Sais-tu qui te mangera ? (analyse syntaxique)

De Elkodico.

Sais-tu qui te mangera ?

1e partie - 2e partie - 3e partie

4e partie - 5e partie - 6e partie
 


Sommaire

Sais-tu qui te mangera ? (première partie)

  1. Le Royaume du Roenyls était le plus riche et le plus puissant de la région : l'agriculture et l'industrie y étaient prospères et les habitants y vivaient bien.
  2. L'instruction et la culture étaient assez équitablement réparties et on n'ignorait ni l'existence ni les travaux de savants issus de contrées lointaines tels que Galilée, Newton ou quelques autres.
  3. Par ailleurs de fameux linguistes avaient traduit des œuvres de Machiavelli, Homère ou Perrault et la littérature locale n'était pas en reste.
  4. L'orchestre royal jouait des œuvres de Couperin, Telemann, Vivaldi, entre autres lors de concerts publics sur la grande place de l'Hôtel de Ville.
  5. La cour royale avait récemment assisté au débarquement d'un maître cuisinier fameux, d'origine française, dénommé Céleste Leleur,
  6. qui devait servir en qualité de maître d'hôtel auprès du roi Akkar, de son épouse Lætixia, ainsi que de leur jeune fils, le prince héritier Akirons, âgé d'environ six ans.
  7. Il y avait cependant deux ombres à ce tableau si idyllique : le premier concernait la reine qui avait une légère tendance à la boulimie.
  8. Légère était un mot faible.
  9. On murmurait dans les couloirs du palais qu'à sa naissance, Akirons aurait eu un frère jumeau qui aurait disparu mystérieusement ;
  10. en fait, ce jumeau n'aurait pas été perdu pour tout le monde : sa mère l'aurait tout simplement mangé pour caler une grosse faim !
  11. La seconde était d'ordre politique : on apprit que dans un royaume du sud, un certain Kantalabutt avait pris le pouvoir.
  12. Cet individu avait une sinistre réputation et une ambition dévorante, il voulait régner sur un empire quels qu'en soient les moyens pour y parvenir.
  13. Ses propres sujets vivaient sous une terreur constante ; les exécutions sommaires sous forme de supplices d'un autre âge mataient toute tentative de rébellion.
  14. A l'époque de son prédécesseur, le royaume voisin du sien sur sa frontière occidentale — l'Alfazye — était un état neutre, mais Kantalabutt s'y permit malgré tout quelques intrusions avec ses troupes ;
  15. intrusions vite repoussées.
  16. Il tenta également de faire irruption dans un territoire forestier constamment glacé situé entre son royaume et celui du Roenyls, sans d'avantage de succès.
  17. Alors il utilisa une autre méthode pour enrichir son royaume : le rapt.
  18. Il s'offrit les services de quelques malandrins contre quelque grâce ou amnistie pour enlever par delà de ses frontières quelques paisibles paysans, quelques villageoises etc...
  19. qu'il rendrait contre une rançon.
  20. Voilà la politique internationale de Kantalabutt.
  21. On déplora ce 9 juillet la disparition mystérieuse d'une pensionnaire et depuis, l'enquête de la police royale piétinait.
  22. On pensa tout d'abord à des séides de Kantalabutt mais l'hypothèse fut vite écartée :
  23. d'une part jamais ces individus ne se seraient tant éloignés de leur base arrière et d'autre part des témoins avaient cru voir la gamine monter dans un carrosse appartenant à la cour.
  24. Depuis, il n'y en eut plus une trace.
  25. L'idée que cette jouvencelle puissent constituer un plat de résistance à S M Lætixia ne saurait être évoquée,
  26. pourtant c'est vers cette période que le maître d'hôtel Céleste Leleur se rendait sur la route de Selne (sur laquelle se trouve le village de Herdan),
  27. soit disant pour acheter le breuvage de la meilleure coopérative viticole de la région.
  28. Quand les exempts lui demandèrent où il se trouvait le 9 juillet, il répondit qu'il était déjà revenu au palais et qu'il préparait un cerf pour le dîner de la Reine.
  29. Son alibi fut confirmé par la Reine elle-même.
  30. Que dire de plus ? Seulement ce n'était pas tout à fait la vérité mais les fonctionnaires de police ne pouvaient pas mettre en doute la parole de Sa Majesté.
  31. Tout de même ! La vérité était autrement plus sordide : le maître queux avait enlevé la pensionnaire, l'avait violée puis tuée pour la réduire à un silence définitif.
  32. La monarque le surprit mais, loin de le dénoncer, lui proposa un marché étonnant :
  33. — Et qu'allez-vous en faire ? On va la découvrir ! J'ai une idée qui peut vous garantir une certaine tranquillité : vous allez me l'accommoder avec une sauce dont seul vous avez le secret.
  34. Vous me la servirez vous-mêmes en me la présentant comme quelque gibier et on n'en parlera plus.
  35. Mais a partir de dorénavant, vous ferez scrupuleusement ce que je vous dirai de faire, sans aucune contestation possible ; sinon je mange le morceau (!!!).
  36. — Ai-je vraiment le choix ?
  37. — J'ai bien peur que non.
  38. Voyez-vous, Maître, je n'ai pas que de l'appétit, j'ai aussi de l'intuition.
  39. Je pense ne pas me tromper en supposant que vous avez dû quitter la France précipitamment.
  40. Vous êtes un excellent cuisinier, et avec votre talent vous auriez pu garder une belle situation là-bas.
  41. Mais ce qui vous a perdu dans votre pays d'origine, c'est votre appétit sexuel.
  42. Je me trompe ?
  43. — Non.
  44. — Alors donc, je vous tiens.
  45. Mais je serai magnanime, je n'en abuserai pas.
  46. Mais vous, à votre tour, n'abusez pas de ma protection.
  47. Calmez-vous, je n'ai pas l'estomac aussi extensible que votre...
  48. Ainsi donc un immonde secret liait la reine épouse Lætixia à son maître-d'hôtel-chef-cuisinier.
  49. La cannibale et le satyre ; c'était le bouquet ! Les deux voraces : chacun dans sa spécialité.
  50. Mais le secret était bien gardé de part et d'autre et la discrétion était de mise.
  51. De temps en temps, Leleur se promenait aux abords des églises des quartiers pauvres de Nakol
  52. pour voir si, par hasard il pouvait recueillir quelque nourrisson abandonné pouvant être servi à la reine avec quelque sauce aux épices, ce qui, il n'en doutait pas, ravirait cette dernière.
  53. Mais les enfants abandonnés se faisaient rares, le Roenyls étant un pays prospère, même les pauvres avaient de quoi élever leur progéniture.
  54. Akirons avait seize ans et déjà de grands espoirs reposaient sur lui.
  55. Il excellait tant en droit qu'à l'épée, il était aussi bon à cheval qu'en géométrie ou en langues.
  56. Par ailleurs sa qualité de prince héritier n'empêchait pas de très bons contacts humains... "surtout avec les jeunes filles" lui disait-on, histoire de le taquiner un peu.
  57. Il ne manquait pas de courage : "combatif sans être hargneux" disaient ses maîtres d'armes, il avait une véritable maîtrise de soi.
  58. Il n'avait pas une carrure athlétique mais n'était pas fluet non plus.
  59. Il était totalement chauve, résultat d'une maladie du cuir chevelu qu'il avait eu lors de son enfance, mais il n'aimait pas vraiment les perruques portées par de nombreux gentilshommes :
  60. il trouvait cet attribut plutôt efféminé, surtout pour les jeunes... enfin, chacun ses goûts.
  61. D'ailleurs cette absence de cheveux lui conférait une certaine classe et son visage était avenant.
  62. Il espérait qu'un jour proche on lui confierait une mission dangereuse chez Kantalabutt pour se faire un peu la main, on lui répondit qu'il faudrait attendre un peu.
  63. Il posait aussi de nombreuses questions sur ce royaume figé par le froid qu'étaient les Toolemnare et qu'avait-il pu arriver à ses habitants ; il espérait bien un jour pouvoir visiter ce territoire étrange.
  64. Pour l'instant c'était totalement exclu.
  65. Il avait aussi une extrême foi en la justice, ce qui lui permit, à certaines occasions de convaincre son père d'intervenir afin de calmer certains entrepreneurs qui se montraient un peu trop... entreprenants.

