Le rameau d'or (deuxième partie)

De Elkodico.

Le rameau d'or

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Le rameau d'or (deuxième partie)

Il restait au pied de son lit comme immobile, ne sachant s'il devait l'éveiller ou la laisser plus longtemps dans un sommeil si triste ; il comprenait déjà que Trasimène était son amant, et qu'il en avait trouvé la main dans le donjon ; il roulait mille pensées confuses sur tant de différentes choses, quand il entendit une musique charmante ; elle était composée de rossignols et de serins, qui accordaient si bien leur ramage, qu'ils surpassaient les plus agréables voix. Aussitôt un aigle, d'une grandeur extraordinaire, entra ; il volait doucement, et tenait dans ses serres un rameau d'or chargé de rubis, qui formaient des cerises. Il attacha fixement ses yeux sur la belle endormie ; il semblait voir son soleil ; et déployant ses grandes ailes, il planait devant elle, tantôt s'élevant, et tantôt s'abaissant jusqu'à ses pieds.

Après quelques moments, il se tourna vers le prince, et s'en approcha, mettant dans sa main le rameau d'or cerisé ; les oiseaux qui chantaient poussèrent alors des tons qui percèrent les voûtes du palais. Le prince appliqua si bien son esprit aux différentes choses qui s'entre-succédaient, qu'il jugea que cette dame était enchantée, et que l'honneur d'une aventure si glorieuse lui était réservé ; il s'avance vers elle, il met un genou en terre, il la frappe avec le rameau, et lui dit :

" Belle et charmante personne, qui dormez par un pouvoir qui m'est inconnu, je vous conjure au nom de Trasimène de rentrer dans toutes les fonctions de la vie, qu'il semble que vous avez perdue. "

La dame ouvre les yeux, aperçoit l'aigle, et s'écrie :

" Arrêtez, cher amant, arrêtez. "

Mais l'oiseau royal jette un cri aussi aigu que douloureux, et il s'envole avec ses petits musiciens emplumés.

La dame se tournant en même temps vers Torticoli :

" J'ai écouté mon cœur plutôt que ma reconnaissance, lui dit-elle ; je sais que je vous dois tout, et que vous me rappelez à la lumière, que j'ai perdue depuis deux cents ans. L'enchanteur qui m'aimait, et qui m'a fait souffrir tant de maux, vous avait réservé cette grande aventure ; j'ai le pouvoir de vous servir, j'en ai un désir passionné. Voyez ce que vous souhaitez ; j'emploierai l'art de féerie que je possède souverainement, pour vous rendre heureux.

- Madame, répondit le prince, si votre science vous fait pénétrer jusqu'aux sentiments du cœur, il vous est aisé de connaître que, malgré les disgrâces dont je suis accablé, je suis moins à plaindre qu'un autre.

- C'est l'effet de votre bon esprit, ajouta la fée ; mais enfin ne me laissez pas la honte d'être ingrate à votre égard. Que souhaitez-vous ? je peux tout : demandez.

- Je souhaiterais, répondit Torticoli, vous rendre le beau Trasimène, qui vous coûte de si fréquents soupirs.

- Vous êtes trop généreux, lui dit-elle, de préférer mes intérêts aux vôtres ; cette grande affaire s'achèvera par une autre personne : je ne m'explique pas davantage. Sachez seulement qu'elle ne vous sera pas indifférente ; mais ne me refusez pas plus longtemps le plaisir de vous obliger. Que désirez-vous ?

- Madame, dit le prince, en se jetant à ses pieds, vous voyez mon affreuse figure, on me nomme Torticoli par dérision ; rendez-moi moins ridicule.

