Sais-tu qui te mangera ? (quatrième partie)

De Elkodico.

Sais-tu qui te mangera ?

1e partie - 2e partie - 3e partie

4e partie - 5e partie - 6e partie
 

Sais-tu qui te mangera ? (quatrième partie)

Château royal des Toolemnare
11/7/1774

Le comte Zonkhal s'approcha du prince et lui dit à l'oreille :

Tu lui as dit au moins, à ta chérie, que ta maman était cannibale ?
Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
Tu ne sais donc pas ? Eh b...


À ce moment- la reine qui passait par-, dit à son fils : « J'ai envie de danser un peu avec ton ami, tu veux bien ? » et prit le gentilhomme par le poignet pour l'emmener à une distance respectable. On aurait dit quelque fauve emportant sa proie vers son repaire. Une fois isolés :

Je t'avais dit de te tenir tranquille ! mais tu...
Je n'ai rien dit...
Mais tu allais dire. C'est mon dernier avertissement, il n'y en aura pas d'autre. Au lieu de te mêler des affaires d'autrui, tu devrais conter fleurette à quelque jouvencelle, sinon tu n'aura pour tout accompagnement qu'une garniture !


Cette menace formulée, S M Lætixia s'en fut, laissant le comte tout décontenancé. Celui-ci se jura qu'il s'engagerait sous les drapeaux dès que la guerre contre Kantalabutt éclaterait : il penserait qu'il résisterait mieux à seize soldats ennemis qu'à cette ogresse qui, de surcroît, était sa reine. Cette dernière se rongeait les sangs : Ce godelureau avait-il eu le temps de cracher ce qu'il avait vu ? De toute façon elle s'en rendrait compte. Il est vrai que des bruits couraient sur ses goûts culinaires, mais ce n'étaient que des bruits colportées par un bande d'oisifs en mal de sensations. Rien de concret. Rien sauf deux personnes qui savaient réellement : Céleste Leleur, le maître d'hôtel et ce damoiseau. Le maître d'hôtel, elle le tenait à cause de cette vieille histoire de pensionnat de jouvencelles, quant à l'autre il n'avait l'air d'avoir que du jus de raisin dans les veines. Mais la monarque se promit de le tenir à l'œil ; on ne sait jamais. Elle serait même capable d'en faire son amant attitré afin de l'avoir toujours sous la main, ou pire, de le faire tuer par mesure de précaution. Mariné avec une sauce au vin, il serait tout-à-fait consommable ! Akirons, lui, était quand même soucieux : qu'est-ce que son ami avait voulu lui dire ? Les ragots de la cour, il les connaissait plus ou moins, mais ce n'étaient que des ragots. Seulement Akirons connaissait bien Zonkhal : celui-ci ne parlait qu'à bon escient. Et s'il est vrai que c'était un joyeux fêtard, il se moquait du tiers comme du quart de ce qui pût se dire sur Petr, Pavl ou Zhak. Or si Zonkhal avait voulu lui parler de sa mère en ces termes, ce n'était pas par pure médisance : il avait vu quelque chose. Le prince savait qu'il ne pourrait demander des détails à quiconque sous peine de mettre la vie de son ami en danger, la manière dont sa mère avait pris ce dernier pou l'emmener à part était éloquente. D'autre part, si le prince ne réagissait pas, ce serait peut-être un grand péril pour son épouse. Son Altesse ne savait vraiment pas comment sortir de ce dilemme. Son esprit tournait en rond, lorsque deux mains fraîches se posèrent sur ses yeux : « Alors, mon chéri, on veut rester tout seul dans son coin ? On bou... » C'était Elvira, sa chère Elvira ! Il se ferait manger à sa place s'il le fallait. Il devait tout faire pour la sauver. Son esprit vagabonda à toute vitesse et imagina un dîner sinistre Lætixia dirait à son digne héritier : « Tu aimes ta princesse ? Alors ressers-toi[1]». Ce cauchemar éveillé le fit sursauter.