Sais-tu qui te mangera ? (deuxième partie)

  1. Cette excellente réputation courait dans tout le pays jusqu’à atteindre les oreilles d’une dame qui habitait le sud-est et qui — dit-on — pouvait se permettre des incursions sans péripéties dans ce royaume endormi des Toolemnare.
  2. Cette dame était issue d’une grande lignée de fées et avait pour nom Dylevja ; elle avait pour la seconder, d’autres fées presque aussi puissantes et aussi efficaces qu’elle.
  3. On affirmait aussi que toutes se réunissaient au centre de ce royaume de sommeil, dans un château dont toute la famille avait été endormie, à commencer par la fille, une fille belle comme...
  4. mais ce pouvait n’être que légendes.
  5. Or Dylevja existait belle et bien ; et c’est lors d’une réunion avec ses consœurs qu’elle dit solennellement :
  6. « C’est celui qu’il nous faut pour réveiller notre princesse, sa famille et son royaume. ».
  7. Elle se souvenait encore de ce que lui avait dit Djolna, sa mère lorsqu’ elle quitta ses fonctions de fée :
  8. « Je vais te dire ce que ta grand-mère m’a dit quand elle avait mon âge : En 1674 la fille du roi Edgar II, victime d’un sortilège, se perça la main et plongea dans l’inconscience.
  9. Ce fut un moindre mal : la responsable de ce sortilège, une fée vindicative répondant au nom de Malvyna lui avait promis la mort, mais j’ai pu amoindrir le mal : elle dormirait pendant cent ans.
  10. D’ici là, vous surveillez le domaine, que personne ne puisse y entrer jusqu’à ce que quelqu’un digne de confiance aille la réveiller ainsi que tout le royaume ; un prince serait l’idéal.
  11. Voilà, je te passe le relais ;
  12. nous sommes en 1757 et j’ai soixante-dix ans, dans dix-sept ans elle doit se réveiller, moi, je quitte mes fonctions et c’est toi et la nouvelle promotion qui gardez le royaume d’ici là et qui débusquez la perle rare.
  13. Ce sera l’issue de la plus longue mission jamais opérée par nous autres fées : cent ans et trois générations.
  14. Le succès de cette mission est entre tes mains, bon courage. ».
  15. Il ne restait plus que quatre ans à attendre, et à espérer qu’à l’issue de ce délai, Son Altesse le prince Akirons de Nakol veuille bien se promener dans le secteur.
  16. Or, c’est un événement dramatique qui l’y entraîna.
  17. Le coup de force avait eu lieu en pleine nuit, dans un petit village du sud du royaume :
  18. une dizaine d’individus en armes entrèrent brutalement dans les maisons, réveillèrent sans ménagements hommes, femmes et enfants, les enchaînèrent solidement et les enfermèrent dans des cages roulantes.
  19. Les cris, les pleurs et l’incompréhension des villageois se mêlaient aux hurlements des bandits.
  20. Le village, peuplé de soixante-dix âmes fut vidé en dix minutes.
  21. Les carrioles grillagées roulaient à toute vitesse à travers champs pour éviter les postes-frontière au mépris total des pauvres gens qui y étaient enfermés et qui subissaient des secousses effroyables.
  22. Ces sinistres véhicules qui après avoir traversé le sud de l’Oneklaan et quinze lieues du royaume neutre d’Alfazye, obliquèrent et foncèrent droit devant eux afin d’atteindre la forteresse de Strælgarde,
  23. poste avancé d’Hocklenge, capitale d’un royaume sans nom ayant pour souverain l’innommable roi Kantalabutt.
  24. A l’issue d’un épouvantable voyage, les pauvres otages furent jetés et entassés dans des cellules du sous-sol de la forteresse et n’étaient nourris que d’un infâme brouet par jour.
  25. Le convoyeur avait juste dit au gouverneur de la forteresse et au roi qui avait quitté la capitale pour la circonstance : « Voilà la marchandise ! ».
  26. Après quoi Kantalabutt envoya une lettre d’ultimatum exigeant une somme faramineuse contre la libération des otages.
  27. En fait, il n’avait pas envie de libérer qui que ce soit mais il se retranchait “courageusement” derrière un état neutre et un territoire infranchissable.
  28. Il dit à son vassal :
  29. — Tiens, tu fais envoyer cette lettre, Akkar ne doit pas la recevoir avant le 15 juin, ainsi, son émissaire n’arrivera pas à temps.
  30. Tu fais exécuter tous les otages, à l’exception de deux ou trois jeunes femmes que tu me fais envoyer en mon palais.
  31. Lorsque l’émissaire arrivera à la forteresse, il croira m’y trouver, en fait, je serai parti.
  32. Tu prends l’argent et tu le tues ; l’affaire est réglée, on n’en parle plus.
  33. — Vous ne craignez pas une réaction de...
  34. — Penses-tu ! Akkar n’osera jamais faire traverser l’Alfazye à ses troupes.
  35. — Et si l’émissaire arrive à temps ?
  36. — Il ne peut pas ! Il faut qu’il contourne les Toolemnare qui, pour une raison que j’ignore, sont infranchissables.
  37. Et puis, assez discuté: tu est là pour obéir aux ordres, pas pour formuler des objections !
  38. Ce qui fut dit fut — hélas — fait.
  39. Les otages furent presque tous massacrés, sans distinction d’âge, égorgés ou éventrés, selon l’humeur des bourreaux.
  40. Les supplications furent sans effet.
  41. Une fois cette besogne achevée, Kantalabutt ravi du spectacle, s’en alla vers sa capitale.
  42. C’était bien lui le plus fort, se disait-il.
  43. Mais il ne se doutait pas qu’in jour il devrait payer pour ce qu’il faisait et que ce jour n’était peut-être pas si lointain que ça !
  44. Pendant que se déroulaient ces horreurs, la vie suivait son cours au palais royal du Roenyls : le roi régnait, sa femme mangeait, son fils étudiait et la cour jouait.
  45. On apprit par un commissaire royal du sud que toute la population d’un village de l’Oneklaan avait disparu en une nuit.
  46. Des témoignages, plutôt rares, firent état de carrioles grillagées et d’hommes en armes portant des parures étrangères.
  47. Ainsi Kantalabutt (c’était sûrement lui !) avait recommencé.
  48. Il fallait à tout prix renforcer la frontière sur toute sa longueur, y compris avec l’Alfazye. Son roi comprendrait le problème.
  49. Six jours plus tard Akkar reçut une missive : l’ultimatum de Kantalabutt : 500000 dukkas-or contre la vie des otages.
  50. Il dit à son fils :
  51. — Akirons, tu rêves toujours de partir en mission chez Kantalabutt ?
  52. — Plus que jamais, mon père.
  53. — J’ai une mission de confiance pour toi : tu vas porter cet argent à Kantalabutt en personne à Strælgarde.
  54. Prends quelques hommes avec toi : la somme est considérable, il ne manquerait plus que ça que tu te la fasses voler en route.
  55. Prends des hommes en qui tu as une confiance absolue.
  56. — Merci.
  57. Je pars tout à l’heure.
  58. — Puisse le Ciel t’aider dans ta mission.
  59. — Pourquoi ?
  60. — Tu n’as que cinq jours.
  61. Or il faut presque une semaine de cheval pour arriver à Strælgarde.
  62. — Je trouverai un raccourci !
  63. Sur cette dernière phrase, Akirons manda Zonkhal, Leonart, Henryg et quelques autres gentilshommes pour cette mission pénible.
  64. Le raccourci auquel il avait pensé, c’était la traversée du royaume — gelé et endormi — des Toolemnare.

