Le rameau d'or (quatrième partie)

De Elkodico.

Le rameau d'or

1ère partie2ème partie - 3ème partie4ème partie - 5ème partie6ème partie

 

Le rameau d'or (quatrième partie)

Il attacha ses yeux sur Brillante avec une attention et un plaisir qu'il n'avait point ressenti jusqu'alors. Il se mit à genoux auprès d'elle ; il examinait cet assemblage de beauté, qui la rendait toute parfaite ; et son cœur fut le premier qui paya le tribut qu'aucun autre depuis n'osa lui refuser. Comme il rêvait profondément, Brillante s'éveilla ; et voyant Sans-Pair proche d'elle avec un habit de pasteur extrêmement galant, elle le regarda, et rappela aussitôt son idée parce qu'elle avait vu son portrait dans la tour.

" Aimable bergère, lui dit-il, quelle heureuse destinée vous conduit ici ? Vous y venez, sans doute, pour recevoir notre encens et nos vœux. Ah ! je sens déjà que je serai le plus empressé à vous rendre mes hommages.

- Non, berger, lui dit-elle, je ne prétends point exiger des honneurs qui ne me sont pas dus ; je veux demeurer simple bergère, j'aime mon troupeau et mon chien. La solitude a des charmes pour moi, je ne cherche qu'elle.

- Quoi ! jeune bergère en arrivant en ces lieux vous y apportez le dessein de vous cacher aux mortels qui les habitent ! Est-il possible, continua-t-il, que vous nous vouliez tant de mal ? Tout du moins exceptez-moi, puisque je suis le premier qui vous ai offert ses services.

- Non, reprit Brillante, je ne veux point vous voir plus souvent que les autres, quoique je sente déjà une estime particulière pour vous ; mais enseignez-moi quelque sage bergère, chez qui je puisse me retirer ; car étant inconnue ici, et dans un âge à ne pouvoir demeurer seule, je serai bien aise de me mettre sous sa conduite. "

Sans-Pair fut ravi de cette commission. Il la mena dans une cabane si propre, qu'elle avait mille agréments dans sa simplicité. Il y avait une petite vieillotte qui sortait rarement, parce qu'elle ne pouvait presque plus marcher.

" Tenez, ma bonne mère, dit Sans-Pair en lui présentant Brillante, voici une fille incomparable, dont la seule présence vous rajeunira. "

La vieille l'embrassa, et lui dit d'un air affable qu'elle était la bien venue ; qu'elle avait de la peine de la loger si mal, mais que tout au moins elle la logerait fort bien dans son cœur.

" Je ne pensais pas, dit Brillante, trouver ici un accueil si favorable, et tant de politesse ; je vous assure, ma bonne mère, que je suis ravie d'être auprès de vous. Ne me refusez pas, continua-t-elle, en s'adressant au berger, de me dire votre nom, pour que je sache à qui je suis obligée d'un tel service.

- On m'appelle Sans-Pair, répondit le prince ; mais à présent je ne veux point d'autre nom que celui de votre esclave.

- Et moi, dit la petite vieille, je souhaite aussi de savoir comme on appelle la bergère pour qui j'exerce l'hospitalité. "

La princesse lui dit qu'on la nommait Brillante. La vieille parut charmée d'un si aimable nom, et Sans-Pair dit cent jolies choses -dessus.

La vieille bergère ayant peur que Brillante n'eût faim, lui présenta dans une terrine fort propre, du lait doux, avec du pain bis, des œufs frais, du beurre nouveau battu, et un fromage à la crème. Sans-Pair courut dans sa cabane ; il en apporta des fraises, des noisettes, des cerises et d'autres fruits, tous entourés de fleurs ; et pour avoir lieu de rester plus longtemps auprès de Brillante, il lui demanda permission d'en manger avec elle. Hélas ! qu'il lui aurait été difficile de la lui refuser. Elle le voyait avec un plaisir extrême ; et quelque froideur qu'elle affectât, elle sentait bien que sa présence ne lui serait point indifférente.

Lorsqu'il l'eut quittée, elle pensa encore longtemps à lui, et lui à elle. Il la voyait tous les jours, il conduisait son troupeau dans le lieu elle faisait paître le sien, il chantait auprès d'elle des paroles passionnées : il jouait de la flûte et de la musette pour la faire danser, et elle s'en acquittait avec une grâce et une justesse qu'il ne pouvait assez admirer. Chacun de son côté faisait réflexion à cette suite surprenante d'aventures qui leur étaient arrivées, et chacun commençait à s'inquiéter. Sans-Pair la cherchait soigneusement partout.

Elle l'évitait avec soin, et se reprochait sans cesse ce qu'elle ressentait pour lui.

