La bonne petite souris (troisième partie)

De Elkodico.

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La bonne petite souris

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La bonne petite souris

Pendant qu'on tâchait de les raccommoder, la fée enleva la reine dans son char volant, et elle l'emporta dans un beau château. Elle en prit grand soin et si elle avait eu la princesse Joliette, elle aurait été contente mais on ne pouvait découvrir en quel lieu Cancaline l'avait mise, bien que la petite souris y fît tout son possible. Enfin le temps se passait, et la grande affliction de la reine diminuait. Il y avait quinze ans déjà lorsqu'on entendit dire que le fils du méchant roi s'allait marier à sa dindonnière, et que cette petite créature n'en voulait point. Cela était bien surprenant qu'une dindonnière refusât d'être reine ; mais pourtant les habits de noces étaient faits, et c'était une si belle noce, qu'on y allait de cent lieues à la ronde. La petite souris s'y transporta ; elle voulait voir la dindonnière tout à son aise. Elle entra dans le poulailler, et la trouva vêtue d'une grosse toile, nu-pieds, avec un torchon gras sur sa tête. Il y avait des habits d'or et d'argent, des diamants, des perles, des rubans, des dentelles qui traînaient à terre ; les dindons se hochaient dessus, les crottaient et les gâtaient. La dindonnière était assise sur une grosse pierre ; le fils du méchant roi, qui était tordu, borgne et boiteux, lui disait rudement : " Si vous me refusez votre cœur, je vous tuerai. " Elle lui répondait fièrement : " Je ne vous épouserai point, vous êtes trop laid, vous ressemblez à votre cruel père. Laissez-moi en repos avec mes petits dindons ; je les aime mieux que toutes vos braveries. " La petite souris la regardait avec admiration ; car elle était aussi belle que le soleil. Dès que le fils du méchant roi fut sorti, la fée prit la figure d'une vieille bergère, et lui dit : " Bonjour, ma mignonne, voilà vos dindons en bon état. " La jeune dindonnière regarda cette vieille avec des yeux pleins de douceur, et lui dit : " L'on veut que je les quitte pour une méchante couronne ; que m'en conseillez-vous ?

- Ma petite fille, dit la fée, une couronne est fort belle ; vous n'en connaissez pas le prix ni le poids.

- Mais si fait, je le connais, repartit promptement la dindonnière, puisque je refuse de m'y soumettre ; je ne sais pourtant qui je suis, ni est mon père, ni est ma mère ; je me trouve sans parents et sans amis.

- Vous avez beauté et vertu, mon enfant, dit la sage fée, qui valent plus que dix royaumes. Contez-moi, je vous prie, qui vous a donc mise ici, puisque vous n'avez ni père, ni mère, ni parents, ni amis ?

- Une fée, appelée Cancaline, est cause que j'y suis venue ; elle me battait ; elle m'assommait sans sujet et sans raison. Je m'enfuis un jour, et ne sachant aller, je m'arrêtai dans un bois. Le fils du méchant roi s'y vint promener ; il me demanda si je voulais servir à sa basse-cour. Je le voulus bien ; j'eus soin des dindons ; il venait à tout moment les voir, et il me voyait aussi. Hélas ! sans que j'en eusse envie, il se mit à m'aimer tant et tant, qu'il m'importune fort. " La fée, a ce récit, commença de croire que la dindonnière était la princesse Joliette. Elle lui dit : " Ma fille, apprenez-moi votre nom ?

- Je m'appelle Joliette, pour vous rendre service ", dit-elle. A ce mot la fée ne douta plus de la vérité ; et lui jetant les bras au cou, elle pensa la manger de caresses ; puis elle lui dit : " Joliette, je vous connais il y a longtemps, je suis bien aise que vous soyez si sage et si bien apprise ; mais je voudrais que vous fussiez plus propre, car vous ressemblez à une petite souillon ; prenez les beaux habits que voilà, et vous accommodez. " Joliette, qui était fort obéissante, quitta aussitôt le torchon gras qu'elle avait dessus la tête, et la secouant un peu, elle se trouva toute couverte de ses cheveux, qui étaient blonds comme un bassin, et déliés comme fils d'or. Ils tombaient par boucles jusqu'à terre. Puis prenant dans ses mains délicates de l'eau à une fontaine qui coulait proche le poulailler, elle se débarbouilla le visage, qui devint aussi clair qu'une perle orientale. Il semblait que des roses s'étaient épanouies sur ses joues et sur sa bouche ; sa douce haleine sentait le thym et le serpolet ; elle avait le corps plus droit qu'un jonc ; en temps d'hiver, l'on eût pris sa peau pour de la neige ; en temps d'été, c'était des lys. Quand elle fut parée des diamants et des belles robes, la fée la considéra comme une merveille ; elle lui dit : " Qui croyez-vous être, ma chère Joliette, car vous voilà bien brave ? " Elle répliqua : " En vérité, il me semble que je suis la fille de quelque grand roi.

- En seriez-vous bien aise ? dit la fée.

- Oui, ma bonne mère, répondit Joliette, en faisant la révérence ; j'en serais fort aise.

- bien, dit la fée, soyez donc contente ; je vous en dirai davantage demain. " Elle se rendit en diligence à son beau château, la reine était occupée à filer de la soie. La petite souris lui cria : " Voulez-vous gager, madame la reine, votre quenouille et votre fuseau, que je vous apporte les meilleures nouvelles que vous puissiez jamais entendre ?

- Hélas ! répliqua la reine, depuis la mort du roi Joyeux et la perte de ma Joliette, je donnerais bien toutes les nouvelles de ce monde pour une épingle.

- , , ne vous chagrinez point, dit la fée, la princesse se porte à merveille ; je viens de la voir ; elle est si belle, si belle, qu'il ne tient qu'à elle d'être reine. " Elle lui conta tout le conte d'un bout à l'autre, et la reine pleurait de joie de savoir sa fille si belle, et de tristesse qu'elle fût dindonnière. " Quand nous étions de grands rois dans notre royaume, disait-elle, et que nous faisions tant de bombance, le pauvre défunt et moi, nous n'aurions pas cru voir notre enfant dindonnière.

- C'est la cruelle Cancaline, ajouta la fée, qui sachant comme je vous aime, pour me faire dépit, l'a mise en cet état ; mais elle en sortira, ou j'y brûlerai mes livres.

- Je ne veux pas, dit la reine, qu'elle épouse le fils du méchant roi ; allons dès demain la quérir, et l'amenons ici. " Or, il arriva que le fils du méchant roi étant tout à fait fâché contre Joliette, fut s'asseoir sous un arbre, il pleurait si fort, si fort, qu'il hurlait. Son père l'entendit ; il se mit à la fenêtre, et lui cria : " Qu'est-ce que tu as à pleurer ? Comme tu fais la bête ! " Il répondit : " C'est que notre dindonnière ne veut pas m'aimer.

- Comment ! elle ne veut pas t'aimer, dit le méchant roi. Je veux qu'elle t'aime ou qu'elle meure. " Il appela ses gens d'armes, et leur dit : " Allez la quérir ; car je lui ferai tant de mal, qu'elle se repentira d'être opiniâtre. "


Auteur : Marie-Catherine d'Aulnoy

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