Le rameau d'or (première partie)

De Elkodico.

Le rameau d'or

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Le rameau d'or (première partie)

Il était une fois un roi dont l'humeur austère et chagrine inspirait plutôt de la crainte que de l'amour. Il se laissait voir rarement ; et sur les plus légers soupçons, il faisait mourir ses sujets. On le nommait le roi Brun, parce qu'il fronçait toujours le sourcil. Le roi Brun avait un fils qui ne lui ressemblait point. Rien n'égalait son esprit, sa douceur, sa magnificence et sa capacité ; mais il avait les jambes tortues, une bosse plus haute que sa tête, les yeux de travers, la bouche de côté ; enfin c'était un petit monstre, et jamais une si belle âme n'avait animé un corps si mal fait. Cependant, par un sort singulier, il se faisait aimer jusqu'à la folie des personnes auxquelles il voulait plaire ; son esprit était si supérieur à tous les autres, qu'on ne pouvait l'entendre avec indifférence.

La reine sa mère voulut qu'on l'appelât Torticoli ; soit qu'elle aimât ce nom, ou qu'étant effectivement tout de travers, elle crût avoir rencontré ce qui lui convenait davantage. Le roi Brun, qui pensait plus à sa grandeur qu'à la satisfaction de son fils, jeta les yeux sur la fille d'un puissant roi, qui était son voisin, et dont les états, joints aux siens, pouvaient le rendre redoutable à toute la terre. Il pensa que cette princesse serait fort propre pour le prince Torticoli, parce qu'elle n'aurait pas lieu de lui reprocher sa difformité et sa laideur, puisqu'elle était pour le moins aussi laide et aussi difforme que lui. Elle allait toujours dans une jatte, elle avait les jambes rompues. On l'appelait Trognon. C'était la créature du monde la plus aimable par l'esprit ; il semblait que le ciel avait voulu la récompenser du tort que lui avait fait la nature.

Le roi Brun ayant demandé et obtenu le portrait de la princesse Trognon, le fit mettre dans une grande salle sous un dais, et il envoya quérir le prince Torticoli, auquel il commanda de regarder ce portrait avec tendresse, puisque c'était celui de Trognon, qui lui était destinée. Torticoli y jeta les yeux, et les détourna aussitôt avec un air de dédain qui offensa son père.

" Est-ce que vous n'êtes pas content ? lui dit-il d'un ton aigre et fâché.

- Non, seigneur, répondit-il ; je ne serai jamais content d'épouser un cul-de-jatte.

- Il vous sied bien, dit le roi Brun, de trouver des défauts en cette princesse, étant vous-même un petit monstre qui fait peur !

- C'est par cette raison, ajouta le prince, que je ne veux point m'allier avec un autre monstre ; j'ai assez de peine à me souffrir : que serait-ce si j'avais une telle compagnie ?

- Vous craignez de perpétuer la race des magots, répondit le roi d'un air offensant ; mais vos craintes sont vaines, vous l'épouserez. Il suffit que je l'ordonne pour être obéi. "

Torticoli ne répliqua rien ; il fit une profonde révérence, et se retira

Le roi Brun n'était point accoutumé à trouver la plus petite résistance ; celle de son fils le mit dans une colère épouvantable. Il le fit enfermer dans une tour qui avait été bâtie exprès pour les princes rebelles, mais il ne s'en était point trouvé depuis deux cents ans ; de sorte que tout y était en assez mauvais ordre. Les appartements et les meubles y paraissaient d'une antiquité surprenante. Le prince aimait la lecture. Il demanda des livres ; on lui permit d'en prendre dans la bibliothèque de la tour. Il crut d'abord que cette permission suffisait. Lorsqu'il voulut les lire, il en trouva le langage si ancien, qu'il n'y comprenait rien.