Sais-tu qui te mangera ? (troisième partie)

  1. Ce que Kantalabutt ignorait, c’était que dans son entourage proche travaillait une taupe du service de renseignement du Roenyls :
  2. Bakún, un p’tit gars astucieux qui avait fait tous les métiers, y compris celui de brigand.
  3. Il était partout et était au courant de tout.
  4. Il assurait peu ou prou l’intendance de ce royaume maudit. Ce garnement avait à son service toute une équipe de coupe-jarrets qui se seraient fait écarteler pour le Roenyls.
  5. Une cinquième colonne bien organisée et insoupçonnable.
  6. L’un d’eux partit à bride abattue en direction du nord, transmettre la vérité quant au dernier rapt commis par les argousins du roi félon.
  7. Renseignements capitaux pour l’avenir du royaume car la réputation d’impétuosité d’Akirons n’était pas inconnue de Bakún.
  8. Le prince héritier était en danger de mort, il ne fallait pas qu’il aille à Strælgarde.
  9. Mais le maître espion ne se doutait pas qu’au même moment, Akirons et ses hommes avaient déjà traversé les Toolemnare et filaient droit vers la forteresse sanglante.
  10. Kantalabutt, lui, avait organisé une orgie monumentale pour célébrer sa future victoire, les pires dépravations y étaient exercées à l’encontre de pauvres victimes innocentes enlevées çà et là
  11. (parmi lesquelles, trois “rescapées” de la forteresse) ;
  12. victimes qui, de toute façon ne devaient pas survivre à l’issue de ces ignobles festivités.
  13. Bakún en était, naturellement, et force lui était de s’en réjouir, sinon il aurait paru suspect aux yeux de son souverain de circonstance, lequel avait horreur des suspects :
  14. « Un suspect, c’est déjà un coupable ! » aimait-il à dire, et il les traitait comme on l’imagine.
  15. Kantalabutt avait des divertissements à la hauteur de sa mentalité, il dépensait des fortunes vertigineuses avec sa cour tandis que les deux tiers de ses sujets n’avaient même pas de quoi se nourrir,
  16. voire de s’habiller.
  17. Quand, quelques jours plus tard il apprit ce qui était arrivé à Strælgarde lors du passage des émissaires
  18. (parce qu’en plus, il y en avait plusieurs !)
  19. et qu’en plus, ceux-ci étaient reparti avec la rançon, il écuma de rage.
  20. Il alla lui-même torturer et achever quelques prisonniers dans ses geôles secrètes, afin de se détendre un peu.
  21. Joie ou colère, chez Kantalabutt, tout était prétexte à tuerie.
  22. Le peuple commençait à en avoir assez, et, dans l’impossibilité de se révolter face à la cruauté sans limite de leurs tourmenteurs
  23. — seuls quelques nobliaux de province, comme Kantalamúrr parvenaient à lui tenir tête, mais ne pouvaient pas le renverser — certains espéraient l’arrivée en force d’un libérateur providentiel ;
  24. l’expression de cet espoir circulait secrètement, allait de ville en ville, de campagne en village, jusqu’à atteindre quelque palais étranger, à Nakol, Sanpaz ou Lannrúke...
  25. Pendant qu’Akirons était reparti quelques jours chez sa bien-aimée, l’ambiance au palais était plutôt bonne, bien que ternie quelque peu par l’annonce de la dernière forfaiture de Kantalabutt à l’égard des derniers otages.
  26. On se réjouissait à l’avance des prochaines noces du prince.
  27. Une bonne partie de la cour serait du voyage (la cérémonie devait se tenir à Splan).
  28. Un beau matin, vers 6h30, le comte Zonkhal, qui avait fait la fête toute la nuit au palais avec des compagnons et quelques courtisanes, musardait en direction des caves à la recherche de quelque bonne bouteille.
  29. Passant devant les cuisines, il vit un spectacle hallucinant : la reine Lætixia dévorait a belles dents un beau quartier de viande crue
  30. (elle aimait certes les bons petits plats, mais la chair fraîche crue ne la rebutait pas, surtout au petit déjeuner !).
  31. Il se rendit compte que la viande en question était d’origine humaine : la tête d’une toute jeune fille trônait sur la grande table au milieu des autres morceaux.
  32. Il voulut s’esquiver sans bruit mais son épée heurta le chambranle de la porte.
  33. Au bruit entendu, la souveraine se retourna et dit simplement : « Tu n’as rien vu, tu ne sais rien.
  34. Ne dis pas un mot, sinon... »
  35. et elle passa son index tout sanglant sur son cou, de gauche à droite, ce qui laissa une trace rouge, du plus impressionnant effet.
  36. Le pauvre garçon repartit tout hébété, croyant encore rêver ce qu’il venait de voir.
  37. Il se souvint alors, que lors d’une conférence donnée à la cour par un géographe sur les lointaines tribus anthropophages, la reine avait manifesté le plus vif intérêt, posant questions sur questions au conférencier.
  38. Le jeune homme, qui était présent avait pris cette curiosité pour de l’appétit culturel.
  39. On susurrait dans les couloirs du château, qu’un jour la reine avait tenu elle-même à se rendre à la morgue le lendemain d’une tuerie odieuse et inexplicable.
  40. Certaines personnes de sa suite eurent l’impression que la souveraine se rendait au marché !
  41. Le témoin de cet étrange petit-déjeuner se promit, s’il en avait la possibilité d’en toucher deux mots au prince, on ne sait jamais !

