Le prince lutin (septième partie)

De Elkodico.

Le prince lutin

1ère partie - 2ème partie - 3ème partie - 4ème partie - 5ème partie - 6ème partie - 7ème partie - 8ème partie

 

Le prince lutin

Elle courut sur-le-champ quérir du feu. La princesse s'approcha d'une fenêtre, ne pouvant plus regarder un portrait qui faisait tant d'impression sur son cœur ; mais Lutin ne voulant pas souffrir qu'on le brûlât, profita de ce moment pour le prendre et pour se sauver sans qu'elle s'en aperçût. Il était à peine sorti de son cabinet qu'elle se tourna pour voir encore ce portrait enchanteur qui lui plaisait si fort. Quelle fut sa surprise de ne le trouver plus ? Elle cherche de tous côtés. Abricotine rentre ; elle lui demande si c'est elle qui vient de l'ôter. Elle l'assure que non ; et cette dernière aventure achève de les effrayer.

Aussitôt il cacha le portrait et revint sur ses pas ; il avait un extrême plaisir d'entendre et de voir si souvent sa belle princesse ; il mangeait tous les jours à sa table avec chat bleu qui n'en faisait pas meilleure chère : cependant il manquait beaucoup à la satisfaction de Lutin, puisqu'il n'osait ni parler, ni se faire voir ; et il est rare qu'un invisible se fasse aimer.

La princesse avait un goût universel pour les belles choses dans la situation était son cœur, elle avait besoin d'amusement. Comme elle était un jour avec toutes ses nymphes, elle leur dit qu'elle aurait un grand plaisir de savoir comment les dames étaient vêtues dans les différentes cours de l'univers, afin de s'habiller de la manière la plus galante. Il n'en fallut pas davantage pour déterminer Lutin à courir l'univers : il enfonce son petit chapeau rouge, et se souhaite en Chine ; il achète les plus belles étoffes, et prend un modèle d'habits ; il vole à Siam il en use de même ; il parcourt toutes les quatre parties du monde en trois jours : à mesure qu'il était chargé, il venait au palais des Plaisirs tranquilles cacher dans une chambre tout ce qu'il apportait. Quand il eut ainsi rassemblé un nombre de raretés infinies (car l'argent ne lui coûtait rien, et sa rose en fournissait sans cesse), il fut acheter cinq ou six douzaines de poupées qu'il fit habiller à Paris ; c'est l'endroit du monde les modes ont le plus de cours. Il y en avait de toutes les manières, et d'une magnificence sans pareille. Lutin les arrangea dans le cabinet de la princesse.

Lorsqu'elle y entra, l'on n'a jamais été plus agréablement surpris : chacune tenait un présent, soit montres, bracelets, boutons de diamants, colliers ; la plus apparente avait une boîte de portrait. La princesse l'ouvrit, et trouva celui de Léandre ; l'idée qu'elle conservait du premier lui fit reconnaître le second. Elle fit un grand cri ; puis, regardant Abricotine, elle lui dit : " Je ne sais que comprendre à tout ce qui se passe depuis quelque temps dans ce palais : mes oiseaux y sont pleins d'esprit ; il semble que je n'aie qu'à former des souhaits pour être obéie : je vois deux fois le portrait de celui qui t'a sauvé de la main des voleurs ; voilà des étoffes, des diamants, des broderies, des dentelles et des raretés infinies. Quelle est donc la fée, quel est donc le démon qui prend soin de me rendre de si agréables services ? " Léandre, l'entendant parler, écrivit ces mots sur ses tablettes et les jeta aux pieds de la princesse :

Non je ne suis démon ni fée,
Je suis un amant malheureux
Qui n'ose paraître à vos yeux :
Plaignez du moins ma destinée.

Les tablettes étaient si brillantes d'or et de pierreries qu'aussitôt elle les aperçut ; elle les ouvrit et lut ce que Lutin avait écrit, avec le dernier étonnement. " Cet invisible est donc un monstre, disait-elle, puisqu'il n'ose se montrer. Mais, s'il était vrai qu'il eût quelque attachement pour moi, il n'aurait guère de délicatesse de me présenter un portrait si touchant ; il faut qu'il ne m'aime point, d'exposer mon cœur à cette épreuve, ou qu'il ait bonne opinion de lui-même, de se croire encore plus aimable.

- J'ai entendu dire, madame, répliqua Abricotine, que les lutins sont composés d'air et de feu ; qu'ils n'ont point de corps, et que c'est seulement leur esprit et leur volonté qui agit.

- J'en suis très aise, répliqua la princesse ; un tel amant ne peut guère troubler le repos de ma vie. "

Léandre était ravi de l'entendre et de la voir si occupée de son portrait : il se souvint qu'il y avait dans une grotte elle allait souvent un piédestal sur lequel on devait poser une Diane qui n'était pas encore finie ; il s'y plaça avec un habit extraordinaire, couronné de lauriers, et tenant une lyre à la main, dont il jouait mieux qu'Apollon. Il attendait impatiemment que sa princesse s'y rendît, comme elle faisait tous les jours. C'était le lieu elle venait rêver à l'inconnu. Ce que lui en avait dit Abricotine, joint au plaisir qu'elle avait à regarder le portrait de Léandre, ne lui laissait plus guère de repos. Elle aimait la solitude, et son humeur enjouée avait si fort changé que ses nymphes ne la reconnaissaient plus.