" Quoi ! j'ai le malheur d'aimer, disait-elle, et d'aimer un malheureux berger ! Quelle destinée est la mienne ? J'ai préféré la vertu à la beauté : il semble que le ciel, pour me récompenser de ce choix, m'avait voulu rendre belle ; mais que je m'estime malheureuse de l'être devenue ! Sans ces inutiles attraits, le berger que je fuis ne serait point attaché à me plaire, et je n'aurais pas la honte de rougir des sentiments que j'ai pour lui. "

Ses larmes finissaient toujours par de si douloureuses réflexions, et ses peines augmentaient par l'état elle réduisait son aimable berger. Il était de son côté accablé de tristesse ; il avait envie de déclarer à Brillante la grandeur de sa naissance, dans la pensée qu'elle serait peut-être piquée d'un sentiment de vanité, et qu'elle l'écouterait plus favorablement ; mais il se persuadait ensuite qu'elle ne le croirait pas, et que si elle lui demandait quelque preuve de ce qu'il lui dirait, il était hors d'état de lui en donner.

" Que mon sort est cruel, s'écriait-il ! quoique je fusse affreux, je devais succéder à mon père. Un grand royaume répare bien des défauts. Il me serait à présent inutile de me présenter à lui ni à ses sujets, il n'y en a aucuns qui puissent me reconnaître ; et tout le bien que m'a fait la fée Bénigne, en m'ôtant mon nom et ma laideur, consiste à me rendre berger, et à me livrer aux charmes d'une bergère inexorable, qui ne peut me souffrir. Étoile barbare, disait-il en soupirant, deviens-moi plus propice, ou rends-moi ma difformité avec ma première indifférence ! "

Voilà les tristes regrets que l'amant et la maîtresse faisaient sans se connaître. Mais comme Brillante s'appliquait à fuir Sans-Pair, un jour qu'il avait résolu de lui parler, pour en trouver un prétexte qui ne l'offensât point, il prit un petit agneau, qu'il enjoliva de rubans et de fleurs ; il lui mit un collier de paille peinte, travaillé si proprement, que c'était une espèce de chef-d'œuvre ; il avait un habit de taffetas couleur de rose, couvert de dentelles d'Angleterre, une houlette garnie de rubans, une panetière ; et en cet état tous les Céladons du monde n'auraient osé paraître devant lui. Il trouva Brillante assise au bord d'un ruisseau, qui coulait lentement dans le plus épais du bois ; ses moutons y paissaient épars. La profonde tristesse de la bergère ne lui permettait pas de leur donner ses soins. Sans-Pair l'aborda d'un air timide ; il lui présenta le petit agneau ; et la regardant tendrement :

" Que vous ai-je donc fait, belle bergère, lui dit-il, qui m'attire de si terribles marques de votre aversion ? Vous reprochez à vos yeux le moindre de leurs regards ; vous me fuyez. Ma passion vous paraît-elle si offensante ? En pouvez-vous souhaiter une plus pure et plus fidèle ? Mes paroles, mes actions n'ont-elles pas toujours été remplies de respect et d'ardeur ? Mais, sans doute vous aimez ailleurs ; votre cœur est prévenu pour un autre."

Elle lui repartit aussitôt :

Berger, lorsque je vous évite,
Devez-vous vous en alarmer ?
On connaît assez par ma fuite
Que je crains de vous trop aimer.
Je fuirais avec moins de peine,
Si la haine me faisait fuir ;
Mais lorsque la raison m'entraîne,
L'amour cherche à me retenir.
Tout m'alarme ; en ce moment même,
Je sens que vos regards affaiblissent mon cœur.
Je reste toutefois ; quand l'amour est extrême,
Berger, que le devoir paraît plein de rigueur !
Et qu'on fuit lentement, quand on fuit ce qu'on aime !
Adieu ; si vous m'aimez, hélas !
Mon repos en dépend, gardez-vous de me suivre.
Peut-être que sans vous, je ne pourrai plus vivre ;
Mais toutefois, berger, ne suivez point mes pas.

En achevant ces mots, Brillante s'éloigna. Le prince amoureux et désespéré voulut la suivre ; mais sa douleur devint si forte, qu'il tomba sans connaissance au pied d'un arbre. Ah ! vertu sévère et trop farouche, pourquoi redoutez-vous un homme qui vous a chérie dès sa plus tendre enfance ? Il n'est point capable de vous méconnaître, et sa passion est toute innocente. Mais la princesse se défiait autant d'elle que de lui ; elle ne pouvait s'empêcher de rendre justice au mérite de ce charmant berger, et elle savait bien qu'il faut éviter ce qui nous paraît trop aimable.