Sais-tu qui te mangera ? (quatrième partie)

  1. Le comte Zonkhal s’approcha du prince et lui dit à l’oreille:
  2. — Tu lui as dit au moins, à ta chérie, que ta maman était cannibale ?
  3. — Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
  4. — Tu ne sais donc pas ? Eh b...
  5. À ce moment-là la reine qui passait par-là, dit à son fils : « J’ai envie de danser un peu avec ton ami, tu veux bien ? » et prit le gentilhomme par le poignet pour l’emmener à une distance respectable.
  6. On aurait dit quelque fauve emportant sa proie vers son repaire.
  7. Une fois isolés :
  8. — Je t’avais dit de te tenir tranquille ! mais tu...
  9. — Je n’ai rien dit...
  10. — Mais tu allais dire.
  11. C’est mon dernier avertissement, il n’y en aura pas d’autre.
  12. Au lieu de te mêler des affaires d’autrui, tu devrais conter fleurette à quelque jouvencelle, sinon tu n’aura pour tout accompagnement qu’une garniture !
  13. Cette menace formulée, S M Lætixia s’en fut, laissant le comte tout décontenancé.
  14. Celui-ci se jura qu’il s’engagerait sous les drapeaux dès que la guerre contre Kantalabutt éclaterait :
  15. il penserait qu’il résisterait mieux à seize soldats ennemis qu’à cette ogresse qui, de surcroît, était sa reine.
  16. Cette dernière se rongeait les sangs : Ce godelureau avait-il eu le temps de cracher ce qu’il avait vu ? De toute façon elle s’en rendrait compte.
  17. Il est vrai que des bruits couraient sur ses goûts culinaires, mais ce n’étaient que des bruits colportées par un bande d’oisifs en mal de sensations.
  18. Rien de concret.
  19. Rien sauf deux personnes qui savaient réellement : Céleste Leleur, le maître d’hôtel et ce damoiseau.
  20. Le maître d’hôtel, elle le tenait à cause de cette vieille histoire de pensionnat de jouvencelles, quant à l’autre il n’avait l’air d’avoir que du jus de raisin dans les veines.
  21. Mais la monarque se promit de le tenir à l’œil ; on ne sait jamais.
  22. Elle serait même capable d’en faire son amant attitré afin de l’avoir toujours sous la main, ou pire, de le faire tuer par mesure de précaution.
  23. Mariné avec une sauce au vin, il serait tout-à-fait consommable ! Akirons, lui, était quand même soucieux : qu’est-ce que son ami avait voulu lui dire ?
  24. Les ragots de la cour, il les connaissait plus ou moins, mais ce n’étaient que des ragots.
  25. Seulement Akirons connaissait bien Zonkhal : celui-ci ne parlait qu’à bon escient.
  26. Et s’il est vrai que c’était un joyeux fêtard, il se moquait du tiers comme du quart de ce qui pût se dire sur Petr, Pavl ou Zhak.
  27. Or si Zonkhal avait voulu lui parler de sa mère en ces termes, ce n’était pas par pure médisance : il avait vu quelque chose.
  28. Le prince savait qu’il ne pourrait demander des détails à quiconque sous peine de mettre la vie de son ami en danger, la manière dont sa mère avait pris ce dernier pou l’emmener à part était éloquente.
  29. D’autre part, si le prince ne réagissait pas, ce serait peut-être un grand péril pour son épouse.
  30. Son Altesse ne savait vraiment pas comment sortir de ce dilemme.
  31. Son esprit tournait en rond, lorsque deux mains fraîches se posèrent sur ses yeux : « Alors, mon chéri, on veut rester tout seul dans son coin ? On bou... »
  32. C’était Elvira, sa chère Elvira ! Il se ferait manger à sa place s’il le fallait.
  33. Il devait tout faire pour la sauver.
  34. Son esprit vagabonda à toute vitesse et imagina un dîner sinistre où Lætixia dirait à son digne héritier : « Tu aimes ta princesse? Alors ressers-toi.
  35. Ce cauchemar éveillé le fit sursauter.
  36. — Tu ne vas tout de même pas dire que je t’ai fait peur, non ?
  37. — Mais non, ma chérie... »
  38. Les relations diplomatiques entre LL MM Akkar et Kantalabutt furent rompues.
  39. L’ambassadeur de ce dernier fut renvoyé vers la frontière avec l’Alfazye.
  40. En réponse, Kantalabutt fit mettre à sac l’ambassade du Roenyls à Hocklènge et ses occupants furent passés par les armes.
  41. Huit divisions traversèrent les Toolemnare et prirent Zhylaan en trois jours : la guerre commençait.
  42. Le grand Duc d’Ypproland, lui aussi aux prises avec Kantalabutt, tardait à bouger : son armée n’était pas prête.
  43. Kantalabutt avait une armée bien équipée et nombreuse mais ne pouvait absolument pas compter sur ses sujets pour défendre son territoire : il les avait trop fait souffrir.
  44. L’armée des Toolemnare, malgré quelques améliorations restait celle d’un pays qui avait dormi pendant cent ans.
  45. Seules les troupes du Roenyls avaient de quoi imposer respect à l’ennemi.
  46. Mais ce dernier était buté : Zhylaan était prise ? Alors ? Il envahirait l’Ypproland, prendrait les Toolemnare par l’est et remonterait jusqu’à Nakol.
  47. Plus facile à dire qu’à faire !
  48. Pendant que les états-majors échafaudaient des stratégies toutes plus géniales les unes que les autres et que les nouvelles recrues faisaient connaissance avec la vie de campagne,
  49. à Nakol, Akirons ne comprenait vraiment pas pourquoi son père ne l’avait pas expédié sur le front avec une division.
  50. Non qu’il fût déjà las de sa jolie épouse, bien au contraire, mais il avait des scrupules vis à vis de ses compagnons d’armes, notamment ceux qui lui avaient prêté main forte à Strælgarde.
  51. Iraient-ils se faire trouer la peau, alors que lui, tout prince qu’il est mènerait tranquillement la vie de château à la capitale ?
  52. Il y avait bien le risque pour Elvira de finir en daube ou en blanquette, selon l’humeur de Lætixia et c’était un risque à ne pas négliger.
  53. Il pensa que son ami, son frère d’armes Zonkhal, ne lui en voudrait pas de veiller au grain, mais les autres ?
  54. Son père, lui était parti, aux cotés du fameux duc Çybhárt : le Général Indomptable, toujours victorieux, avec des pertes extrêmement minimes.
  55. Mis à part Akirons, quelques gardes, le chef-cuisinier Leleur, de rares gentilshommes invalides ou peu au fait des armes et des petits garçons,
  56. la population du palais en ce début d’hostilité s’était considérablement féminisée.
  57. Au château des Toolemnare, transformé pour la circonstance en hôpital de campagne, médecins, soldats blessés et personnel tâchaient de préparer dignement les fêtes de Noël avec les moyens disponibles,
