Le rameau d'or (sixième partie)

De Elkodico.

Le rameau d'or

1ère partie2ème partie - 3ème partie4ème partie - 5ème partie6ème partie

 

Le rameau d'or (sixième partie)

Le fantôme fuyait encore plus fort ; et dans cet exercice, le reste du jour se passa. Lorsque la nuit fut venue, il vit beaucoup de lumières dans le château : il se flatta que sa bergère pouvait y être. Il y court ; il entre sans aucun empêchement. Il monte, et trouve dans un salon magnifique une grande et vieille fée d'une horrible maigreur. Ses yeux ressemblaient à deux lampes éteintes ; on voyait le jour au travers de ses joues. Ses bras étaient comme des lattes, ses doigts comme des fuseaux, une peau de chagrin noir couvrait son squelette ; avec cela elle avait du rouge, des mouches, des rubans verts et couleur de rose, un manteau de brocart d'argent, une couronne de diamants sur la tête, et des pierreries partout.

" Enfin, prince, lui dit-elle, vous arrivez dans un lieu je vous souhaite depuis longtemps. Ne songez plus à votre petite bergère ; une passion si disproportionnée vous doit faire rougir. Je suis la reine des Météores ; je vous veux du bien, et je puis vous en faire d'infinis si vous m'aimez.

- Vous aimer, s'écria le prince, en la regardant d'un œil indigné, vous aimer, madame !  ! suis-je maître de mon cœur ! Non, je ne saurais consentir à une infidélité ; et je sens même que si je changeais l'objet de mes amours, ce ne serait pas vous qui le deviendriez. Choisissez dans vos Météores quelque influence qui vous accommode ; aimez l'air, aimez les vents, et laissez les mortels en paix. "

La fée était fière et colère ; en deux coups de baguette elle remplit la galerie de monstres affreux, contre lesquels il fallut que le jeune prince exerçât son adresse et sa valeur. Les uns paraissaient avec plusieurs têtes et plusieurs bras, les autres avaient la figure d'un centaure ou d'une sirène, plusieurs lions à la face humaine, des sphinx et des dragons volants. Sans-Pair n'avait que sa seule houlette, et un petit épieu, dont il s'était armé en commençant son voyage. La grande fée faisait cesser de temps en temps le chamaillis, et lui demandait s'il voulait l'aimer ? Il disait toujours qu'il se vouait à l'amour fidèle, qu'il ne pouvait changer.

Lassée de sa fermeté, elle fit paraître Brillante :

" bien, lui dit-elle, tu vois ta maîtresse au fond de cette galerie, songe à ce que tu vas faire ; si tu refuses de m'épouser, elle sera déchirée et mise en pièces à tes yeux par des tigres.

- Ah ! madame, s'écria le prince en se jetant à ses pieds, je me dévoue volontiers à la mort pour sauver ma chère maîtresse ; épargnez ses jours en abrégeant les miens.

- Il n'est pas question de ta mort, répliqua la fée, traître, il est question de ton cœur et de ta main. "

Pendant qu'il parlaient, le prince entendait la voix de sa bergère qui semblait se plaindre.

" Voulez-vous me laisser dévorer ? lui disait-elle. Si vous m'aimez, déterminez-vous à faire ce que la reine vous ordonne."

Le pauvre prince hésitait :

" quoi ! Bénigne, s'écria-t-il, m'avez-vous donc abandonné, après tant de promesses ? Venez, venez nous secourir. "

Ces mots furent à peine prononcés, qu'il entendit une voix dans les airs, qui prononçait distinctement ces paroles :

Laisse agir le destin ; mais sois fidèle, et cherche le Rameau d'Or.

La grande fée, qui s'était crue victorieuse par le secours de tant de différentes illusions, pensa se désespérer de trouver en son chemin un aussi puissant obstacle que la protection de Bénigne.

" Fuis ma présence, s'écria-t-elle, prince malheureux et opiniâtre ; puisque ton cœur est rempli de tant de flammes, tu seras un grillon, ami de la chaleur et du feu. "

Sur-le-champ, le beau et merveilleux prince Sans-Pair devint un petit grillon noir, qui se serait brûlé tout vif dans la première cheminée ou le premier four, s'il ne s'était souvenu de la voix favorable qui l'avait rassuré.

