Sais-tu qui te mangera ? (première partie)

De Elkodico.

Sais-tu qui te mangera ?

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Sais-tu qui te mangera (première partie)

Nakol
Novembre 1760

Le Royaume du Roenyls était le plus riche et le plus puissant de la région : l'agriculture et l'industrie y étaient prospères et les habitants y vivaient bien. L'instruction et la culture étaient assez équitablement réparties et on n'ignorait ni l'existence ni les travaux de savants issus de contrées lointaines tels que Galilée, Newton ou quelques autres. Par ailleurs de fameux linguistes avaient traduit des œuvres de Machiavelli, Homère ou Perrault et la littérature locale n'était pas en reste. L'orchestre royal jouait des œuvres de Couperin, Telemann, Vivaldi, entre autres[1] lors de concerts publics sur la grande place de l'Hôtel de Ville. La cour royale avait récemment assisté au débarquement d'un maître cuisinier fameux, d'origine française, dénommé Céleste Leleur[2], qui devait servir en qualité de maître d'hôtel auprès du roi Akkar, de son épouse Lætixia, ainsi que de leur jeune fils, le prince héritier Akirons, âgé d'environ six ans. Il y avait cependant deux ombres à ce tableau si idyllique : le premier concernait la reine qui avait une légère tendance à la boulimie. Légère était un mot faible. On murmurait dans les couloirs du palais qu'à sa naissance, Akirons aurait eu un frère jumeau qui aurait disparu mystérieusement ; en fait, ce jumeau n'aurait pas été perdu pour tout le monde : sa mère l'aurait tout simplement mangé pour caler une grosse faim ! La seconde était d'ordre politique : on apprit que dans un royaume du sud, un certain Kantalabutt avait pris le pouvoir. Cet individu avait une sinistre réputation et une ambition dévorante, il voulait régner sur un empire quels qu'en soient les moyens pour y parvenir. Ses propres sujets vivaient sous une terreur constante ; les exécutions sommaires sous forme de supplices d'un autre âge mataient toute tentative de rébellion. A l'époque de son prédécesseur, le royaume voisin du sien sur sa frontière occidentalel'Alfazyeétait un état neutre, mais Kantalabutt s'y permit malgré tout quelques intrusions avec ses troupes ; intrusions vite repoussées. Il tenta également de faire irruption dans un territoire forestier constamment glacé situé entre son royaume et celui du Roenyls, sans d'avantage de succès. Alors il utilisa une autre méthode pour enrichir son royaume : le rapt. Il s'offrit les services de quelques malandrins contre quelque grâce ou amnistie pour enlever par delà de ses frontières quelques paisibles paysans, quelques villageoises etc... qu'il rendrait contre une rançon. Voilà la politique internationale de Kantalabutt.

Herdan

Orphelinat de fillettes et d’adolescentes Ste Sidonie

Juillet 1768

On déplora ce 9 juillet la disparition mystérieuse d'une pensionnaire et depuis, l'enquête de la police royale piétinait. On pensa tout d'abord à des séides de Kantalabutt mais l'hypothèse fut vite écartée : d'une part jamais ces individus ne se seraient tant éloignés de leur base arrière et d'autre part des témoins avaient cru voir la gamine monter dans un carrosse appartenant à la cour. Depuis, il n'y en eut plus une trace. L'idée que cette jouvencelle puissent constituer un plat de résistance à S M Lætixia ne saurait être évoquée, pourtant c'est vers cette période que le maître d'hôtel Céleste Leleur se rendait sur la route de Selne (sur laquelle se trouve le village de Herdan), soit disant pour acheter le breuvage de la meilleure coopérative viticole de la région. Quand les exempts lui demandèrent il se trouvait le 9 juillet, il répondit qu'il était déjà revenu au palais et qu'il préparait un cerf pour le dîner de la Reine. Son alibi fut confirmé par la Reine elle-même. Que dire de plus ? Seulement ce n'était pas tout à fait la vérité mais les fonctionnaires de police ne pouvaient pas mettre en doute la parole de Sa Majesté. Tout de même ! La vérité était autrement plus sordide : le maître queux avait enlevé la pensionnaire, l'avait violée puis tuée pour la réduire à un silence définitif. La monarque le surprit mais, loin de le dénoncer, lui proposa un marché étonnant :

Et qu'allez-vous en faire ? On va la découvrir ! J'ai une idée qui peut vous garantir une certaine tranquillité : vous allez me l'accommoder avec une sauce dont seul vous avez le secret. Vous me la servirez vous-mêmes en me la présentant comme quelque gibier et on n'en parlera plus. Mais a partir de dorénavant, vous ferez scrupuleusement ce que je vous dirai de faire, sans aucune contestation possible ; sinon je mange le morceau (!!!).