  58. c’est-à-dire, pas grand chose.
  59. On suivait avec quelque retard les nouvelles du front et on faisait festin avec quelque chat ou chien errant en se persuadant que la chasse royale avait fait du bon travail en apportant ce fabuleux gibier.
  60. Des soldats roenylsiens, toolemnarais et ypprolandais sympathisaient et parlaient de leurs faits d’armes, de leurs blessures et de leur vigueur, toujours intacte.
  61. Les médecins faisaient du mieux qu’ils pouvaient :
  62. « Celui-ci pourra repartir dans deux semaines, pour celui-là, la guerre est finie, quant à celui-là, au plus tard demain, le Seigneur le rappellera à ses côtés ».
  63. Loin de ce tohu-bohu, de ces allées et venues, de ces civières qui se frayaient un passage,
  64. mais pas si loin de là, au fond de l’aile ouest du château, une vieille femme dépérissait et sombrait doucement dans la folie :
  65. elle se croyait encore au XVIIe siècle.
  66. Il est vrai qu’elle n’avait été réveillée que par le brouhaha provoqué par la réouverture de cette partie du château et non pas par un prince charmant.
  67. D’autre part, personne ne lui avait dit ce qui était arrivé.
  68. Depuis des mois déjà Malvyna voyait ses dons lui échapper, progressivement, inexorablement.
  69. Elle aurait bien voulu séduire un de ces beaux militaires blessés et jouer les succubes afin de continuer sa lignée mais elle ne se faisait plus beaucoup d’illusions.
  70. Ce n’était plus qu’une pauv’ vieille qui n’avait même plus la force d’être aigrie ; elle espérait seulement qu’à sa mort, Dereina, ne l’oublierait pas et l’enterrerait au cimetière des fées.
  71. (qu’elle croyait encore vivante)
  72. Dame ! après tout, c’était une consœur, même si elles avaient suivi un chemin différent.
  73. Ses vœux furent exaucés :
  74. quatre jours plus tard Dylevja et une autre fée empruntèrent un brancard aux infirmiers et transportèrent le corps de Malvyna en un endroit secret de la forêt
  75. où reposaient Dereina et quelques autres fées, magiciens, enchanteurs, etc...
  76. Le couple princier avait donné naissance, à une splendide fillette de six livres environ (non désossée, eût dit Lætixia) qui répondrait au prénom d’Anoevia.
  77. La nouvelle venue et sa mère se portaient bien, le moral du père aurait été au beau fixe s’il n’avait pas appris le repli des troupes du royaume face à une attaque éclair de Kantalabutt.
  78. Il ne tarissait pas d’affection pour sa fille, qu’il adorait tout autant que son épouse.
  79. On faisait toutefois bien attention, sans ne rien laisser paraître, de ne pas laisser la reine mère seule, à jeun, avec sa petite-fille.
  80. Alors que le front s’était stabilisé depuis des mois, Kantalabutt prit l’initiative de violer une fois de plus la neutralité de l’ Alfazye et de s’emparer en trois jours de la province de Lahal,
  81. ce qui avait pour conséquence de créer une ligne de front de plus de quinze lieues entre ses troupes et les troupes adverses.
  82. Autre conséquence prévisible : Le royaume agressé se rangea alors franchement aux côtés des ennemis de Kantalabutt, prit à ce dernier la ville de Hælhe et fit avancer ses troupes jusqu’à Pyval et Trolans.
  83. Le but de l’opération était d’enlever au roi traître tout débouché maritime à moins de cent lieues de sa capitale.
  84. Les troupes des autres royaumes attaqueraient par le nord.
  85. Trois ans auparavant, Anoevia eut la joie d'avoir un frère : Deavo.
  86. Un splendide garçon qui avait tout de son père, les cheveux en plus.
  87. Akirons semblait bien être habitué à sa vie de famille lorsqu’une dépêche parvint au palais : son père, le roi Akkar avait été grièvement blessé et on n’était guère optimiste quant à ses chances de survie.
  88. Akirons devait partir, laissant sa famille aux bons (?) soins de sa mère, qui assurerait aussi par intérim, la régence du royaume ; c’est-à-dire entre autre, l’autorité sur les forces de police.
  89. Il galopa à bride abattue (avec quelques pauses tout de même, afin de préserver sa monture) jusqu’à l’hôpital militaire où était soigné son père.
  90. Ce château, il l’avait connu en d’autres circonstances : c’était là que, revenant d’une mission pénible, il avait réveillé une belle jeune fille qui allait devenir sa femme.
  91. Maintenant, il y retournait pour recueillir le dernier souffle de son père. Jamais passation de couronne ne fut transmise aussi rapidement, aussi succinctement et aussi tristement.
  92. S M Akirons Ier, la gorge nouée, dit seulement à son père : « Je te promets... qu’avec... l’aide de Dieu... je ramènerai à Nakol...
  93. la tête de Kan... Kantalabutt. »
  94. et il lui ferma les yeux. Ensuite, il se mit à la disposition du duc Çybhárt qui lui décrit la situation en cours et lui donna les instructions à suivre.
  95. Une grande offensive se préparait, avec le concours des armées alliées, pour la prise simultanée des forteresses de Kloze, Nazhe, et Strælgarde, ouvrant grand la voie vers la capitale ennemie.
  96. Tandis que les Troupes du Roenyls et de ses alliés piétinaient en direction d’Hocklènge, les murs des appartements royaux du palais de Nakol réverbéraient toujours les mêmes phrases : « J’ai faim...
  97. Qu’y a-t-il à manger...
  98. À quelle heure dîne-t-on ? » jusqu’à ce qu’un jour...
  99. — Mon cher Céleste Leleur, je vais vous demander un magistral service, que dis-je...
  100. une mission de confiance. Votre cuisine est remarquable et je tiens à y faire honneur.
  101. Ainsi c’est en un plat de votre composition que vous allez nous accommoder la petite princesse Anoevia.
  102. — Comme vous venez de le dire, votre Majesté, c’est une princesse ; elle est de sang royal !
  103. — Ainsi nous dégusterons un mets royal.
  104. — Je ne pourrais...
  105. — Allons, mon bon ; je vous ai rendu maints services, jadis.
  106. Il vous serait judicieux de ne pas être ingrat.
  107. Du reste, vous pourrez toujours vous "amuser" un peu avec avant de l’occire. J’aurais de la peine à relater à la cour vos turpitudes passés si vous ne me satisfaisiez pas.
  108. — Je suis votre obligé, Majesté.
  109. J’y vais de ce pas.
  110. Mais pour le mets, la préparation sera longue ; n’espérez pas avant demain soir.

