Unœil, Deuxyeux, Troisyeux (deuxième partie)

De Elkodico.

Unœil, Deuxyeux, Troisyeux
1ère partie - 2ème partie
 

Unœil, Deuxyeux, Troisyeux

Et alors tout s'en va. J'ai tout vu clairement et nettement, parce qu'avec une petite chanson elle m'avait endormi deux yeux, mais le troisième était resté ouvert.

C'était plus qu'il n'en fallait pour exciter la jalousie furieuse de la mère.

- Mademoiselle a des prétentions, hein ? s'écria-t-elle en s'en prenant à Deuxyeux. Mademoiselle veut jouir d'une meilleure existence que la nôtre, hein ? Eh bien ! c'est un plaisir dont tu vas te priver !

Empoignant un couteau, elle courut à la chèvre et lui enfonça le couteau dans le cœur. En voyant sa chèvre morte, Deuxyeux se précipita hors de la maison et s'en alla pleurer amèrement, assise dans l'herbe du premier pré. Soudain, la fée se trouva de nouveau devant elle et lui demanda :

- Pourquoi pleures-tu, Deuxyeux ?

- Comment pourrais-je ne pas pleurer ? répondit Deuxyeux. La chèvre qui dressait si joliment la petite table pour moi quand je lui chantais votre petite chanson, hélas ! elle est morte à présent et c'est ma mère qui l'a égorgée ! La faim et les misères sont revenues pour moi ...

- Écoute-moi bien, Deuxyeux, je vais te donner le bon conseil, lui dit la bonne fée : tu demanderas à tes deux sœurs qu'elles te laissent les boyaux de ta chèvre, et tu les enfouiras sous terre devant la porte de la maison. Avec cela, ton bonheur est assuré.

Ces paroles dites, la fée avait disparu, et Deuxyeux revint à la maison pour demander à ses sœurs : « Mes chères sœurs, s'il vous plaît, laissez-moi avoir quelque chose de ma pauvre chèvre : je ne demande rien de bon, seulement les boyaux ! » cette modeste requête les fit éclater de rire, et elles lui répondirent : « Si c'est ton seul désir, cela peut se faire ! » Deuxyeux prit les boyaux, qu'elle enterra en cachette, le soir venu, sans faire de bruit, devant la porte de la maison. Ainsi, elle avait fait comme le lui avait dit la fée.

Le lendemain matin, la maisonnée se réveilla et se leva en même temps, et quand elles allèrent à la porte, quelle ne fut pas leur surprise d'y voir un arbre merveilleux qui avait poussé  : un arbre d'une splendeur et d'une magnificence sans égales dans le monde entier, car il avait un feuillage d'argent et portait des fruits d'or ! Comment cet arbre avait pu venir en une nuit ? Ni la mère ni les sœurs n'en eurent la moindre idée ; mais Deuxyeux, elle, le savait très bien, parce que l'arbre avait poussé à l'endroit même elle avait enterré les boyaux de la chèvre.

- Monte sur l'arbre, mon enfant, dit la mère à Unœil, et cueille-nous quelques-uns de ces fruits merveilleux.

Unœil monta dans l'arbre, mais quand elle avança la main pour attraper un fruit d'or, la branche s'écarta brusques Elle eut beau recommencer autant de fois qu'elle voulut ce fut à chaque fois la même chose, et il lui fut impossible de toucher à un seul des beaux fruits d'or.

- Vas-y, toi, Troisyeux, commanda la mère. Tu pourras mieux te débrouiller avec tes trois yeux que ta sœur avec son œil unique.

Unœil se laissa glisser au bas de l'arbre et Troisyeux y grimpa prestement ; mais elle put bien s'y prendre comme elle voulut et regarder partout à la fois avec ses trois yeux, elle n'eut pas plus de succès que son autre sœur : les fruits d'or se tenaient toujours hors de sa portée. La mère, impatientée, y monta à son tour ; mais pas plus que ses filles elle ne put attraper un seul fruit d'or, et sa main se refermait toujours sur du vent !

- Si je montais, dit Deuxyeux, peut-être réussirais-je mieux ...

- Toi ! se moquèrent les sœurs. A quoi peux-tu bien arriver avec tes deux yeux ?

Elle grimpa néanmoins dans l'arbre, et voici que les fruits d'or, au lieu de fuir devant ses mains, venaient d'eux-mêmes s'y placer et se laissaient cueillir l'un après l'autre. Elle en avait le tablier plein quand elle redescendit de l'arbre, et sa mère les lui prit. Jalouses toutes trois qu'elle pût cueillir les fruits précieux alors qu'elles ne l'avaient pas pu, elles ne furent que plus méchantes avec elle, au lieu de lui en être reconnaissantes, et la traitèrent d'autant plus durement.