Ai-je vraiment le choix ?

J'ai bien peur que non. Voyez-vous, Maître, je n'ai pas que de l'appétit, j'ai aussi de l'intuition. Je pense ne pas me tromper en supposant que vous avez quitter la France précipitamment. Vous êtes un excellent cuisinier, et avec votre talent vous auriez pu garder une belle situation là-bas. Mais ce qui vous a perdu dans votre pays d'origine, c'est votre appétit sexuel. Je me trompe ?

Non.

Alors donc, je vous tiens. Mais je serai magnanime, je n'en abuserai pas. Mais vous, à votre tour, n'abusez pas de ma protection. Calmez-vous, je n'ai pas l'estomac aussi extensible que votre...

Ainsi donc un immonde secret liait la reine épouse Lætixia à son maître-d'hôtel-chef-cuisinier. La cannibale et le satyre ; c'était le bouquet ! Les deux voraces : chacun dans sa spécialité. Mais le secret était bien gardé de part et d'autre et la discrétion était de mise. De temps en temps, Leleur se promenait aux abords des églises des quartiers pauvres de Nakol pour voir si, par hasard il pouvait recueillir quelque nourrisson abandonné pouvant être servi à la reine avec quelque sauce aux épices, ce qui, il n'en doutait pas, ravirait cette dernière. Mais les enfants abandonnés se faisaient rares, le Roenyls étant un pays prospère, même les pauvres avaient de quoi élever leur progéniture.


Nakol
Septembre 1770

Akirons avait seize ans et déjà de grands espoirs reposaient sur lui. Il excellait tant en droit qu'à l'épée, il était aussi bon à cheval qu'en géométrie ou en langues. Par ailleurs sa qualité de prince héritier n'empêchait pas de très bons contacts humains... "surtout avec les jeunes filles" lui disait-on, histoire de le taquiner un peu. Il ne manquait pas de courage : "combatif sans être hargneux" disaient ses maîtres d'armes, il avait une véritable maîtrise de soi. Il n'avait pas une carrure athlétique mais n'était pas fluet non plus. Il était totalement chauve, résultat d'une maladie du cuir chevelu qu'il avait eu lors de son enfance, mais il n'aimait pas vraiment les perruques portées par de nombreux gentilshommes : il trouvait cet attribut plutôt efféminé, surtout pour les jeunes[3]... enfin, chacun ses goûts. D'ailleurs cette absence de cheveux lui conférait une certaine classe et son visage était avenant. Il espérait qu'un jour proche on lui confierait une mission dangereuse chez Kantalabutt pour se faire un peu la main, on lui répondit qu'il faudrait attendre un peu. Il posait aussi de nombreuses questions sur ce royaume figé par le froid qu'étaient les Toolemnare et qu'avait-il pu arriver à ses habitants ; il espérait bien un jour pouvoir visiter ce territoire étrange. Pour l'instant c'était totalement exclu. Il avait aussi une extrême foi en la justice, ce qui lui permit, à certaines occasions de convaincre son père d'intervenir afin de calmer certains entrepreneurs qui se montraient un peu trop... entreprenants.

Auteur : Anoev

Tena Kiwe Wami Li ?

Texte en elko


Traducteur : Ziecken

Versions
Version 2013
Analyses
Analyse fréquentielleAnalyse syntaxique

Notes

  1. Mais pas Tchaïkowsky: au moment où se déroule cette aventure, le compositeur du ballet “La Belle au bois dormant” n’était pas né....
  2. Discret hommage à André Le Nôtre, ayant vécu un peu moins d’un siècle auparavant. Autre homme d’art: paysagiste de Louis XIV, contemporain de Charles Perrault.
  3. D’ailleurs, ne lui avait-on pas dit, lorsqu’il était tout enfant, qu’avec sa perruque, il était mignon comme une fillette, sa mère eût même dit qu’il était délicieux; mais ce compliment prenait chez cette ogresse un tout autre sens. Las de ces compliments douteux, il laissa la perruque sur la coiffeuse et circula, crâne à l’air, tant à travers la campagne que dans les couloirs du palais.
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