Il les laissait, puis il les reprenait, essayant d'y entendre quelque chose, ou tout au moins de s'amuser avec. Le roi Brun, persuadé que Torticoli se lasserait de sa prison, agit comme s'il avait consenti à épouser Trognon ; il envoya des ambassadeurs au roi son voisin, pour lui demander sa fille, à laquelle il promettait une félicité parfaite. Le père de Trognon fut ravi de trouver une occasion si avantageuse de la marier ; car tout le monde n'est pas d'humeur de se charger d'un cul-de-jatte. Il accepta la proposition du roi Brun ; quoiqu'à dire vrai, le portrait du prince Torticoli, qu'on lui avait apporté, ne lui parût pas fort touchant. Il le fit placer à son tour dans une galerie magnifique ; l'on y apporta Trognon.

Lorsqu'elle l'aperçut, elle baissa les yeux et se mit à pleurer. Son père, indigné de la répugnance qu'elle témoignait, prit un miroir. Le mettant vis-à-vis d'elle :

" Vous pleurez, ma fille, lui dit-il ; ah ! regardez-vous, et convenez après cela qu'il ne vous est pas permis de pleurer.

- Si j'avais quelque empressement d'être mariée, seigneur, lui dit-elle, j'aurais peut-être tort d'être si délicate ; mais je chérirai mes disgrâces, si je les souffre toute seule ; je ne veux partager avec personne l'ennui de me voir. Que je reste toute ma vie la malheureuse princesse Trognon, je serai contente, ou tout au moins je ne me plaindrai point. "

Quelque bonnes que pussent être ses raisons, le roi ne les écouta pas ; il fallut partir avec les ambassadeurs qui l'étaient venu demander.

Pendant qu'elle fait son voyage dans une litière, elle était comme un vrai Trognon, il faut revenir dans la tour, et voir ce que fait le prince. Aucun de ses gardes n'osait lui parler. On avait ordre de le laisser ennuyer, de lui donner mal à manger, et de le fatiguer par toute sorte de mauvais traitements. Le roi Brun savait se faire obéir : si ce n'était pas par amour, c'était au moins par crainte ; mais l'affection qu'on avait pour le prince, était cause qu'on adoucissait ses peines autant qu'on le pouvait.

Un jour qu'il se promenait dans une grande galerie, pensant tristement à sa destinée qui l'avait fait naître si laid et si affreux, et qui lui faisait rencontrer une princesse encore plus disgraciée, il jeta les yeux sur les vitres, qu'il trouva peintes de couleurs si vives, et les dessins si bien exprimés, qu'ayant un goût particulier pour ces beaux ouvrages, il s'attacha à regarder celui-là ; mais il n'y comprenait rien, car c'était des histoires qui étaient passées depuis plusieurs siècles. Il est vrai que ce qui le frappa, ce fut de voir un homme qui lui ressemblait si fort, qu'il paraissait que c'était son portrait. Cet homme était dans le donjon de la tour, et cherchait dans la muraille, il trouvait un tire-bourre d'or, avec lequel il ouvrait un cabinet. Il y avait encore beaucoup d'autres choses qui frappèrent son imagination ; et sur la plupart des vitres, il voyait toujours son portrait. Par quelle aventure, disait-il, me fait-on faire ici un personnage, moi qui n'étais pas encore  ? Et par quelle fatale idée le peintre s'est-il diverti à faire un homme comme moi ? Il voyait sur ces vitres une belle personne, dont les traits étaient si réguliers, et la physionomie si spirituelle, qu'il ne pouvait en détourner les yeux. Enfin il y avait mille objets différents, et toutes les passions y étaient si bien exprimées, qu'il croyait voir arriver ce qui n'était représenté que par le mélange des couleurs.