Sais-tu qui te mangera ? (cinquième partie)

  1. En fait le maître d’hôtel avait une grande affection pour Anoevia qui le lui rendait bien.
  2. Il eût été peiné de lui faire le moindre mal (Eh, oui, même les pervers ont leurs “faiblesses”).
  3. Leleur avait demandé ce délai pour échafauder et mettre en pratique un plan pour épargner Anoevia
  4. et pour envoyer vers le front, un courrier urgent afin d’alerter le roi Akirons de risques que couraient ses proches.
  5. Le maître d’hôtel savait que la reine ne s’arrêterait pas en si bon chemin !
  6. Il enleva bien la jeune princesse, mais ce fut pour la mettre à l’abri chez un marchand de vins de Selne
  7. et la remplaça par une fillette de sa taille, laquelle eut été tout récemment renversée par un carrosse.
  8. S M Lætixia ne s’était jamais autant régalée.
  9. Elvira se lamentait de la disparition de sa fille.
  10. Sa belle-mère compatit hypocritement en pestant contre les bêtes qui peuplent encore les forêts royales.
  11. Son fils, inquiet de la disparition de sa sœur avait perdu l’appétit, au grand désespoir de sa grand-mère, qui aimerait bien le voir engraisser un peu.
  12. « Allez, mon p’tit, c’est du faon.
  13. Mange, tu ne sais pas qui te mangera ! ».
  14. À ces mots, Céleste Leleur, qui était présent pensa qu’il avait été diablement perspicace : Lætixia ne s’arrêterait pas là.
  15. Aussi, durant la nuit suivante, il emmena Deavo pendant son sommeil vers un lieu sûr, d’où il le conduirait le lendemain chez le marchand de vin de Selne où était réfugiée sa sœur.
  16. Puis, n’ayant pas sous la main de juvénile cadavre de substitution,
  17. il prit dans la chambre froide, des morceaux d’agneau dont il fit un succulent ragoût bien épicé afin que sa maîtresse ne reconnût pas une différence de saveur avec la viande de la veille.
  18. Le lendemain, à neuf heures, la reine mère lui demanda : « Où est mon petit-fils ? Je ne l’ai pas vu dans sa chambre. »
  19. Connaissant également les étranges petits-déjeuners de la reine mère, Leleur se dit que ledit petit-fils l’avait échappé belle.
  20. — Je l’ai travaillé cette nuit : j’en ai confectionné un ragoût aux épices dont Sa Majesté me donnera des nouvelles.
  21. — Je n’aime pas beaucoup ces initiatives personnelles, Leleur ! J’aurais voulu le manger cru pour ma collation matinale.
  22. Soit, vous avez voulu me faire plaisir, mais prochainement, évitez ce genre de fantaisie.
  23. — Je dois aviser Sa Majesté que nous allons encore manquer de vin des côtes de l’Hatua, je dois me rendre à Selne dès ce jour.
  24. — Soit, mais revenez vite, quand j’aurai mangé votre succulent ragoût, je vous commanderai autre chose.
  25. Le maître d’hôtel se dit qu’autre chose pourrait bien être Sa Majesté Elvira en personne.
  26. Si Akirons n’avait pas reçu le pli ou s’il tardait à venir, il se pourrait fort bien qu’il appréciât, sans le savoir, son épouse bien-aimée entre les crudités et le fromage !
  27. Le cuisinier trouva, dans quelque couloir des communs du palais, l’épouse du roi Akirons désespérée de la disparition de son fils, après celle de sa fille.
  28. Il l’attira discrètement et sans cérémonie dans un recoin.
  29. — Mes enfants..., mes enfants...
  30. — Pas de panique, Vot'Majesté. Votre fille est en lieu sûr.
  31. Quant à votre fils, il est ici.
  32. Vous allez partir discrètement avec S A Deavo et moi à Selne.
  33. Personne ne doit nous voir quitter le palais.
  34. Votre belle-mère croira manger votre fils ce midi lors de son déjeuner, en fait, j’ai fait un ragoût d’agneau.
  35. — Qu’avons-nous mangé hier ? C’était réellement du faon ?
  36. — Ou...i.
  37. Le maître d’hôtel n’allait certainement pas dire qu’une fillette morte accidentée avait constitué le plat de résistance de la veille.
  38. S A Elvira avait déjà eu son compte d’émotions ! Ainsi, vers 10h35, une carriole pleine de fûts "presque" vides quitta la capitale en direction de Selne.
  39. Les retrouvailles chez le marchand de vin furent émouvantes.
  40. Cependant, à Nakol, la reine mère commençait à douter de son maître d’hôtel qui, à deux reprises rapprochées, s’était rendu à Selne.
  41. D’autant plus que sa bru avait disparu. Elle se rendit aux cuisines pour aller fouiller dans les cuves à déchets, qu’elle trouva absolument vides (Leleur avait pris de sages précautions avant de partir).
  42. S M Lætixia soupçonna quelque tromperie et se promit d’éveiller sa vigilance.
  43. Le soir venu, au retour de son maître-queux, elle s’adressa à lui.
  44. — Figurez-vous, mon cher, que ma bru a disparu.
  45. Ne l’auriez-vous pas vu, par hasard ?