" Il faut, dit-il, chercher le Rameau d'Or, peut-être que je me dégrillonnerai. Ah ! si j'y trouvais ma bergère, que manquerait-il à ma félicité ? "

Le grillon se hâta de sortir du fatal palais ; et sans savoir il fallait aller, il se recommanda aux soins de la belle fée Bénigne, puis partit sans équipage et sans bruit ; car un grillon ne craint ni les voleurs, ni les mauvaises rencontres. Au premier gîte, qui fut dans le trou d'un arbre, il trouva une sauterelle fort triste ; elle ne chantait point. Le grillon ne s'avisant pas de soupçonner que ce fût une personne toute pleine d'esprit et de raison, lui dit :

" va ainsi ma commère la sauterelle ? "

Elle lui répondit aussitôt :

" Et vous, mon compère le grillon, allez-vous ? "

Cette réponse surprit étrangement l'amoureux grillon.

" Quoi ! vous parlez ? s'écria-t-il,

-  ! vous parlez bien ! s'écria-t-elle. Pensez-vous qu'une sauterelle ait des privilèges moins étendus qu'un grillon ?

- Je puis bien parler, dit le grillon, puisque je suis un homme.

- Et par la même règle, dit la sauterelle, je dois encore plus parler que vous, puisque je suis une fille.

- Vous avez donc éprouvé un sort semblable au mien, dit grillon.

- Sans doute, dit la sauterelle. Mais encore, allez-vous ?

- Je serais ravi, ajouta le grillon, que nous fussions longtemps ensemble. Une voix qui m'est inconnue, répliqua-t-il, s'est fait entendre dans l'air. Elle a dit :

Laisse agir le destin, et cherche le Rameau d'Or.

Il m'a semblé que cela ne pouvait être dit que pour moi. Sans hésiter, je suis parti, quoique j'ignore je dois aller. "

Leur conversation fut interrompue par deux souris qui couraient de toute leur force, et qui voyant un trou au pied de l'arbre, se jetèrent dedans la tête la première, et pensèrent étouffer le compère grillon et la commère sauterelle. Ils se rangèrent de leur mieux dans un petit coin.

" Ah ! madame, dit la plus grosse souris, j'ai mal au côté d'avoir tant couru ; comment se porte votre altesse ?

- J'ai arraché ma queue, répliqua la plus jeune souris ; car sans cela je tiendrais encore sur la table de ce vieux sorcier. Mais as-tu vu comme il nous a poursuivies ? Que nous sommes heureuses d'être sauvées de son palais infernal !

- Je crains un peu les chats et les ratières, ma princesse, continua la grosse souris, et je fais des voeux ardents pour arriver bientôt au Rameau d'Or.

- Tu en sais donc le chemin ? dit l'altesse sourissonne.

- Si je le sais, madame ! comme celui de ma maison, répliqua l'autre. Ce Rameau est merveilleux ; une seule de ses feuilles suffit pour être toujours riche ; elle fournit de l'argent, elle désenchante, elle rend belle, elle conserve la jeunesse ; il faut, avant le jour, nous mettre en campagne.

- Nous aurons l'honneur de vous accompagner, un honnête grillon que voici et moi, si vous le trouvez bon, mesdames, dit la sauterelle ; car nous sommes, aussi bien que vous, pèlerins du Rameau d'Or. "

Il y eut alors beaucoup de compliments faits de part et d'autre ; les souris étaient les princesses que ce méchant enchanteur avait liées sur la table ; et pour le grillon et la sauterelle, ils avaient une politesse qui ne se démentait jamais.

Chacun d'eux s'éveilla très matin ; ils partirent de compagnie fort silencieusement, car ils craignaient que des chasseurs à l'affût les entendant parler, ne les prissent pour les mettre en cage. Ils arrivèrent ainsi au Rameau d'Or. Il était planté au milieu d'un jardin merveilleux ; au lieu de sable, les allées étaient remplies de petites perles orientales plus rondes que des pois ; les roses étaient de diamants incarnats, et les feuilles d'émeraudes, les fleurs des grenades, de grenats ; les soucis, de topazes les jonquilles, de brillants jaunes ; les violettes, de saphirs les bluets, de turquoises ; les tulipes, d'améthystes, opales et diamants ; enfin, la quantité et la diversité de ces belles fleurs brillait plus que le soleil.