Il ne sortit de la galerie que lorsqu'il n'eut plus assez de jour pour distinguer ces peintures. Quand il fut retourné dans sa chambre, il prit un vieux manuscrit qui lui tomba le premier sous la main ; les feuilles en étaient de vélin, peintes tout autour, et la couverture d'or émaillé de bleu, qui formait des chiffres. Il demeura bien surpris d'y voir les mêmes choses qui étaient sur les vitres de la galerie ; il tâchait de lire ce qui était écrit ; il n'en put venir à bout. Mais tout d'un coup il vit que dans un des feuillets l'on représentait des musiciens, ils se mirent à chanter ; et dans un autre feuillet, il y avait des joueurs de bassette et de tric-trac, les cartes et les dés allaient et venaient. Il tourna le vélin : c'était un bal l'on dansait ; toutes les dames étaient parées, et d'une beauté merveilleuse. Il tourna encore le feuillet : il sentit l'odeur d'un excellent repas ; c'étaient les petites figures qui mangeaient. La plus grande n'avait pas un quartier de haut. Il y en eut une qui se tournant vers le prince :

" À ta santé, Torticoli, lui dit-elle, songe à nous rendre notre reine, si tu le fais, tu t'en trouveras bien ; si tu y manques, tu t'en trouveras mal. "

À ces paroles, le prince fut saisi d'une si violente peur, car il y avait déjà quelque temps qu'il commençait à trembler, qu'il laissa tomber le livre d'un côté, et il tomba de l'autre comme un homme mort. Au bruit de sa chute, ses gardes accoururent ; ils l'aimaient chèrement, et ne négligèrent rien pour le faire revenir de son évanouissement. Lorsqu'il se trouva en état de parler, ils lui demandèrent ce qu'il avait ; il leur dit qu'on le nourrissait si mal, qu'il n'y pouvait résister, et qu'ayant la tête pleine d'imaginations, il s'était figuré de voir et d'entendre des choses si surprenantes dans ce livre, qu'il avait été saisi de peur. Ses gardes affligés, lui donnèrent à manger, malgré toutes les défenses du roi Brun. Quand il eut mangé, il reprit le livre devant eux, et ne trouva plus rien de ce qu'il avait vu ; cela lui confirma qu'il s'était trompé.

Il retourna le lendemain dans la galerie ; il vit encore les peintures sur les vitres, qui se remuaient, qui se promenaient dans des allées, qui chassaient de cerfs et des lièvres, qui pêchaient, ou qui bâtissaient de petites maisons ; car c'étaient des miniatures fort petites, et son portrait était toujours partout. Il avait un habit semblable au sien, il montait dans le donjon de la tour, et il y trouvait le tire-bourre d'or. Comme il avait bien mangé, il n'y avait plus lieu de croire qu'il entrât de la vision dans cette affaire.

" Ceci est trop mystérieux, dit-il, pour que je doive négliger les moyens d'en savoir davantage ; peut-être que je les apprendrai dans le donjon. "

Il y monta, et frappant contre le mur, il lui sembla qu'un endroit était creux ; il prit un marteau, et démaçonna cet endroit, et trouva un tire-bourre d'or fort proprement fait. Il ignorait encore à quel usage il devait lui servir, lorsqu'il aperçut dans un coin du donjon une vieille armoire de méchant bois. Il voulut l'ouvrir, mais il ne put trouver de ferrures ; de quelque côté qu'il la tournât, c'était une peine inutile. Enfin il vit un petit trou, et soupçonnant que le tire-bourre lui serait utile, il l'y mit ; puis tirant avec force, il ouvrit l'armoire. Mais autant qu'elle était vieille et laide par dehors, autant était-elle belle et merveilleuse par dedans ; tous les tiroirs étaient de cristal de roche gravé, ou d'ambre, ou de pierres précieuses ; quand on en avait tiré un, l'on en trouvait de plus petits aux côtés, dessus, dessous et au fond, qui étaient séparés par de la nacre de perle. On tirait cette nacre, et les tiroirs ensuite ; chacun était rempli des plus belles armes du monde, de riches couronnes, de portraits admirables. Le prince Torticoli était charmé ; il tirait toujours sans se lasser. Enfin il trouva une petite clé, faite d'une seule émeraude, avec laquelle il ouvrit un guichet d'or qui était dans le fond ; il fut ébloui d'une brillante escarboucle qui formait une grande boîte. Il la tira promptement du guichet ; mais que devint-il, lorsqu'il la trouva toute pleine de sang, et la main d'un homme qui était coupée, laquelle tenait encore une boîte de portrait.

