Le rameau d'or (troisième partie)

De Elkodico.

Le rameau d'or

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Le rameau d'or (troisième partie)

Elle était ravie du bon choix qu'elle avait fait ; et quelque sujet qu'elle eût d'envier l'incomparable beauté de la bergère peinte sur les vitres, elle pensait, pour s'en consoler, que la beauté passe comme un songe ; que la vertu est un trésor éternel et une beauté inaltérable, qui dure plus que la vie : elle espérait toujours que le roi son père se mettrait à la tête d'une grosse armée, et qu'il la tirerait de la tour. Elle attendait le moment de la voir avec mille impatiences, et elle mourait d'envie de monter au donjon pour voir arriver le secours qu'elle attendait. Mais comment grimper si haut ? Elle allait dans sa chambre moins vite qu'une tortue ; et pour monter, c'était ses femmes qui la portaient.

Cependant elle en trouva un moyen assez particulier. Elle sut que l'horloge était dans le donjon ; elle ôta les poids, et se mit à la place. Lorsqu'on monta l'horloge, elle fut guindée jusqu'en haut ; elle regarda promptement à la fenêtre qui donnait sur la campagne, mais elle ne vit rien venir, et elle s'en retira pour se reposer un peu. En s'appuyant contre le mur que Torticoli, ou pour mieux dire le prince Sans-Pair, avait défait et raccommodé assez mal, le plâtre tomba et le tire-bourre d'or, qui fit tin, tin, près de Trognon. Elle l'aperçut, et après l'avoir ramassé, elle examina à quoi il pouvait servir. Comme elle avait plus d'esprit qu'un autre, elle jugea bien vite que c'était pour ouvrir l'armoire, il n'y avait point de serrure ; elle en vint à bout, et elle ne fut pas moins ravie que le prince l'avait été, de tout ce qu'elle y rencontra de rare et de galant. Il y avait quatre mille tiroirs, tous remplis de bijoux antiques et modernes ; enfin elle trouve le guichet d'or, la boîte d'escarboucle, et la main qui nageait dans le sang. Elle en frémit, et voulut la jeter ; mais il ne fut pas en son pouvoir de la laisser aller, une puissance secrète l'en empêchait.

" Hélas ! que vais-je faire ? dit-elle tristement. J'aime mieux mourir que de rester davantage avec cette main coupée. "

Dans ce moment elle entendit une voix douce et agréable, qui lui dit :

" Prends courage, princesse, ta félicité dépend de cette aventure.

-  ! que puis-je faire ? répondit-elle en tremblant.

- Il faut, lui dit la voix, emporter cette main dans ta chambre, la cacher sous ton chevet ; et quand tu verras un aigle, la lui donner sans tarder un moment. "

Quelque effrayée que fût la princesse, cette voix avait quelque chose de si persuasif, qu'elle n'hésita pas à obéir ; elle replaça les tiroirs et les raretés comme elle les avait trouvés, sans en prendre aucune. Ses gardes, qui craignaient qu'elle ne leur échappât à son tour, ne l'ayant point vue dans sa chambre, la cherchèrent et demeurèrent surpris de la rencontrer dans un lieu elle ne pouvait, disaient-ils, monter que par enchantement.

Elle fut trois jours sans rien voir ; elle n'osait ouvrir la belle boîte d'escarboucle, parce que la main coupée lui faisait trop grand'peur. Enfin, une nuit elle entendit du bruit contre sa fenêtre ; elle ouvrit son rideau, et elle aperçut au clair de lune un aigle qui voltigeait. Elle se leva comme elle put, et se traînant dans la chambre, elle ouvrit la fenêtre. L'aigle entra, faisant grand bruit avec ses ailes, en signe de réjouissance ; elle ne différa pas à lui présenter la main, qu'il prit avec ses serres, et un moment après elle ne l'aperçut plus ; il y avait à sa place un jeune homme, le plus beau et le mieux fait qu'elle eût jamais vu ; son front était ceint d'un diadème, son habit couvert de pierreries. Il tenait dans sa main un portrait ; et prenant le premier la parole :

" Princesse, dit-il à Trognon, il y a deux cents ans qu'un perfide enchanteur me retient en ces lieux. " Nous aimions l'un et l'autre l'admirable fée Bénigne ; j'étais souffert, il était jaloux. Son art surpassait le mien ; et voulant s'en prévaloir pour me perdre, il me dit d'un air absolu, qu'il me défendait de la voir davantage. Une telle défense ne convenait ni à mon amour, ni au rang que je tenais : je le menaçai ; et la belle que j'adore se trouva si offensée de la conduite de l'enchanteur, qu'elle lui défendit à son tour de l'approcher jamais. Ce cruel résolut de nous punir l'un et l'autre. "

" Un jour que j'étais auprès d'elle, charmé du portrait qu'elle m'avait donné, et que je regardais, le trouvant mille fois moins beau que l'original, il parut, et d'un coup de sabre il sépara ma main de mon bras. La fée Bénigne (c'est le nom de ma reine) ressentit plus vivement que moi la douleur de cet accident ; elle tomba évanouie sur son lit, et sur-le-champ je me sentis couvert de plumes ; je fus métamorphosé en aigle. Il m'était permis de venir tous les jours voir la reine, sans pouvoir en approcher ni la réveiller ; mais j'avais la consolation de l'entendre sans cesse pousser de tendres soupirs, et parler en rêvant de son cher Trasimène. Je savais encore qu'au bout de deux cents ans un prince rappellerait Bénigne à la lumière, et qu'une princesse, en me rendant ma main coupée, me rendrait ma première forme. Une fée qui s'intéresse à votre gloire, a voulu que cela fût ainsi ; c'est elle qui a si soigneusement enfermé ma main dans l'armoire du donjon ; c'est elle qui m'a donné le pouvoir de vous marquer aujourd'hui ma reconnaissance. Souhaitez, princesse, ce qui peut vous faire le plus de plaisir, et sur-le-champ vous l'obtiendrez.