C'était donc (comme je l'ai déjà dit), qu'était le Rameau d'Or, le même que le prince Sans-Pair reçut de l'aigle, et dont il toucha la fée Bénigne lorsqu'elle était enchantée. Il était devenu aussi haut que les plus grands arbres, et tout chargé de rubis, qui formaient des cerises. Dès que le grillon, la sauterelle et les deux souris s'en furent approchés, ils reprirent leur forme naturelle. Quelle joie ! quels transports ne ressentit point l'amoureux prince à la vue de sa belle bergère ? Il se jeta à ses pieds ; il allait lui dire tout ce qu'une surprise si agréable et si peu espérée lui faisait ressentir, lorsque la reine Bénigne et le roi Trasimène parurent dans une pompe sans pareille ; car tout répondait à la magnificence du jardin. Quatre amours armés de pied en cap, l'arc au côté, le carquois sur l'épaule, soutenaient avec leurs flèches un petit pavillon de brocart or et bleu, sous lequel paraissaient deux riches couronnes.

" Venez, aimables amants, s'écria la reine, en leur tendant les bras, venez recevoir de nos mains les couronnes que votre vertu, votre naissance et votre fidélité méritent ; vos travaux vont se changer en plaisirs. Princesse Brillante, continua-t-elle, ce berger si terrible à votre cœur, est le prince qui vous fut destiné par votre père et par le sien. Il n'est point mort dans la tour. Recevez-le pour époux, et me laissez le soin de votre repos et de votre bonheur. "

La princesse, ravie, se jeta au cou de Bénigne ; et lui laissant voir les larmes qui coulaient de ses yeux, elle connut par son silence que l'excès de sa joie lui ôtait l'usage de la parole. Sans-Pair s'était mis aux genoux de cette généreuse fée ; il baisait respectueusement ses mains, et disait mille choses sans ordre et sans suite. Trasimène lui faisait de grandes caresses, et Bénigne leur conta, en peu de mots, qu'elle ne les avait presque point quittés ; que c'était elle qui avait proposé à Brillante de souffler dans le manchon jaune et blanc ; qu'elle avait pris la figure d'une vieille bergère pour loger la princesse chez elle ; que c'était encore elle qui avait enseigné au prince de quel côté il fallait suivre sa bergère.

" À la vérité, continua-t-elle, vous avez eu des peines que je vous aurais évitées, si j'en avais été la maîtresse ; mais enfin, les plaisirs d'amour veulent être achetés. "

L'on entendit aussitôt une douce symphonie qui retentit de tous côtés ; les amours se hâtèrent de couronner les jeunes amants. L'hymen se fit ; et pendant cette cérémonie, les deux princesses qui venaient de quitter la figure de souris, conjurèrent la fée d'user de son pouvoir, pour délivrer du château de l'enchanteur les souris et les chats infortunés qui s'y désespéraient.

" Ce jour-ci est trop célèbre, dit-elle, pour vous rien refuser. "

En même temps elle frappe trois fois le Rameau d'Or, et tous ceux qui avaient été retenus dans le château parurent ; chacun sous sa forme naturelle y retrouva sa maîtresse. La fée, libérale, voulant que tout se ressentît de la fête, leur donna l'armoire du donjon à partager entre eux. Ce présent valait plus que dix royaumes de ce temps-. Il est aisé d'imaginer leur satisfaction et leur reconnaissance. Bénigne et Trasimène achevèrent ce grand ouvrage par une générosité qui surpassait tout ce qu'ils avaient fait jusqu'alors, déclarant que le palais et le jardin du Rameau d'Or seraient à l'avenir au roi Sans-Pair et à la reine Brillante ; cent autres rois en étaient tributaires, et cent royaumes en dépendaient.


Auteur : Marie-Catherine d'Aulnoy

Titre en elko

Texte en elko


Traducteur : Nom du traducteur

Versions
Version 2013
Analyses
Analyse fréquentielleAnalyse syntaxique
Outils personnels