Le rameau d'or (cinquième partie)

De Elkodico.

Le rameau d'or

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Le rameau d'or (cinquième partie)

La princesse considérait le supplice de ces animaux, lorsqu'elle vit entrer l'enchanteur avec une longue robe noire. Il avait sur la tête un crocodile qui lui servait de bonnet ; et jamais il n'a été une coiffure si effrayante. Ce vieillard portait des lunettes, et un fouet à la main d'une vingtaine de longs serpents tous en vie. Ô ! que la princesse eut de peur ! qu'elle regretta dans ce moment son berger, ses moutons et son chien ! Elle ne pensa qu'à fuir ; et sans dire mot à ce terrible homme, elle courut vers la porte ; mais elle était couverte de toiles d'araignées. Elle en leva une, et elle en trouva une autre, qu'elle leva encore, et à laquelle une troisième succéda ; elle la lève, il en paraît une nouvelle, qui était devant une autre ; enfin ces vilaines portières de toiles d'araignées étaient sans compte et sans nombre. La pauvre princesse n'en pouvait plus de lassitude ; ses bras n'étaient pas assez forts pour soutenir ces toiles. Elle voulut s'asseoir par terre afin de se reposer un peu, elle sentit de longues épines qui la pénétraient. Elle fut bientôt relevée, et se mit encore en devoir de passer ; mais toujours il paraissait une toile sur l'autre. Le méchant vieillard, qui la regardait, faisait des éclats de rire à s'en engouer. À la fin il l'appela, et lui dit :

" Tu passerais le reste de ta vie sans en venir à bout ; tu me sembles jeune et plus belle que tout ce que j'ai vu de plus beau ; si tu veux, je t'épouserai. Je te donnerai ces douze chats que tu vois pendus au plancher, pour en faire tout ce que tu voudras, et ces douze souris qui sont sur cette table, seront tiennes aussi. Les chats sont autant de princes, et les souris autant de princesses. Les friponnes, en différents temps, avaient eu l'honneur de me plaire (car j'ai toujours été aimable et galant) ; aucune d'elles ne voulut m'aimer. Ces princes étaient mes rivaux, et plus heureux que moi. La jalousie me prit ; je trouvai le moyen de les attirer ici, et à mesure que je les ai attrapés, je les ai métamorphosés en chats et en souris. Ce qui est de plaisant, c'est qu'ils se haïssent autant qu'ils se sont aimés, et que l'on ne peut trouver une vengeance plus complète.

- Ah ! seigneur, s'écria Brillante, rendez-moi souris ; je ne le mérite pas moins que ces pauvres princesses.

- Comment, dit le magicien, petite bergeronnette, tu ne veux donc pas m'aimer ?

- J'ai résolu de n'aimer jamais, dit-elle.

- Ô ! que tu es simple ! continua-t-il, je te nourrirai à merveille, je te ferai des contes, je te donnerai les plus beaux habits du monde ; tu n'iras qu'en carrosse et en litière, tu t'appelleras madame.

- J'ai résolu de n'aimer jamais, répondit encore la princesse.

- Prends garde à ce que tu dis, s'écria l'enchanteur en colère ; tu t'en repentiras pour longtemps.

- N'importe, dit Brillante, j'ai résolu de n'aimer jamais.

- Ho bien, trop indifférente créature, dit-il en la touchant, puisque tu ne veux pas aimer, tu dois être d'une espèce particulière : tu ne seras donc à l'avenir ni chair, ni poisson, tu n'auras ni sang ni os, tu seras verte, parce que tu es encore dans ta verte jeunesse ; tu seras légère et fringante, tu vivras dans les prairies, comme tu vivais ; on t'appellera sauterelle. "

Au même moment, la princesse Brillante devint la plus jolie sauterelle du monde ; et jouissant de la liberté, elle se rendit promptement dans le jardin.