19/7/1774

Les relations diplomatiques entre LL MM Akkar et Kantalabutt furent rompues. L'ambassadeur de ce dernier fut renvoyé vers la frontière avec l'Alfazye. En réponse, Kantalabutt fit mettre à sac l'ambassade du Roenyls à Hocklènge et ses occupants furent passés par les armes. Huit divisions traversèrent les Toolemnare et prirent Zhylaan en trois jours : la guerre commençait. Le grand Duc d'Ypproland, lui aussi aux prises avec Kantalabutt, tardait à bouger : son armée n'était pas prête. Kantalabutt avait une armée bien équipée et nombreuse mais ne pouvait absolument pas compter sur ses sujets pour défendre son territoire : il les avait trop fait souffrir. L'armée des Toolemnare, malgré quelques améliorations restait celle d'un pays qui avait dormi pendant cent ans. Seules les troupes du Roenyls avaient de quoi imposer respect à l'ennemi. Mais ce dernier était buté : Zhylaan était prise ? Alors ? Il envahirait l'Ypproland, prendrait les Toolemnare par l'est et remonterait jusqu'à Nakol. Plus facile à dire qu'à faire ! Pendant que les états-majors échafaudaient des stratégies toutes plus géniales les unes que les autres et que les nouvelles recrues faisaient connaissance avec la vie de campagne, à Nakol, Akirons ne comprenait vraiment pas pourquoi son père ne l'avait pas expédié sur le front avec une division. Non qu'il fût déjà las de sa jolie épouse, bien au contraire, mais il avait des scrupules vis à vis de ses compagnons d'armes, notamment ceux qui lui avaient prêté main forte à Strælgarde. Iraient-ils se faire trouer la peau, alors que lui, tout prince qu'il est mènerait tranquillement la vie de château à la capitale ? Il y avait bien le risque pour Elvira de finir en daube ou en blanquette, selon l'humeur de Lætixia et c'était un risque à ne pas négliger. Il pensa que son ami, son frère d'armes Zonkhal, ne lui en voudrait pas de veiller au grain, mais les autres ? Son père, lui était parti, aux cotés du fameux duc Çybhárt : le Général Indomptable, toujours victorieux, avec des pertes extrêmement minimes. Mis à part Akirons, quelques gardes, le chef-cuisinier Leleur, de rares gentilshommes invalides ou peu au fait des armes et des petits garçons, la population du palais en ce début d'hostilité s'était considérablement féminisée.


Château royal des Toolemnare

Hôpital militaire

23/12/1774

Au château des Toolemnare, transformé pour la circonstance en hôpital de campagne, médecins, soldats blessés et personnel tâchaient de préparer dignement les fêtes de Noël avec les moyens disponibles, c'est-à-dire, pas grand chose. On suivait avec quelque retard les nouvelles du front et on faisait festin avec quelque chat ou chien errant en se persuadant que la chasse royale avait fait du bon travail en apportant ce fabuleux gibier. Des soldats roenylsiens, toolemnarais et ypprolandais sympathisaient et parlaient de leurs faits d'armes, de leurs blessures et de leur vigueur, toujours intacte. Les médecins faisaient du mieux qu'ils pouvaient : « Celui-ci pourra repartir dans deux semaines, pour celui-, la guerre est finie, quant à celui-, au plus tard demain, le Seigneur le rappellera à ses côtés ». Loin de ce tohu-bohu, de ces allées et venues, de ces civières qui se frayaient un passage, mais pas si loin de , au fond de l'aile ouest du château, une vieille femme dépérissait et sombrait doucement dans la folie : elle se croyait encore au XVIIe siècle. Il est vrai qu'elle n'avait été réveillée que par le brouhaha provoqué par la réouverture de cette partie du château et non pas par un prince charmant. D'autre part, personne ne lui avait dit ce qui était arrivé. Depuis des mois déjà Malvyna voyait ses dons lui échapper, progressivement, inexorablement. Elle aurait bien voulu séduire un de ces beaux militaires blessés et jouer les succubes afin de continuer sa lignée mais elle ne se faisait plus beaucoup d'illusions. Ce n'était plus qu'une pauv' vieille qui n'avait même plus la force d'être aigrie ; elle espérait seulement qu'à sa mort, Dereina (qu'elle croyait encore vivante) ne l'oublierait pas et l'enterrerait au cimetière des fées. Dame ! après tout, c'était une consœur, même si elles avaient suivi un chemin différent. Ses vœux furent exaucés : quatre jours plus tard Dylevja et une autre fée empruntèrent un brancard aux infirmiers et transportèrent le corps de Malvyna en un endroit secret de la forêt ou reposaient Dereina et quelques autres fées, magiciens, enchanteurs, etc...