Lorsqu'elle entra dans la grotte, elle fit signe qu'on ne la suivît pas ; ses nymphes s'éloignèrent chacune dans des allées séparées. Elle se jeta sur un lit de gazon ; elle soupira, elle répandit quelques larmes ; elle parla même, mais c'était si bas que Lutin ne put l'entendre : il avait mis le petit chapeau rouge pour qu'elle ne le vît pas d'abord ; ensuite il l'ôta, elle l'aperçut avec une surprise extrême ; elle s'imagina que c'était une statue, car il affectait de ne point sortir de l'attitude qu'il avait choisie ; elle le regardait avec une joie mêlée de crainte. Cette vision si peu attendue l'étonnait ; mais au fond le plaisir chassait la peur, et elle s'accoutumait à voir une figure si approchante du naturel, lorsque le prince, accordant sa lyre à sa voix, chanta ces paroles :

Que ce séjour est dangereux !
Le plus indifférent y deviendrait sensible.
En vain j'ai prétendu n'être plus amoureux,
J'en perds ici l'espoir : la chose est impossible !
Pourquoi dit-on que ce palais
Est le lieu des plaisirs tranquilles ?
J'y perds ma liberté sitôt que j'y parais,
Et, pour m'en garantir, mes soins sont inutiles,
Je cède à mon ardent amour,

Et voudrais être ici jusqu'à mon dernier jour.

Quelque charmante que fût la voix de Léandre, la princesse ne put résister à la frayeur qui la saisit ; elle pâlit tout d'un coup et tomba évanouie. Lutin, alarmé, sauta du piédestal à terre, et remit son petit chapeau rouge pour n'être vu de personne. Il prit la princesse entre ses bras, il la secourut avec un zèle et une ardeur sans pareils. Elle ouvrit ses beaux yeux, elle regarda de tous côtés comme pour le chercher, elle n'aperçut personne ; mais elle sentit quelqu'un auprès d'elle qui lui prenait les mains, qui les baisait, qui les mouillait de larmes. Elle fut longtemps sans oser parler, son esprit agité flottait entre la crainte et l'espérance ; elle craignait Lutin, mais elle l'aimait quand il prenait la figure de l'inconnu. Enfin elle s'écria : " Lutin, galant Lutin, que n'êtes-vous celui que je souhaite !" A ces mots, Lutin allait se déclarer, mais il n'osa encore le faire. " Si j'effraye l'objet que j'adore, disait-il, si elle me craint, elle ne voudra point m'aimer. " Ces considérations le firent taire, et l'obligèrent de se retirer dans un coin de la grotte. La princesse, croyant être seule, appela Abricotine et lui conta les merveilles de la statue animée ; que sa voix était céleste, et que, dans son évanouissement, Lutin l'avait fort bien secourue. " Quel dommage, disait-elle, que ce Lutin soit difforme et affreux ! car se peut-il des manières plus gracieuses et plus aimables que les siennes ?

- Et qui vous a dit, madame, répliqua Abricotine, qu'il soit tel que vous vous le figurez ? Psyché ne croyait-elle pas que l'amour était un serpent ? Votre aventure a quelque chose de semblable à la sienne, vous n'êtes pas moins belle. Si c'était Cupidon qui vous aimât, ne l'aimeriez-vous point ?

- Si Cupidon et l'inconnu sont la même chose, dit la princesse en rougissant, hélas ! je veux bien aimer Cupidon ! Mais que je suis éloignée d'un pareil bonheur ! je m'attache à une chimère, et ce portrait fatal de l'inconnu, joint à ce que tu m'en as dit, me jettent dans des dispositions si opposées aux préceptes que j'ai reçus de ma mère que je ne peux trop craindre d'en être punie.

-  ! madame, dit Abricotine en l'interrompant, n'avez-vous pas déjà assez de peines ? pourquoi prévoir des malheurs qui n'arriveront jamais ? " Il est aisé de s'imaginer tout le plaisir que cette conversation fit à Léandre.

Cependant le petit Furibon, toujours amoureux de la princesse sans l'avoir vue, attendait impatiemment le retour de ses quatre hommes qu'il avait envoyés à l'île des Plaisirs tranquilles ; il en revint un, qui lui rendit compte de tout. Il lui dit qu'elle était défendue par des amazones ; et qu'à moins de mener une grosse armée, il n'entrerait jamais dans l'île.


Auteur : Marie-Catherine d'Aulnoy

Titre en elko

Texte en elko


Traducteur : Nom du traducteur

Versions
Version 2013
Analyses
Analyse fréquentielleAnalyse syntaxique
Outils personnels