- Va, prince, lui dit la fée, en le touchant trois fois avec le rameau d'or, va, tu seras si accompli et si parfait, que jamais homme, devant ni après toi, ne t'égalera ; nomme toi Sans-Pair, tu porteras ce nom à juste titre. "

Le prince reconnaissant embrassa ses genoux, et par un silence qui expliquait sa joie, il lui laissait deviner ce qui se passait dans son âme. Elle l'obligea de se relever ; il se mira dans les glaces qui ornaient cette chambre, et Sans-Pair ne reconnut plus Torticoli. Il était grandi de trois pieds ; il avait des cheveux qui tombaient par grosses boucles sur ses épaules, un air plein de grandeur et de grâces, des traits réguliers, des yeux d'esprit ; enfin c'était le digne ouvrage d'une fée bienfaisante et sensible.

" Que ne m'est-il permis, lui dit-elle, de vous apprendre votre destinée ! de vous instruire des écueils que la fortune mettra en votre chemin ! de vous enseigner les moyens de les éviter ! Que j'aurais de satisfaction de joindre ce bon office à celui que je viens de vous rendre ! mais j'offenserais le Génie supérieur qui vous guide : Allez, prince, fuyez de la tour, et souvenez-vous que la fée Bénigne sera toujours de vos amis. " À ces mots, elle, le palais et les merveilles que le prince avait vues, disparurent ; il se trouva dans une épaisse forêt, à plus de cent lieues de la tour le roi Brun l'avait fait mettre.

Laissons-le revenir de son juste étonnement, et voyons deux choses ; l'une, ce qui se passe entre les gardes que son père lui avait donnés, et l'autre, ce qui arrive à la princesse Trognon. Ces pauvres gardes, surpris que leur prince ne demandât point à souper entrèrent dans sa chambre, et ne l'ayant pas trouvé, ils le cherchèrent partout avec une extrême crainte qu'il ne se fût sauvé. Leur peine étant inutile, ils pensèrent se désespérer ; car ils appréhendaient que le roi Brun, qui était si terrible, ne les fît mourir. Après avoir agité tous les moyens propres à l'apaiser, ils conclurent qu'il fallait qu'un d'entre eux se mît au lit, et ne se laissât point voir ; qu'ils diraient que le prince était bien malade, que peu après il le feindraient mort, et qu'une bûche ensevelie et enterrée les tirerait d'intrigue. Ce remède leur parut infaillible ; sur-le-champ ils le mirent en pratique. Le plus petit des gardes, à qui l'on fit une grosse bosse, se coucha. On fut dire au roi que son fils était bien malade ; il crut que c'était pour l'attendrir, et ne voulut rien relâcher de sa sévérité : c'était justement ce que les timides gardes souhaitaient ; et plus ils faisaient paraître d'empressements, plus le roi Brun marquait d'indifférence.

Pour la princesse Trognon, elle arriva dans une petite machine qui n'avait qu'une coudée de haut, et la machine était dans une litière. Le roi Brun alla au-devant d'elle lorsqu'il la vit si difforme, dans une jatte, la peau écaillée comme une morue, les sourcils joints, le nez plat et large, et la bouche proche des oreilles, il ne put s'empêcher de lui dire :

" En vérité, princesse Trognon, vous êtes gracieuse, de mépriser mon Torticoli ; sachez qu'il est bien laid, mais sans mentir, il l'est moins que vous.

- Seigneur, lui dit-elle, je n'ai pas assez d'amour-propre pour m'offenser des choses désobligeantes que vous me dites, je ne sais cependant si vous croyez que ce soit un moyen sûr pour me persuader d'aimer votre charmant Torticoli ; mais je vous déclare, malgré ma misérable jatte, et les défauts dont je suis remplie, que je ne veux point l'épouser, et que je préfère le titre de princesse Trognon, à celui de reine Torticoli. "

Le roi Brun s'échauffa fort de cette réponse.

" Je vous assure, dit-il, que je n'en aurai pas le démenti ; le roi votre père doit être votre maître, et je le suis devenu depuis qu'il vous a mise entre mes mains.