  46. — Que nenni.
  47. Elle a dû partir à la recherche de ses enfants, mettez-vous à sa place : sa fille et son fils disparaissent en deux jours.
  48. La pauvre doit être au désespoir.
  49. Au fait, le ragoût était comment ?
  50. — Délectable.
  51. Par ailleurs, je suis allée faire un tour dans les cuisines et n’ai vu aucun relief dans les cuves prévues à cet effet.
  52. J’aurais eu grand plaisir d’ y voir les têtes.
  53. Leurs visages étaient si jolis : je les aurais fait empailler, ça m’aurait fait un souvenir.
  54. — Que Sa Majesté me pardonne, je les ai données aux chiens...
  55. — Une princesse et un duc !
  56. Je vous trouve bien léger, Leleur !
  57. C’est la deuxième fois que vous prenez une initiative !
  58. Je vous soupçonne de me tromper : prenez garde !
  59. Céleste Leleur commençait à avoir des sueurs froides.
  60. Combien de temps tiendrait-il encore devant cette folle ? "Empailler" ! Le pauvre maître d’hôtel marchait sur des charbons ardents.
  61. Sa maîtresse était peut-être folle, mais ce n’était pas une imbécile et il le savait.
  62. Celle-ci était maintenant persuadée que son cuisinier attitré la roulait dans la farine (!) mais elle ne savait comment faire pour le confondre.
  63. La solution était sans doute à Selne ; elle se promit d’avoir l’œil.
  64. Mais le gâte-sauce était mariole, il ne tomberait pas naïvement dans le premier piège venu : il convenait de le surveiller très discrètement.
  65. La capitale de Kantalabutt était encerclée de toutes parts, mais résistait depuis trois jours.
  66. On commençait à déplorer des pertes importants des deux côtés des fortifications.
  67. Le prince Kantalabutt II, fils de l’autre, était passé de vie à trépas.
  68. Le père d’Elvira, Edgar II en avait fait autant, ainsi que de nombreux soldats de part et d’autre.
  69. Par contre, Akirons, qui pourtant s’exposait au danger, tout comme Zonkhal et quelques hommes de leur trempe, avaient une chance insolente.
  70. Le duc Çybhárt pouvait être fier de ses hommes.
  71. Vers huit heures, un messager tout exténué de son voyage et tout ému des dangers qu’il eut à courir porta un pli au nouveau roi.
  72. Celui-ci le remercia, ouvrit le pli, le lut et pâlit :
  73. "Votre Majesté", Je crois être en mon devoir de vous relater qu’un grave danger menace votre épouse et votre descendance.
  74. Sa Majesté votre mère tourne folle et m’a mandé de luy faire manger la princesse Anoevia.
  75. Je l’ai mise à l’abri chez un négociant en vin, à Selne, et je me promets d’en faire autant pour son frère et sa mère.
  76. mais je crains que bientost, Madame votre mère découvre la supercherie.
  77. De grace, je vous en conjure, venez la raisonner ; vu son autorité politique, je crains aussi pour ma vie.
  78. "Votre dévoué serviteur"
  79. Akirons qui se souvint de la mise en garde avortée de son ami, le comte Zonkhal, s’en voulut de ne pas avoir été plus méfiant ; jamais il n’aurait pu penser que sa mère oserait aller jusqu’à...
  80. Il montra la lettre au duc Çybhárt et invoqua la Raison d’État pour partir au plus vite.
  81. Celui-ci ne se fit pas prier, compte tenu du motif de la demande et de la qualité du demandeur.
  82. Lequel reprit la direction du nord-ouest en priant le ciel qu’il ne soit pas déjà trop tard ! Il atteint les Toolemnare le lendemain et croisa cette bonne fée Dylevja qu’il connaissait bien.
  83. Il lui demanda s’il était possible de ralentir le temps afin de rattraper son retard.
  84. Celle-ci répondit par la négative mais elle fit boire au cheval un philtre1 qui le rendrait infatigable et extrêmement rapide.
  85. Ainsi il serait à Selne dans des délais raisonnables.
  86. Lætixia n'ayant toujours par revu sa bru et, trouvant à son cuisinier un regard de biais, décida qu'elle le suivrait à distance respectable lors de son prochain achat de vin à Selne.
  87. Ce qui ne saurait tarder.
  88. Par ailleurs son appétit devenait de plus en plus exigent et son caractère de plus en plus exécrable.
  89. Où était-elle donc, la bonne dame, toujours d'humeur joviale (ou presque), aimant la bonne table et les succulents breuvages ? C'était devenu un fauve humain prêt à mordre dans tout ce qui bouge ;
  90. un fauve n'ayant pas eu sa ration de viande humaine.
  91. Même les exempts en avaient peur.
  92. L'ogresse se révélait telle qu'en elle même.
  93. Les ragots de la cour prenaient corps de plus en plus.
  94. C'est la bouche encore sanguinolente de son dernier petit déjeuner qu'elle somma à deux exempts de l'accompagner le jour où Leleur chargea ses fûts vides sur sa carriole.

