Le prince lutin (sixième partie)

De Elkodico.

Le prince lutin

1ère partie - 2ème partie - 3ème partie - 4ème partie - 5ème partie - 6ème partie - 7ème partie - 8ème partie

 

Le prince lutin

Abricotine n'osa répondre ; la princesse attendit quelque temps, puis elle lui demanda si elle n'avait rien à dire. Elle répliqua qu'elle pensait qu'il était donc bien inutile d'avoir envoyé son portrait dans plusieurs cours, il ne servirait qu'à faire des misérables ; que chacun aurait envie de l'avoir, et que, n'y pouvant réussir, ils se désespéreraient. " Je t'avoue, malgré cela, dit la princesse, que je voudrais que mon portrait tombât entre les mains de cet étranger dont tu ne sais pas le nom.

-  ! madame, répondit-elle, n'a-t-il pas déjà un désir assez violent de vous voir ? Voudriez-vous l'augmenter ?

- Oui, s'écria la princesse, un certain mouvement de vanité qui m'avait été inconnu jusqu'à présent m'en fait naître l'envie. " Lutin écoutait tout sans perdre un mot ; il y en avait plusieurs qui lui donnaient de flatteuses espérances, et quelques autres les détruisaient absolument.

Il était tard, la princesse entra dans sa chambre pour se coucher. Lutin aurait bien voulu la suivre à sa toilette ; mais, encore qu'il le pût, le respect qu'il avait pour elle l'en empêcha ; il lui semblait qu'il ne devait prendre que les libertés qu'elle aurait bien voulu lui accorder ; et sa passion était si délicate et si ingénieuse qu'il se tourmentait sur les plus petites choses.

Il entra dans un cabinet proche de la chambre de la princesse, pour avoir au moins le plaisir de l'entendre parler. Elle demandait dans ce moment à Abricotine si elle n'avait rien vu d'extraordinaire dans son petit voyage. "Madame, lui dit-elle, j'ai passé par une forêt j'ai vu des animaux qui ressemblaient à des enfants ; ils sautent et dansent sur les arbres comme des écureuils ; ils sont fort laids, mais leur adresse est sans pareille.

- Ah ! que j'en voudrais avoir ! dit la princesse ; s'ils étaient moins légers, on en pourrait attraper. "

Lutin, qui avait passé par cette forêt, se douta bien que c'étaient des singes. Aussitôt il s'y souhaita ; il en prit une douzaine, de gros, de petits, et de plusieurs couleurs différentes ; il les mit avec bien de la peine dans un grand sac, puis se souhaita à Paris, il avait entendu dire que l'on trouvait tout ce qu'on voulait pour de l'argent. Il fut acheter chez Dautel, qui est un curieux, un petit carrosse tout d'or, il fit atteler six singes verts, avec de petits harnais de maroquin couleur de feu garnis d'or ; il alla ensuite chez Brioché, fameux joueur de marionnettes, il y trouva deux singes de mérite : le plus spirituel s'appelait Briscambille, et l'autre Perceforêt, qui étaient très galants et bien élevés : il habilla Briscambille en roi, et le mit dans le carrosse ; Perceforêt servait de cocher, les autres singes étaient vêtus en pages ; jamais rien n'a été plus gracieux. Il mit le carrosse et les singes bottés dans le même sac ; et, comme la princesse n'était pas encore couchée, elle entendit dans sa galerie le bruit du petit carrosse, et ses nymphes vinrent lui conter l'arrivée du roi des Nains. En même temps le carrosse entra dans sa chambre avec le cortège singenois ; et les singes de campagne ne laissaient pas de faire des tours de passe-passe, qui valaient bien ceux de Briscambille et de Perceforêt. Pour dire la vérité, Lutin conduisait toute la machine : il tira le magot du petit carrosse d'or, lequel tenait une boîte couverte de diamants, qu'il présenta de fort bonne grâce à la princesse. Elle l'ouvrit promptement, et trouva dedans un billet, elle lut ces vers :

Que de beautés ! que d'agréments !
Palais délicieux, que vous êtes charmant !
Mais vous ne l'êtes pas encore
Autant que celle que j'adore.
Bienheureuse tranquillité
Qui régnez dans ce lieu champêtre,
Je perds chez vous ma liberté,
Sans oser en parler ni me faire connaître !