- Il est des choses, dit-elle, sur lesquelles nous pouvons opter ; c'est en dépit de moi qu'on m'a conduite ici, je vous en avertis ; et je vous regarderai comme mon plus mortel ennemi, si vous me faites violence. "

Le roi encore plus irrité la quitta, et lui donna un appartement dans son palais, avec des dames qui avaient ordre de lui persuader que le meilleur parti à prendre, pour elle, était d'épouser le prince.

Cependant les gardes, qui craignaient d'être découverts, et que le roi ne sût que son fils s'était sauvé, se hâtèrent de lui aller dire qu'il était mort. Á ces nouvelles il ressentit une douleur dont on le croyait incapable ; il cria, il hurla, et se prenant à Trognon de la perte qu'il venait de faire, il l'envoya dans la tour à la place de son cher défunt.

La pauvre princesse demeura aussi triste qu'étonnée de se trouver prisonnière ; elle avait du cœur, et elle parla comme elle devait d'un procédé si dur. Elle croyait qu'on le dirait au roi ; mais personne n'osa l'en entretenir. Elle croyait aussi qu'elle pouvait écrire à son père les mauvais traitements qu'elle souffrait, et qu'il viendrait la délivrer. Ses projets de ce côté- furent inutiles ; on interceptait ses lettres, et on les donnait au roi.

Comme elle vivait dans cette espérance, elle s'affligeait moins, et tous les jours elle allait dans la galerie regarder les peintures qui étaient sur les vitres ; rien ne lui paraissait plus extraordinaire que ce nombre de choses différentes qui y étaient représentées, et de s'y voir dans sa jatte.

" Depuis que je suis arrivée en ce pays-ci, les peintres, disait-elle, ont pris un étrange plaisir à me peindre ; est-ce qu'il n'y a pas assez de figures ridicules sans la mienne ? ou veulent-ils par des oppositions, faire éclater davantage la beauté de cette jeune bergère, qui me semble charmante ? "

Elle regardait ensuite le portrait d'un berger qu'elle ne pouvait assez louer.

" Que l'on est à plaindre, disait-elle, d'être disgraciée de la nature au point que je le suis ! Eh que l'on est heureuse quand on est belle ! "

En disant ces mots, elle avait les larmes aux yeux ; puis se voyant dans un miroir, elle se tourna brusquement ; mais elle fut bien étonnée de trouver derrière elle une petite vieille, coiffée d'un chaperon, qui était la moitié plus laide qu'elle ; et la jatte elle se traînait, avait plus de vingt trous, tant elle était usée.

" Princesse, lui dit cette vieillotte, vous pouvez choisir entre la vertu et la beauté ; vos regrets sont si touchants, que je les ai entendus. Si vous voulez être belle, vous serez coquette, glorieuse et très galante ; si vous voulez rester comme vous êtes, vous serez sage, estimée et fort humble. "

Trognon regarda celle qui lui parlait ; et lui demanda si la beauté était incompatible avec la sagesse.

" Non, lui dit la bonne femme ; mais à votre égard il est arrêté que vous ne pouvez avoir que l'une des deux.

- bien, s'écria Trognon d'un air ferme, je préfère ma laideur à la beauté.

- Quoi ! vous aimez mieux effrayer ceux qui vous voient ? reprit la vieille.

- Oui, madame, dit la princesse, je choisis plutôt tous les malheurs ensemble, que de manquer de vertu.

- J'avais apporté exprès mon manchon jaune et blanc, dit la fée ; en soufflant du côté jaune, vous seriez devenue semblable à cette admirable bergère qui vous a paru si charmante, et vous auriez été aimée d'un berger dont le portrait a arrêté vos yeux plus d'une fois ; en soufflant du côté blanc, vous pourrez vous affermir encore dans le chemin de la vertu, vous entrez si courageusement.

-  ! madame, reprit la princesse, ne me refusez pas cette grâce, elle me consolera de tout le mépris que l'on a pour moi. "

La petite vieille lui donna le manchon de vertu et de beauté ; Trognon ne se méprit point, elle souffla par le côté blanc, et remercia la fée, qui disparut aussitôt.


Auteur : Marie-Catherine d'Aulnoy

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