Sais-tu qui te mangera ? (sixième partie)

  1. À Selne, Leleur s'arrêta chez son fournisseur.
  2. Lætixia, qui était cachée à quelques toises de là, observait le manège.
  3. Elle entendit des voix provenant de l'appartement, des voix qu'elle connaissait bien, des voix familières :
  4. la voix de sa bru, tout d'abord ;
  5. ainsi que celles de deux personnes qu'elle avait cru avoir mangées et digérées : celles de ses deux petits-enfants Anoevia et Deavo, princesse héritière et futur duc de Nakol.
  6. Avec l'aide des deux exempts qui étaient à ses ordres, elle pénétra en force dans l'appartement et fit arrêter tous ses occupants ; motif : atteinte à la sûreté de l'État !
  7. Les exempts furent un peu étonnés
  8. (comment une fille d'une dizaine d'années et un garçonnet sensiblement plus jeune eussent-ils pu participer à un complot contre l'État ?)
  9. mais n'en laissèrent rien paraître : les ordres étaient les ordres.
  10. Toutefois, l'un d'eux profita d'un moment d'inattention de la mégère pour griffonner quelque chose sur un bout de papier, qu'il froissa et mit dans une de ses poches.
  11. Les captifs durent être attachés les uns aux autres aux poignets et embarqués sur la carriole du maître d'hôtel, sous le regard éberlué de quelques badauds, direction : la geôle de Selne.
  12. " Non " dit la reine mère : " On prend la route des falaises ".
  13. Un des exempts conduisit la carriole, l'autre accompagna Lætixia et les captifs à l'arrière, sur le plateau.
  14. Lorsque le véhicule passa devant la gendarmerie, il balança subrepticement son bout de papier.
  15. Le marchand de vin, lui, avait tout compris : la route des falaises était une voie en cul-de-sac surplombant l'Hatua.
  16. Du haut de majestueuses falaises, on dominait toute la vallée, avec ses vignes en escalier ; mais le négociant n'avait pas le cœur à admirer le paysage.
  17. Il savait aussi que c'était la route de certains malandrins qui autrefois précipitaient leurs victimes du haut de ces falaises,
  18. à l'issue de quelque agression ou règlement de comptes, pour leur imposer un silence définitif.
  19. Quand l'attelage atteignit l'extrémité de la route, celle qui dirigeait cette équipée sinistre dit avec emphase : " Tout le monde descend ! ".
  20. Pendant ce temps, non loin de là, à Selne, Akirons arrivait au triple galop.
  21. Un passant à qui il demandait la rue où habite le marchand de vin, lui dit que deux hommes armés, accompagnés d'une matrone couronnée s'y étaient introduits et avaient emmenés tout le monde.
  22. — Qu'y avait-il ?
  23. — Une dame un peu forte avec une couronne...
  24. —"(Ma mère, c'est elle qui dirige l'opération...)"
  25. — Une autre, plus jeune, très belle...
  26. —"(Ma femme...)"
  27. — Deux enfants : un gars et une fille...
  28. —"(Mes enfants...)"
  29. — Deux messieurs...
  30. — "(Leleur et son fournisseur...)"
  31. Merci.
  32. Où sont-ils partis ?
  33. — Vers les crêtes.
  34. Akirons fila à la gendarmerie de Selne dans l'espoir qu'il y eût, malgré la guerre, une permanence.
  35. Il s'y présenta.
  36. On lui répondit (et ça le rassura un peu) que deux des hommes du quartier s'étaient lancés à la poursuite d'un étrange attelage ayant traversé la ville à une vitesse dangereuse pour les riverains.
  37. " De plus " dit l'homme en faction, " l'un des policiers se trouvant à bord nous avaient lancé ce papier " :
  38. À la description des occupants du véhicule, le roi reprit un peu espoir : c'étaient bien eux.
  39. Il remercia l'homme en faction, et galopa vers la direction indiquée. Les crêtes, autrement dit, la route de la falaise, il connaissait pour y avoir été quand il avait douze ans : ses premières chevauchées.
  40. " Pour vous, c'est fini ; c'est le grand plongeon.
  41. Je vous regretterai, cuistot : vous faisiez bien la cuisine, mais vous m'avez trahie.
  42. Ça, je ne saurais le pardonner. Vous, le marchand de vin, vous êtes complice... " dit Lætixia à l'adresse des deux hommes captifs.
  43. Elvira s'abstint se demander à sa belle-mère ce qu'elle faisait là : la réponse d'une folle prête à tuer n'avait plus pour elle aucune importance.
  44. Vraiment, la femme d'Akirons était d'un courage peu commun.
  45. Anoevia et Deavo étaient statufiés par la peur. " Faites votre travail ! poussez-les ! C'est un ordre ! " hurla Lætixia à l'adresse de ses deux exempts.
  46. Ce fut alors que les deux gendarmes de Selne apparurent :
  47. Arrêtez !
  48. De quel droit ?
  49. LE GENDARME
  50. Gendarmerie royale de Selne.
  51. Je suis la Régente ! J'ai les pleins pouvoirs !
  52. À ce moment, Akirons apparut, crâne nu, brillant, bien reconnaissable :
  53. Pas devant le Roi !
  54. Ne te mêle pas de ça, mon fils : j'ai démasqué des traîtres !
  55. (À sa mère) Ah oui ? Deavo ? Anoevia... (Aux gendarmes) Messieurs, arrêtez-là ! (Aux exempts) Libérez les captifs !
  56. Plutôt crever !
  57. À ce moment, l'ogresse se précipita sur les captifs qui avaient le bord de la falaise derrière eux.
  58. La chance voulut qu'ils fussent attachés les uns aux autres et qu'elle ne bondît pas du côté où se trouvaient les deux hommes adultes.
  59. Ceux-ci tirèrent vivement de leur côté, ce qui jeta Deavo et Anoevia au sol.
  60. Laetixia trébucha sur cette dernière et fit un vol plané qui la fit s'écraser quelques toises en aval. Ainsi finit Lætixia : Cannibale et Ogresse Royale.
  61. Les exempts, ravis d'enfin pouvoir obéir à une personne raisonnable, coupèrent les liens des prisonniers.
  62. Akirons était une deuxième fois orphelin, il regarda machinalement vers la vallée.
  63. Derrière lui, il entendit des sanglots convulsifs : c'était Elvira qui, ayant tenu bon pendant trois jours face aux épreuves qu'elle avait dû subir, venait de craquer.
  64. Il la réconforta du mieux qu'il put, et il en fit de même, pour ses enfants qui, à leur tour, venaient d'ouvrir les vannes lacrymales.
  65. — Ne vous en faites plus ; tout danger est écarté, maintenant.
  66. Vous allez rentrer à Nakol...
  67. — Tu ne rentres pas avec nous ?
  68. — Eh, non, Anoevia ; la guerre n'est pas finie.
  69. Mais je pense qu'il n'y en aura plus pour bien longtemps, maintenant.
  70. Je serai certainement de retour avant deux semaines.
  71. Tu prendras bien soin de ta maman, et tu feras tout ce qu'elle te dira : c'est elle, maintenant la Régente...
  72. Ils s'en allèrent chacun de leur côté : Akirons, vers la guerre, sa femme, ses enfants et le maître d'hôtel escortés par les exempts qui naguère les avaient arrêtés, en direction du palais de Nakol
  73. (Le roi pouvait avoir confiance en eux, à cause du dessin),
  74. le négociant en vin et les deux gendarmes se remettraient de leurs émotions en buvant une bonne pinte à la première auberge rencontrée à Selne.
  75. La vie reprenait.
  76. La victoire d'Akirons et de ses alliés fut totale et écrasante : le peuple d'Hocklenge les accueillit en libérateurs.
  77. Kantalabutt et quelques irréductibles se retranchèrent dans le fort d'Orkastym, dont Bakún et ses camarades ouvrirent grand les portes !
  78. Un nouveau noble prendrait le pouvoir en ces lieux, un homme bien plus civilisé et disposé à vivre en paix avec ses voisins : le Duc Sant-Hanrat Kantalamúrr.
  79. On rendit un hommage aux combattants tombés lors de cette guerre (Akirons se dit qu'il faudrait bien annoncer à sa femme la mort d'Edgar II, son père).
  80. Il fallait songer à la paix, maintenant ; et à construire quelque chose de nouveau.
  81. Elvira apprit le décès de son père avec courage et, maintenant que son royal époux avait repris les rênes de l'État, elle se promit d'aller se recueillir sur sa sépulture, à Splan.
  82. Elle saluerait, en passant, Dylevja et les autres fées.
  83. Akirons éleva son ami, le comte Zonkhal au titre de marquis et n'oublia pas ses autres camarades de combat, cités par ailleurs par le duc Çybhárt, ainsi que Bakún et ses hommes.
  84. Les sujets du Roi...
  85. pardon : les citoyens du Royaume reprirent une vie normale et paisible.
  86. Au palais royal, c'était la fête : faisant table rase de son passé
  87. (sa confession fut douloureuse, mais il lui fut pardonné : après tout, il avait sauvé, au péril de sa vie, S M Elvira et ses deux enfants)
  88. Céleste Leleur avait enfin décidé à se marier ! Elvira lui dit : " C'est dommage que vous ne fassiez pas la cuisine cette fois-ci ; j'aurais tellement aimé remanger du faon : "c'était vraiment délicieux !"
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