On n'a jamais tant pris sur soi qu'elle y prit dans ce moment ; elle s'arrachait à l'objet le plus tendre et le plus chèrement aimé qu'elle eût vu de sa vie. Elle ne put s'empêcher de tourner plusieurs fois la tête, pour regarder s'il la suivait ; elle l'aperçut tomber demi-mort. Elle l'aimait, et elle se refusa la consolation de le secourir. Lorsqu'elle fut dans la plaine, elle leva pitoyablement les yeux ; et joignant ses bras l'un sur l'autre :

" Ô vertu ! ô gloire, ô grandeur ! je te sacrifie mon repos, s'écria-t-elle : ô destin ! ô Trasimène ! je renonce à ma fatale beauté ; rends-moi ma laideur, ou rends-moi, sans que j'en puisse rougir, l'amant que j'abandonne ! "

Elle s'arrêta à ces mots, incertaine si elle continuerait de fuir, ou si elle retournerait sur ses pas. Son coeur voulait qu'elle rentrât dans le bois elle avait laissé Sans-Pair ; mais sa vertu triompha de sa tendresse. Elle prit la généreuse résolution de ne le plus voir

Depuis qu'elle avait été transportée dans ces lieux, elle avait entendu parler d'un célèbre enchanteur, qui demeurait dans un château qu'il avait bâti avec sa sœur aux confins de l'île.

On ne parlait que de leur savoir ; c'était tous les jours de nouveaux prodiges. Elle pensa qu'il ne fallait pas moins qu'un pouvoir magique pour effacer de son coeur l'image du charmant berger ; et sans en rien dire à sa charitable hôtesse, qui l'avait reçue et qui la traitait comme sa fille, elle se mit en chemin, si occupée de ses déplaisirs, qu'elle ne faisait aucune réflexion au péril qu'elle courait, étant belle et jeune, de voyager toute seule. Elle ne s'arrêtait ni jour ni nuit ; elle ne buvait ni ne mangeait, tant elle avait envie d'arriver au château pour guérir de sa tendresse. Mais en passant dans un bois, elle ouït quelqu'un qui chantait ; elle crut entendre prononcer son nom, et reconnaître la voix d'une de ses compagnes. Elle s'arrêta pour l'écouter ; elle entendit :

Sans-Pair, de son hameau,
Le mieux fait le plus beau,
Aimait la bergère Brillante,
Aimable, jeune et belle, enfin toute charmante.
Par mille petits soins, ce berger, chaque jour,
Lui déclarait assez ce qu'il sentait pour elle,
Mais la jeune rebelle ignorait ce que c'est qu'amour.
Son cœur plein de tristesse
Soupirait toutefois loin du berger absent :
Ce qui marque de la tendresse,
Et ce qu'on ne fait pas pour un indifférent.
Il est vrai qu'à notre bergère,
De tels chagrins n'arrivaient guère ;
Car son amant la suivait en tous lieux
(Elle ne demandait pas mieux).
Souvent couchés dessus l'herbette,
Il lui chantait des vers de sa façon ;
La belle avec plaisir écoutait sa musette,
Et même apprenait sa chanson.

" Ah ! c'en est trop, dit-elle, en versant des larmes ; indiscret berger, tu t'es vanté des faveurs innocentes que je t'ai accordées ! Tu as osé présumer que mon faible coeur serait plus sensible à ta passion qu'à mon devoir ! Tu as fait confidence de tes injustes désirs, et tu es cause que l'on me chante dans les bois et dans les plaines ! "

Elle en conçut un dépit si violent, qu'elle se crut en état de le voir avec indifférence, et peut-être avec de la haine.

" Il est inutile, continua-t-elle, que j'aille plus loin pour chercher des remèdes à ma peine ; je n'ai rien à craindre d'un berger en qui je connais si peu de mérite. Je vais retourner au hameau avec la bergère que je viens d'entendre. "

Elle l'appela de toute sa force, sans que personne lui répondît, et cependant elle entendait de temps en temps chanter assez proche d'elle. L'inquiétude et la peur la prirent. En effet, ce bois appartenait à l'enchanteur, et l'on n'y passait point sans avoir quelque aventure.

Brillante, plus incertaine que jamais, se hâta de sortir du bois.

" Le berger que je craignais, disait-elle, m'est-il devenu si peu redoutable, que je doive m'exposer à le revoir ? N'est-ce point plutôt que mon cœur, d'intelligence avec lui, cherche à me tromper ? Ah ! fuyons, fuyons, c'est le meilleur parti pour une princesse aussi malheureuse que moi. "

Elle continua son chemin vers le château de l'enchanteur ; elle y parvint, et elle y entra sans obstacle. Elle traversa plusieurs grandes cours, l'herbe et les ronces étaient si hautes qu'il semblait qu'on n'y avait pas marché depuis cent ans ; elle les rangea avec ses mains, qu'elle égratigna en plus d'un endroit. Elle entra dans une salle le jour ne venait que par un petit trou : elle était tapissée d'ailes de chauves-souris. Il y avait douze chats pendus au plancher, qui servaient de lustres, et qui faisaient un miaulis à faire perdre patience ; et sur une longue table, douze grosses souris attachées par la queue, qui avaient chacune devant elles un morceau de lard, elles ne pouvaient atteindre ; de sorte que les chats voyaient les souris sans les pouvoir manger ; les souris craignaient les chats, et se désespéraient de faim près d'un bon morceau de lard.


Auteur : Marie-Catherine d'Aulnoy

Titre en elko

Texte en elko


Traducteur : Nom du traducteur

Versions
Version 2013
Analyses
Analyse fréquentielleAnalyse syntaxique
Outils personnels