qu'elle était grosse, qu'elle le conjurait de revenir à son palais, qu'elle lui donnerait de l'argent, des chevaux, des chiens, des armes ; qu'elle ferait faire un manège, un jeu de paume et un mail pour le divertir. Tout cela ne put le persuader ; il était naturellement opiniâtre et libertin. Il lui dit cent duretés ; il l'appela vieille fée et loup-garou. " Tu es bien heureux, lui dit-elle, que je sois plus sage que tu n'es fou : car je ferais de toi, si je voulais, un chat criant éternellement sur les gouttières, ou un vilain crapaud barbotant dans la boue, ou une citrouille, ou une chouette ; mais le plus grand mal que je puisse te faire, c'est de t'abandonner à ton extravagance. Reste dans ton trou, dans ta caverne obscure avec les ours, appelle les bergères du voisinage ; tu connaîtras avec le temps la différence qu'il y a entre des gredines et des paysannes, ou une fée comme moi, qui peut se rendre aussi charmante qu'elle le veut. "

" Elle entra aussitôt dans son carrosse volant, et s'en alla plus vite qu'un oiseau. Dès qu'elle fut de retour, elle transporta son palais, elle en chassa les gardes et les officiers : elle prit des femmes de race d'amazones ; elle les envoya autour de son île pour y faire une garde exacte, afin qu'aucun homme n'y pût entrer. Elle nomma ce lieu l'île des Plaisirs tranquilles ; elle disait toujours qu'on n'en pouvait avoir de véritables quand on faisait quelque société avec les hommes : elle éleva sa fille dans cette opinion. Il n'a jamais été une plus belle personne : c'est la princesse que je sers ; et comme les plaisirs règnent avec elle, on ne vieillit point dans son palais : telle que vous me voyez, j'ai plus de deux cents ans. Quand ma maîtresse fut grande, sa mère la fée lui laissa son île ; elle lui donna des leçons excellentes pour vivre heureuse : elle retourna dans le royaume de féerie, et la princesse des Plaisirs tranquilles gouverne son état d'une manière admirable.

" Il ne me souvient pas, depuis que je suis au monde, d'avoir vu d'autres hommes que les voleurs qui m'avaient enlevée, et vous, seigneur. Ces gens- m'ont dit qu'ils étaient envoyés par un certain laid et malbâti, appelé Furibon, qui aime ma maîtresse, et n'a jamais vu que son portrait. Ils rôdaient autour de l'île sans oser y mettre le pied : nos amazones sont trop vigilantes pour laisser entrer personne mais, comme j'ai soin des oiseaux de la princesse, je laissai envoler son beau perroquet, et dans la crainte d'être grondée, je sortis imprudemment de l'île pour l'aller chercher ; ils m'attrapèrent et m'auraient emmenée avec eux sans votre secours.

- Si vous êtes sensible à la reconnaissance, dit Léandre, ne puis-je pas espérer, belle Abricotine, que vous me ferez entrer dans l'île des Plaisirs tranquilles, et que je verrai cette merveilleuse princesse qui ne vieillit point ?

- Ah ! seigneur, lui dit-elle, nous serions perdus, vous et moi, si nous faisions une telle entreprise ! Il vous doit être aisé de vous passer d'un bien que vous ne connaissez point ; vous n'avez jamais été dans ce palais, figurez-vous qu'il n'y en a point.

- Il n'est pas si facile que vous le pensez, répliqua le prince, d'ôter de sa mémoire les choses qui s'y placent agréablement ; et je ne conviens pas avec vous que ce soit un moyen bien sûr pour avoir des plaisirs tranquilles, d'en bannir absolument notre sexe.

- Seigneur répondit-elle, il ne m'appartient pas de décider là-dessus ; je vous avoue même que si tous les hommes vous ressemblaient, je serais bien d'avis que la princesse fît d'autres lois ; mais puisque n'en ayant jamais vu que cinq, j'en ai trouvé quatre si méchants, je conclus que le nombre des mauvais est supérieur à celui des bons, et qu'il vaut mieux les bannir tous. "

En parlant ainsi ils arrivèrent au bord d'une grosse rivière. Abricotine sauta légèrement à terre. " Adieu, seigneur, dit-elle au prince en lui faisant une profonde révérence ; je vous souhaite tant de bonheur que toute la terre soit pour vous l'île des Plaisirs : retirez-vous promptement, crainte que nos amazones ne vous aperçoivent.

- Et moi, dit-il, belle Abricotine, je vous souhaite un cœur sensible, afin d'avoir quelquefois part dans votre souvenir. "

En même temps il s'éloigna et fut dans le plus épais d'un bois qu'il voyait proche de la rivière ; il ôta la selle et la bride à Gris-de-lin, pour qu'il pût se promener et paître l'herbe : il mit le petit chapeau rouge, et se souhaita dans l'île des Plaisirs tranquilles. Son souhait s'accomplit sur-le-champ, il se trouva dans le lieu du monde le plus beau et le moins commun.

Le palais était d'or pur ; il s'élevait dessus des figures de cristal et de pierreries, qui représentaient le zodiaque et toutes les merveilles de la nature, les sciences et les arts, les éléments, la mer et les poissons, la terre et les animaux, les chasses de Diane avec ses nymphes, les nobles exercices des amazones, les amusements de la vie champêtre, les troupeaux des bergères et leurs chiens, les soins de la vie rustique, l'agriculture, les moissons, les jardins, les fleurs, les abeilles ; et parmi tant de différentes choses, il n'y paraissait ni hommes, ni garçons, pas un pauvre petit amour. La fée avait été trop en colère contre son léger époux pour faire grâce à son sexe infidèle.

" Abricotine ne m'a point trompé, dit le prince en lui-même ; l'on a banni de ces lieux jusqu'à l'idée des hommes: voyons donc s'ils y perdent beaucoup. " Il entra dans le palais, et rencontrait à chaque pas des choses si merveilleuses que, lorsqu'il y avait une fois jeté les yeux, il se faisait une violence extrême pour les en retirer. L'or et les diamants étaient bien moins rares par leurs qualités que par la manière dont ils étaient employés. Il voyait de tous côtés des jeunes personnes d'un air doux, innocent, riantes et belles comme le beau jour. Il traversa un grand nombre de vastes appartements : les uns étaient remplis de ces beaux morceaux de la Chine dont l'odeur, jointe à la bizarrerie des couleurs et des figures, plaisent infiniment ; d'autres étaient de porcelaines si fines que l'on voyait le jour au travers des murailles qui en étaient faites ; d'autres étaient de cristal de roche gravé : il y en avait d'ambre et de corail, de lapis, d'agate, de cornaline et celui de la princesse était tout entier de grandes glaces de miroirs : car on ne pouvait trop multiplier un objet si charmant.


Auteur : Marie-Catherine d'Aulnoy

Titre en elko

Texte en elko


Traducteur : Nom du traducteur

Versions
Version 2013
Analyses
Analyse fréquentielleAnalyse syntaxique
Outils personnels