Dès qu'elle fut en état de se plaindre, elle s'écria douloureusement :

" Ah ! ma jatte, ma chère jatte, qu'êtes-vous devenue ? Voilà donc l'effet de vos promesses, Trasimène ? Voilà donc ce qu'on me gardait depuis deux cents ans avec tant de soin ? Une beauté aussi peu durable que les fleurs du printemps ; et pour conclusion, un habit de crêpe vert, une petite figure singulière, qui n'est ni chair ni poisson, qui n'a ni os ni sang. Je suis bien malheureuse ! Hélas ! une couronne aurait caché tous mes défauts, j'eusse trouvé un époux digne de moi ; et si j'étais restée bergère, l'aimable Sans-Pair ne souhaitait que la possession de mon cœur : il n'est que trop vengé de mes injustes dédains. Me voilà sauterelle, destinée à chanter jour et nuit, quand mon cœur rempli d'amertume m'invite à pleurer ! "

C'est ainsi que parlait la sauterelle, cachée entre les herbes fines qui bordaient un ruisseau.

Mais que faisait le prince Sans-Pair, absent de son adorable bergère ? La dureté avec laquelle elle l'avait quitté, le pénétra si vivement, qu'il n'eut pas la force de la suivre. Avant qu'il l'eût jointe, il s'évanouit, et il resta longtemps sans aucune connaissance au pied de l'arbre Brillante l'avait vu tomber. Enfin la fraîcheur de la terre, ou quelque puissance inconnue, le fit revenir à lui : il n'osa aller ce jour- chez elle ; et repassant dans son esprit les derniers vers qu'elle lui avait dit :

Et pour fuir un amant
Tendre, jeune et constant,
On ne prend guère tant de peine,
Quand on ne le fait que par haine.

Il en prit des espérances assez flatteuses ; et il se promit du temps et de ses soins un peu de reconnaissance. Mais que devint-il, lorsqu'ayant été chez la vieille bergère Brillante se retirait, il apprit qu'elle n'avait point paru depuis la veille ? Il pensa mourir d'inquiétude. Il s'éloigna, accablé de mille pensées différentes ; il s'assit tristement au bord de la rivière : il fut près cent fois de s'y jeter, et de chercher dans la fin de sa vie celle de ses malheurs. Enfin il prit un poinçon, et grava ces vers sur l'écorce d'un alisier :

Belle fontaine, clair ruisseau,
Vallons délicieux, et vous, fertiles plaines,
Séjour que je trouvais si beau,
Hélas ! vous augmentez mes peines.
Le tendre objet de mon amour,
Dont vous emprunter tous vos charmes,
Pour fuir un malheureux, vous quitte sans retour.
Vous ne me verrez plus que répandre des larmes.
Quand l'aurore aux mortels vient annoncer le jour,
Elle me voit plongé dans ma douleur profonde ;
Le soleil chaque instant est témoin de mes pleurs,
Et quand il est caché dans l'onde, je n'interromps point mes douleurs.
Ô toi ! tendre arbrisseau, pardonne les blessures
Que pour graver mes maux j'ose faire à ton sein ;
Ce sont de légères peintures,
De ce qu'a fait au mien cet objet inhumain.
La pointe de ce fer ne t'ôte point la vie ;
Des chiffres de son nom tu paraîtras plus beau.
Mais, hélas ! ma plus chère envie,
Lorsque je perds Brillante, c'est d'entrer au tombeau.

Il n'en put écrire davantage, parce qu'il fut abordé par une petite vieille, qui avait une fraise au cou, un vertugadin, un moule sous ses cheveux blancs, un chaperon de velours ; et son antiquité avait quelque chose de vénérable.

" Mon fils, lui dit-elle, vous poussez des regrets bien amers ; je vous prie de m'en apprendre le sujet.

- Hélas ! ma bonne mère, lui dit Sans-Pair, je déplore l'éloignement d'une aimable bergère qui me fuit ; j'ai résolu de l'aller chercher par toute la terre, jusqu'à ce que je l'aie trouvée.

- Allez de ce côté-, mon enfant, lui dit-elle, en lui montrant le chemin du château la pauvre Brillante était devenue sauterelle. J'ai un pressentiment que vous ne la chercherez pas longtemps. "

Sans-Pair remercia, et pria l'amour de lui être favorable.

Le prince n'eut aucune rencontre sur sa route digne de l'arrêter ; mais en arrivant dans le bois, proche le château du magicien et de sa sœur, il crut voir sa bergère ; il se hâta de la suivre : elle s'éloigna.

" Brillante, lui criait-il, Brillante que j'adore, arrêtez un peu, daignez m'entendre. "


Auteur : Marie-Catherine d'Aulnoy

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Traducteur : Nom du traducteur

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