À cette vue Torticoli frémit, ses cheveux se hérissèrent, ses jambes mal assurées le soutenaient avec peine. Il s'assit par terre, tenant encore la boîte, détournant les yeux d'un objet si funeste ; il avait grande envie de la remettre il l'avait prise, mais il pensait que tout ce qui s'était passé jusqu'alors, n'était point arrivé sans de grands mystères. Il se souvenait de ce que la petite figure du livre lui avait dit : que selon qu'il en userait, il s'en trouverait bien ou mal ; il craignait autant l'avenir que le présent. Et venant à se reprocher une timidité indigne d'une grande âme, il fit un effort sur lui-même puis attachant les yeux sur cette main :

" Ô main infortunée dit-il, ne peux-tu par quelques signes m'instruire de ta triste aventure ? Si je suis en état de te servir, assure-toi de la générosité de mon cœur. "

Cette main à ces paroles parut agitée, et remuant les doigts, elle fit des signes, dont il entendit aussi bien le discours, que si une bouche intelligente lui eût parlé.

" Apprends, dit la main, que tu peux tout pour celui dont la barbarie d'un jaloux m'a séparée. Tu vois dans ce portrait l'adorable beauté qui est cause de mon malheur : va sans différer dans la galerie, prends garde à l'endroit le soleil darde ses plus ardents rayons, cherche, et tu trouveras mon trésor. "

La main cessa alors d'agir ; le prince lui fit plusieurs questions, à quoi elle ne répondit point.

" vous remettrai-je ? " lui dit-il.

Elle lui fit de nouveaux signes ; il comprit qu'il fallait la remettre dans l'armoire : il n'y manqua pas. Tout fut refermé ; il serra le tire-bourre dans le même mur il l'avait pris, et s'étant un peu aguerri sur les prodiges, il descendit dans la galerie.

À son arrivée les vitres commencèrent à faire un cliquetis et un trémoussement extraordinaire ; il regarda les rayons du soleil donnaient ; il vit que c'était sur le portrait d'un jeune adolescent, si beau et d'un si grand air, qu'il en demeura charmé. En levant ce tableau, il trouva un lambris d'ébène avec des filets d'or, comme dans tout le reste de la galerie : il ne savait comment l'ôter, et s'il devait l'ôter. Il regarda sur les vitres, il connut que le lambris se levait ; aussitôt il le lève, et il se trouve dans un vestibule tout de porphyre, ornée de statues ; il monte un large degré d'agate, dont la rampe était d'or de rapport ; il entre dans un salon tout de lapis, et traversant des appartements sans nombre, il restait ravi de l'excellence des peintures et de la richesse des meubles, il arriva enfin dans une petite chambre, dont tous les ornements étaient de turquoise, et il vit sur un lit de gaze bleue et or, une dame qui semblait dormir. Elle était d'une beauté incomparable ; ses cheveux, plus noirs que l'ébène, relevaient la blancheur de son teint ; elle paraissait inquiète dans son sommeil ; son visage avait quelque chose d'abattu et d'une personne malade.

Le prince craignant de la réveiller, s'approcha doucement ; il entendit qu'elle parlait, et prêtant une grande attention à ses paroles, il ouït ce peu de mots, entrecoupés de soupirs :

" Penses-tu, perfide, que je puisse t'aimer, après m'avoir éloignée de mon aimable Trasimène ? Quoi ? à mes yeux tu as osé séparer une main si chère, d'un bras qui doit t'être toujours redoutable ? Est-ce ainsi que tu prétends me prouver ton respect et ton amour ? Ah ! Trasimène, mon cher amant, ne dois-je plus vous voir ? "

Le prince remarqua que les larmes cherchaient un passage entre ses paupières fermées, et que coulant sur ses joues, elles ressemblaient aux pleurs de l'aurore.


Auteur : Marie-Catherine d'Aulnoy

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Traducteur : Nom du traducteur

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