Nakol, Palais royal du Roenyls
21/3/1775

Le couple princier avait donné naissance, à une splendide fillette de six livres environ (non désossée, eût dit Lætixia) qui répondrait au prénom d'Anoevia. La nouvelle venue et sa mère se portaient bien, le moral du père aurait été au beau fixe s'il n'avait pas appris le repli des troupes du royaume face à une attaque éclair de Kantalabutt. Il ne tarissait pas d'affection pour sa fille, qu'il adorait tout autant que son épouse. On faisait toutefois bien attention, sans ne rien laisser paraître, de ne pas laisser la reine mère seule, à jeun, avec sa petite-fille.


Novembre 1779

Alors que le front s'était stabilisé depuis des mois, Kantalabutt prit l'initiative de violer une fois de plus la neutralité de l' Alfazye et de s'emparer en trois jours de la province de Lahal, ce qui avait pour conséquence de créer une ligne de front de plus de quinze lieues entre ses troupes et les troupes adverses. Autre conséquence prévisible : Le royaume agressé se rangea alors franchement aux côtés des ennemis de Kantalabutt, prit à ce dernier la ville de Hælhe et fit avancer ses troupes jusqu'à Pyval et Trolans. Le but de l'opération était d'enlever au roi traître tout débouché maritime à moins de cent lieues de sa capitale. Les troupes des autres royaumes attaqueraient par le nord.


Janvier 1784

Trois ans auparavant, Anoevia eut la joie d'avoir un frère : Deavo[2]. Un splendide garçon qui avait tout de son père, les cheveux en plus. Akirons semblait bien être habitué à sa vie de famille lorsqu'une dépêche parvint au palais : son père, le roi Akkar avait été grièvement blessé et on n'était guère optimiste quant à ses chances de survie. Akirons devait partir, laissant sa famille aux bons (?) soins de sa mère, qui assurerait aussi par intérim, la régence du royaume ; c'est-à-dire entre autre, l'autorité sur les forces de police. Il galopa à bride abattue (avec quelques pauses tout de même, afin de préserver sa monture) jusqu'à l'hôpital militaire était soigné son père. Ce château, il l'avait connu en d'autres circonstances : c'était que, revenant d'une mission pénible, il avait réveillé une belle jeune fille qui allait devenir sa femme. Maintenant, il y retournait pour recueillir le dernier souffle de son père. Jamais passation de couronne ne fut transmise aussi rapidement, aussi succinctement et aussi tristement. S M Akirons Ier, la gorge nouée, dit seulement à son père : « Je te promets... qu'avec... l'aide de Dieu... je ramènerai à Nakol... la tête de Kan... Kantalabutt. » et il lui ferma les yeux. Ensuite, il se mit à la disposition du duc Çybhárt qui lui décrit la situation en cours et lui donna les instructions à suivre. Une grande offensive se préparait, avec le concours des armées alliées, pour la prise simultanée des forteresses de Kloze, Nazhe, et Strælgarde, ouvrant grand la voie vers la capitale ennemie.


Palais royal de Nakol
9 Avril 1784

Tandis que les Troupes du Roenyls et de ses alliés piétinaient en direction d'Hocklènge, les murs des appartements royaux du palais de Nakol réverbéraient toujours les mêmes phrases : « J'ai faim... Qu'y a-t-il à manger... À quelle heure dîne-t-on ? » jusqu'à ce qu'un jour...

Mon cher Céleste Leleur, je vais vous demander un magistral service, que dis-je... une mission de confiance. Votre cuisine est remarquable et je tiens à y faire honneur. Ainsi c'est en un plat de votre composition que vous allez nous accommoder la petite princesse Anoevia.
Comme vous venez de le dire, votre Majesté, c'est une princesse ; elle est de sang royal !
Ainsi nous dégusterons un mets royal.
Je ne pourrais...
Allons, mon bon ; je vous ai rendu maints services, jadis. Il vous serait judicieux de ne pas être ingrat. Du reste, vous pourrez toujours vous "amuser" un peu avec avant de l'occire. J'aurais de la peine à relater à la cour vos turpitudes passés si vous ne me satisfaisiez pas.
Je suis votre obligé, Majesté. J'y vais de ce pas. Mais pour le mets, la préparation sera longue ; n'espérez pas avant demain soir.


Auteur : Anoev

Tena Kiwe Wami Li ?

Texte en elko


Traducteur : Ziecken

Versions
Version 2013
Analyses
Analyse fréquentielleAnalyse syntaxique

Notes

  1. En hommage à Pierre Doris.
  2. De Deav = Jour, Jour est le prénom choisi par Charles Perrault pour le fils cadet de la Belle au bois dormant.
Outils personnels