Il est aisé de juger de sa surprise : Briscambille fit signe à Perceforêt de venir danser avec lui. Tous les fagotins si renommés n'approchent en rien de l'habileté de ceux-ci. Mais la princesse, inquiète de ne pouvoir deviner d' venaient ces vers, congédia les baladins plus tôt qu'elle n'aurait fait, quoiqu'ils la divertissent infiniment, et qu'elle eût fait d'abord des éclats de rire à s'en trouver mal. Enfin elle s'abandonna tout entière à ses réflexions, sans quelle pût démêler un mystère si caché. Léandre, content de l'attention avec laquelle ses vers avaient été lus, et du plaisir que la princesse avait pris à voir les singes, ne songea qu'à prendre un peu de repos, car il en avait un grand besoin ; mais il craignait de choisir un appartement occupé par quelqu'une des nymphes de la princesse. Il demeura quelque temps dans la grande galerie du palais, ensuite il descendit. Il trouva une porte ouverte ; il entra sans bruit dans un appartement bas, le plus beau et le plus agréable que l'on ait jamais vu : il y avait un lit de gaze or et vert, relevé en festons avec des cordons de perles et des glands de rubis et d'émeraudes. Il faisait déjà assez de jour pour pouvoir admirer l'extraordinaire magnificence de ce meuble. Après avoir bien fermé la porte, il s'endormit ; mais le souvenir de sa belle princesse le réveilla plusieurs fois, et il ne put s'empêcher de pousser d'amoureux soupirs vers elle. Il se leva de si bonne heure qu'il eut le temps de s'impatienter jusqu'au moment qu'il pouvait la voir ; et, regardant de tous côtés, il aperçut une toile préparée et des couleurs ; il se souvint en même temps de ce que sa princesse avait dit à Abricotine sur son portrait ; et, sans perdre un moment (car il peignait mieux que les plus excellents maîtres), il s'assit devant un grand miroir, et fit son portrait ; il peignit dans un ovale celui de la princesse, l'ayant si vivement dans son imagination qu'il n'avait pas besoin de la voir pour cette première ébauche ; il perfectionna ensuite l'ouvrage sur elle sans qu'elle s'en aperçût. Et, comme c'était l'envie de lui plaire qui le faisait travailler, jamais portrait n'a été mieux fini ; il s'était peint un genou en terre, soutenant le portrait de la princesse d'une main, et de l'autre un rouleau il y avait écrit :

Elle est mieux dans mon cœur.

Lorsqu'elle entra dans son cabinet, elle fut étonnée d'y voir le portrait d'un homme ; elle y attacha ses yeux avec une surprise d'autant plus grande qu'elle y reconnut aussi le sien, et que les paroles qui étaient écrites sur le rouleau lui donnaient une ample matière de curiosité et de rêverie : elle était seule dans ce moment, elle ne pouvait que juger d'une aventure si extraordinaire ; mais elle se persuadait que c'était Abricotine qui lui avait fait cette galanterie : il ne lui restait qu'à savoir si le portrait de ce cavalier était l'effet de son imagination, ou s'il avait un original ; elle se leva brusquement, et courut appeler Abricotine. Lutin était déjà avec le petit chapeau rouge dans le cabinet, fort curieux d'entendre ce qui s'allait passer.

La princesse dit à Abricotine de jeter les yeux sur cette peinture, et de lui en dire son sentiment. Dès qu'elle l'eut regardée, elle s'écria : " Je vous proteste, madame, que c'est le portrait de ce généreux étranger auquel je dois la vie. Oui, c'est lui, je n'en puis douter ; voilà ses traits, sa taille, ses cheveux, et son air.

- Tu feins d'être surprise, dit la princesse en souriant, mais c'est toi qui l'as mis ici.

- Moi, madame ! reprit Abricotine, je vous jure que je n'ai vu de ma vie ce tableau ; serais-je assez hardie pour vous cacher une chose qui vous intéresse ? Et par quel miracle serait-il entre mes mains ? Je ne sais point peindre, il n'a jamais entré d'homme dans ces lieux ; le voilà cependant peint avec vous.

- Je suis saisie de peur, dit la princesse ; il faut que quelque démon l'ait apporté.

- Madame, dit Abricotine, ne serait-ce point l'amour ? Si vous le croyez comme moi, j'ose vous donner un conseil : brûlons-le tout à l'heure.

- Quel dommage, dit la princesse en soupirant ; il me semble que mon cabinet ne peut être mieux orné que par ce tableau. " Elle le regardait en disant ces mots. Mais Abricotine s'opiniâtre à soutenir qu'elle devait brûler une chose qui ne pouvait être venue que pas un pouvoir magique. "Et ces paroles :

Elle est mieux dans mon cœur, dit la princesse, les brûlerons-nous aussi ?

- Il ne faut faire grâce à rien, répondit Abricotine, pas même à votre portrait. "


Auteur : Marie-Catherine d'Aulnoy

Titre en elko

Texte en elko


Traducteur : Nom du traducteur

Versions
Version 2013
Analyses
Analyse fréquentielleAnalyse syntaxique
Outils personnels