Un jour, comme elles se trouvaient ensemble au pied de l'arbre merveilleux, arriva un jeune seigneur à cheval. « Vite, Deuxyeux, cache-toi pour ne pas nous faire honte ! Lui crièrent ses deux sœurs en la fourrant précipitamment sous un tonneau vide qui se trouvait , et, avec elle, les pommes d'or qu'elle venait de cueillir. Le jeune seigneur avait belle allure, comme elles purent le voir quand il fut tout près, et il s'arrêta pour admirer ce merveilleux arbre d'argent et d'or.

- À qui ce bel arbre appartient-il ? demanda le jeune seigneur aux deux sœurs. Si l'on m'en donnait une branche, on pourrait me demander ce qu'on voudrait.

Unœil et Troisyeux répondirent ensemble que l'arbre était à elles, s'élançant déjà pour en casser un rameau. Mais quelque peine qu'elles y prissent, elles n'en furent capables ni l'une ni l'autre : les branches, comme les fruits, se tenaient tout à coup à l'écart de leurs mains.

- Il est vraiment étonnant que l'arbre vous appartienne, dit le jeune cavalier, si vous n'avez pas le pouvoir d'en couper un simple petit rameau !

Les deux sœurs soutinrent néanmoins que l'arbre était bel et bien leur propriété ; mais tandis qu'elles parlaient de la sorte, Deuxyeux poussa du pied, sous son tonneau, quelques pommes d'or et les envoya rouler jusqu'aux pieds du beau cavalier, parce que le mensonge de ses sœurs l'avait indignée. Voyant les fruits d'or devant lui, le jeune seigneur s'étonna et demanda d' ils venaient. Alors Unœil et Troisyeux avouèrent qu'elles avaient une autre sœur, qui ne devait pas se montrer parce qu'elle n'avait que deux yeux comme le commun des gens. Le jeune seigneur voulut pourtant la voir, il l'exigeait, c'était son grand désir, et il l'appela lui-même en criant :

- Deuxyeux ! Viens ! Sors de  !

Le plus naturellement du monde, Deuxyeux se glissa hors du tonneau pour s'approcher, et le beau cavalier s'émerveilla de sa grande beauté.

- Toi, Deuxyeux, lui dit-il, tu peux sûrement me cueillir une branche de l'arbre !

- Mais oui, répondit Deuxyeux, je le peux bien, puisque cet arbre m'appartient.

Grimpant à l'arbre, elle en cassa une merveilleuse branche avec ses feuilles d'argent et ses fruits d'or, qu'elle tendit au beau cavalier.

- Que veux-tu que je te donne en échange, Deuxyeux ? demanda le cavalier.

- Ah ! répondit Deuxyeux, moi qui n'ai que misère, chagrin et douleur, qui ne connais que faim et soif de la pointe de l'aube jusqu'au bout du soir, si vous vouliez m'emmener avec vous, ce serait ma délivrance et j'en serais heureuse !

Le jeune seigneur la prit en croupe et galopa jusqu'au château de son père, elle eut une garde-robe magnifique et table selon son cœur. Épris d'elle comme il l'était, le beau seigneur fit bénir leur union, et leurs noces furent célébrées en grande joie.

Après le départ de Deuxyeux avec le beau seigneur à cheval, les deux sœurs lui envièrent furieusement son bonheur tout en se cherchant des consolations. « Au moins, se dirent-elles il nous reste l'arbre merveilleux ! Et même si nous ne pouvons pas y cueillir de fruits d'or, tout le monde sera attiré par sa splendeur et viendra à nous, s'arrêtant pour l'admirer et nous complimenter. Qui sait jusqu' peut aller notre chance ? »

C'était peut­-être ce qu'elles croyaient, mais le lendemain quand elles se levèrent, l'arbre avait disparu, emportant avec lui leurs belles espérances. Par contre, en se mettant à la fenêtre de sa jolie chambrette, Deuxyeux le vit qui était  : il l'avait donc suivie, et elle en fut heureuse infiniment.

Mariée et heureuse, elle vécut de longues années de joie et de plaisir. Mais un jour, il y eut deux pauvresses qui frappèrent à la porte du château et qui mendièrent une aumône ; et voilà que Deuxyeux, en les regardant de plus près, reconnut Unœil et Troisyeux, ses deux sœurs, devenues si misérables qu'elles allaient de porte en porte mendier leur pain. Deuxyeux les reçut avec cœur et les garda près d'elle, les traitant avec une telle générosité et une telle affection, qu'elles eurent toute deux un sincère remords et se repentirent profondément du mal qu'elles avaient pu faire à leur sœur dans sa jeunesse.


Auteur : Jacob et Wilhelm Grimm


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