- Grand roi, répliqua Trognon (après quelques moments de silence), si je ne vous ai pas répondu promptement, ce n'est point que j'hésite ; mais je vous avoue que je ne suis pas aguerrie sur des aventures aussi surprenantes que celle-ci, et je me figure que c'est plutôt un rêve qu'une vérité.

- Non, madame, répondit Trasimène, ce n'est point une illusion ; vous en ressentirez les effets, dès que vous voudrez me dire quel don vous désirez.

- Si je demandais tous ceux dont j'aurais besoin pour être parfaite, dit-elle, quelque pouvoir que vous ayez, il vous serait difficile d'y satisfaire ; mais je m'en tiens au plus essentiel : rendez mon âme aussi belle que mon corps est laid et difforme.

- Ah ! princesse, s'écria le roi Trasimène, vous me charmez par un choix si juste et si élevé ; mais qui est capable de le faire est déjà accomplie : votre corps va donc devenir aussi beau que votre âme et que votre esprit. "

Il toucha la princesse avec le portrait de la fée ; elle entend cric, croc dans tous ses os ; ils s'allongent, ils se remboîtent ; elle se lève, elle est grande, elle est belle, elle est droite, elle a le teint plus blanc que du lait, tous les traits réguliers, un air majestueux et modeste, une physionomie fine et agréable.

" Quel prodige ! s'écrie-t-elle. Est-ce moi ? Est-ce une chose possible ?

- Oui, madame, reprit Trasimène, c'est vous ; le sage choix que vous avez fait de la vertu vous attire l'heureux changement que vous éprouvez. Quel plaisir pour moi, après ce que je vous dois, d'avoir été destiné pour y contribuer ! Mais quittez pour toujours le nom de Trognon ; prenez celui de Brillante, que vous méritez par vos lumières et par vos charmes."

Dans ce moment il disparut ; et la princesse sans savoir par quelle voiture elle était allée, se trouva au bord d'une petite rivière, dans un lieu ombragé d'arbres, le plus agréable de la terre.

Elle ne s'était point encore vue ; l'eau de cette rivière était si claire, qu'elle connut avec une surprise extrême qu'elle était la même bergère dont elle avait tant admiré le portrait sur les vitres de la galerie. En effet, elle avait comme elle un habit blanc, garni de dentelles fines, le plus propre qu'on eût jamais vu à aucunes bergères ; sa ceinture était de petites roses et de jasmins, ses cheveux ornés de fleurs ; elle trouva une houlette peinte et dorée auprès d'elle, avec un troupeau de moutons qui paissaient le long du rivage, et qui entendaient sa voix ; jusqu'au chien du troupeau, il semblait la connaître, et la caressait.

Quelles réflexions ne faisait-elle point sur des prodiges si nouveaux ! Elle était née, et elle avait vécu jusqu'alors la plus laide de toutes les créatures ; mais elle était princesse. Elle devenait plus belle que l'astre du jour ; elle n'était plus qu'une bergère, et la perte de son rang ne laissait pas de lui être sensible.

Ces différentes pensées l'agitèrent jusqu'au moment elle s'endormit. Elle avait veillé toute la nuit, (comme je l'ai déjà dit), et le voyage qu'elle avait fait, sans s'en apercevoir, était de cent lieues : de sorte qu'elle s'en trouvait un peu lasse. Ses moutons et son chien, rassemblés à ses côtés, semblaient la garder, et lui donner les soins qu'elle leur devait. Le soleil ne pouvait l'incommoder, quoiqu'il fût dans toute sa force ; les arbres touffus l'en garantissaient ; et l'herbe fraîche et fine, sur laquelle elle s'était laissée tomber, paraissait orgueilleuse d'une charge si belle. C'est

Qu'on voyait les violettes,
À l'envi des autres fleurs,
S'élever sur les herbettes
Pour répandre leurs odeurs.

Les oiseaux y faisaient de doux concerts, et les zéphirs retenaient leur haleine, dans la crainte de l'éveiller. Un berger, fatigué de l'ardeur du soleil, ayant remarqué de loin cet endroit, s'y rendit en diligence ; mais lorsqu'il vit la jeune Brillante, il demeura si surpris, que sans un arbre contre lequel il s'appuya, il serait tombé de toute sa hauteur. En effet, il la reconnut pour cette même personne dont il avait admiré la beauté sur les vitres de la galerie et dans le livre de vélin ; car le lecteur ne doute pas que ce berger ne soit le prince Sans-Pair. Un pouvoir inconnu l'avait arrêté dans cette contrée ; il s'était fait admirer de tous ceux qui l'avaient vu. Son adresse en toutes choses, sa bonne mine et son esprit, ne le distinguaient pas moins entre les autres bergers, que sa naissance l'aurait distingué ailleurs.


Auteur : Marie-Catherine d'Aulnoy

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